Au Grand Journal de Canal + s’est tenu lundi soir un débat sur l’euthanasie – aussi appelé « suicide assisté »-, reprenant la fameuse proposition 21 du hollandisme révolutionnaire[1. Rappelons les termes exacts : « Je proposerai que toute personne majeure en phase avancée ou terminale d’une maladie incurable, provoquant une souffrance physique ou psychique insupportable, et qui ne peut être apaisée, puisse demander, dans des conditions précises et strictes, à bénéficier d’une assistance médicalisée pour terminer sa vie dans la dignité. »], remise sur le tapis après la publication d’un rapport d’un panel représentatif de citoyens sur ce qu’on appelle administrativement la « fin de vie ». Pour discuter de la reconnaissance légale d’un droit à mourir dans la dignité, étaient invités Sandrine Rousseau, porte-parole nationale d’EELV, devenue récemment célèbre pour avoir pris parti pour l’euthanasie en racontant la « mort indigne » de sa mère, et Bernard Debré, député UMP, membre du CCNE (Comité Consultatif National d’Ethique) et médecin.

L’incommensurabilité des positions en présence était particulièrement frappante :  tandis que Rousseau invoquait la douleur de sa « maman » (mot répété à plusieurs reprises qui suffit à décrire l’insupportable subjectivisation du débat), Debré entrait dans les subtilités jésuitiques de l’ « intentionnalité » et tentait en vain de défendre la loi Leonetti, coupé toutes les dix secondes par le tribunal cathodique.

De la lettre de Vincent Humbert en 2002, jeune tétraplégique qui réclamait un « droit de mourir » au Président de la République, jusqu’aux confessions intimes de Sandrine Rousseau, c’est toujours l’émotion médiatique qui semble présider au débat, glaçant d’avance tout argument rationnel par la logique compassionnelle et limitant le choix de société à l’horizon des tragédies individuelles. D’ailleurs, dans toute la plénitude de sa fausse naïveté, Apathie affirmait « je n’ai jamais rien compris à ceux qui sont contre l’euthanasie », estimant pour sa part que le débat n’était même pas envisageable, étant donné le caractère évident du droit des individus à disposer d’eux-mêmes. Que l’absence de compassion devant une souffrance affichée publiquement puisse être qualifié d’inhumain, d’accord, mais que cette compassion mène tout droit à la législation, voilà qui est moins évident.

Comme le pathos est la chose du monde la mieux partagée (de vous à moi, j’aimerais ne pas souffrir à l’heure du trépas, et j’ai promis à ma grand-mère de lui donner gentiment la cigüe aux premiers signes d’Azheimer), 92% des français, quand on leur présente la chose ainsi, se déclarent favorables à une légalisation de l’euthanasie. Mais j’ose espérer que ce soit plus du à un défaut d’information sur la loi existante qu’à une véritable volonté d’inscrire l’autorisation de tuer son prochain dans la loi.

En effet, même le rapport Sicard, remis en juillet dernier au président, le reconnait : la loi Leonetti est « un chemin mal connu et mal pratiqué et qui répond pourtant à la majorité des situations ».

Si on s’y penche de plus près, la loi Leonetti est même une loi excellente, qui protège les droits des patients tout en donnant la priorité sur la qualité plutôt que sur la durée de la vie, sujet d’admiration pour les experts en France et source d’inspiration pour les législations étrangères. Rappelons brièvement ce qu’elle permet :

–          l’interdiction de l’ « obstination déraisonnable » qui remplace l’acharnement thérapeutique, déjà interdit, mais soumis à des interprétations trop restrictives

–          autorisation de la sédation en phase terminale pour détresse, selon la doctrine dite du « double effet » (l’intention n’est pas de donner la mort, mais de soulager la souffrance, la mort n’étant qu’un effet secondaire)

–          mise en place de directives anticipées pour mieux encadrer la volonté du malade

–          le développement des soins palliatifs

Aucune loi, il est vrai, ne saurait répondre à l’intégralité des situations particulières. Mais une loi existe et elle est bonne, pour une fois. C’est même une des meilleures lois jamais votées sous la Cinquième République.

Il s’agit donc d’en convaincre les français, plutôt que d’emballer la machine législative dans un ultime rut qui risquerait d’aller trop loin. Or, légaliser le suicide assisté et créer une « exception d’euthanasie », c’est aller trop loin, c’est rompre l’équilibre d’un loi intelligente et ouvrir la porte à des dérives qui ont déjà lieu en Suisse et en Belgique (qui autorise le suicide assisté pour motifs psychologiques et s’apprête à légaliser l’euthanasie pour les mineurs).

Depuis la nuit des temps, on achève le soldat mourant sur le champ de bataille et on débranche discrètement les agonisants dans les hôpitaux. Mais il y a une différence énorme à reconnaître qu’une réalité existe, et à l’inscrire noir sur blanc dans le droit. Il y a une différence entre augmenter une dose de morphine et écrire dans la loi que le médecin a le droit de tuer[2. Ce qui est contraire au serment d’Hyppocrate. Ce qui n’embarrasse pas Jean-Luc Romero, président de l’Association du Droit de mourir dans la Dignité qui, dans un entretien à La Nouvelle République, déclarait « « Le serment d’Hippocrate n’est pas un argument valable. Ce texte est vieux de 2.000 ans, il faut tenir compte des réalités de notre époque.” On lui rappellera que la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen a déjà 200 ans…].Vide juridique ! invoquent ceux qui pensent que le droit doit réguler la moindre parcelle de nos existences. Pourtant, c’est avec raison que la loi Leonetti ménage un espace de non droit, un espace où seules la voix de la conscience, propre aux circonstances particulières, a une quelconque légitimité. « Ne légiférez qu’en tremblant », écrivait Carbonnier : sur la mort en particulier, la main du législateur ne doit s’avancer qu’en frissonnant de terreur et de respect.

En septembre dernier, Jean-Luc Romero écrivait une tribune intitulée « La mort est toujours triste, faisons en sorte qu’elle ne soit pas dramatique ». Pour ma part, je ne veux pas de ce monde aseptisé où la mort ne serait plus un drame, un dénouement tragique, encore moins une mort « digne », autorisée par voie parlementaire et pratiquée par injection létale. Mais je sais que dans le monde de Romero, la mort, elle, n’a jamais été aussi salement triste.

*Photo : Le Grand Journal.

Lire la suite