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Construire une ville au XIXe siècle

"Les Aquarelles de l’architecte Engel" de Jukka Viikilä (Gallimard, 2022)

Construire une ville au XIXe siècle
Image d'illustration Unsplash

L’écrivain finlandais Jukka Viikilä raconte l’histoire de l’architecte qui réinventa Helsinki


Jukka Viikilä est un écrivain finlandais, né à Helsinki en 1973. Dans son pays, c’est un auteur dramatique connu. Son premier roman, paru en 2016, est traduit aujourd’hui en France, sous le titre très alléchant des Aquarelles de l’architecte Engel (Gallimard). Viikilä, pour ce livre, fut lauréat du prix Finlandia, qu’il devait recevoir une seconde fois en 2021, pour son roman suivant, non encore traduit.

Reconstruire Helsinki

Viikilä, avec Les Aquarelles de l’architecte Engel, a écrit une fiction, mais à partir d’une histoire vraie : la reconstruction d’Helsinki, au début du XIXe siècle, par un architecte originaire de Berlin, Carl Ludwig Engel. C’était l’époque où la Finlande, réduite à l’appellation de « Grand-Duché », appartenait aux Russes. Engel avait travaillé, dans ses jeunes années, à Saint-Pétersbourg, et avait noué quelques relations professionnelles utiles. Trouver du travail alors n’était pas facile, et il accepta de venir exercer son métier à Helsinki, pour un projet qui ne se refusait pas pour un architecte même si l’exil lui a pesé sa vie durant : reconstruire cette ville, choisie pour devenir la capitale du Grand-Duché.

Le roman de Viikilä se présente comme le journal fictif de l’architecte Engel, de 1816 et jusqu’à sa mort en 1840, l’architecte n’ayant guère voyagé à partir de son arrivée en Finlande. Son activité professionnelle, en contrepartie, sera très riche. Engel a dessiné les principaux monuments d’Helsinki. Il avait la confiance du tsar, qu’il a rencontré plusieurs fois. En 1819, Engel s’est vu attribuer le statut de chef architecte du Grand-Duché de Finlande, fonction évidemment très importante qui le fixa définitivement dans son pays d’adoption.

La vie quotidienne de l’architecte

Jukka Viikilä imagine quelle fut sa vie à Helsinki. Il y a d’abord des notations à propos du quotidien. Helsinki est avant tout une ville où il fait froid et où la neige tombe souvent. Engel le souligne : « Le grand froid confère réalité aux intérieurs et rapproche les gens les uns des autres. » Les habitants vivent enfermés, et profitent donc peu de l’architecture de leur ville. Engel note, mi-figue, mi-raisin : « Il est dommage que dans ce pays si froid, on ne remarque les colonnades qu’en passant, en se hâtant pour retrouver la chaleur des intérieurs. » En décembre 1819, le thermomètre descend à ‒ 34°.

Ensuite, il y a l’aspect professionnel de sa vie. Au fil de la plume, sous forme d’aphorismes ou de maximes, lui viennent des considérations sur son travail d’architecte. De fait, tout ceci constitue plutôt un mélange de vues sérieuses et de propos plus légers. Engel, homme très intelligent, était convaincu de l’importance de sa mission : « Je voudrais construire à Helsinki une chose qu’on n’a encore jamais vue, qui sera mienne en tout. » La dimension morale de son travail (et même du travail en général) ne lui échappe pas. Il met la plus grande passion à bâtir la cathédrale luthérienne d’Helsinki : « Dessine ton église, écrit-il, de sorte qu’il y demeure plus de silence que de matériau. » On dirait une observation de Wittgenstein dans ses carnets.

Une sagesse modeste et précaire

Souvent, Engel se demande si ce qu’il fait a un sens. A-t-il eu raison de rester à Helsinki ? Une sorte de sagesse, cependant, davantage que de résignation, se dégage de ses réflexions, notamment à propos de son activité de tous les jours. Jukka Viikilä en fait un homme lucide, qui peut écrire : « J’aimerais vivre cette existence insignifiante qui est la mienne livré à la grâce de la douce satisfaction et de la joie modeste qui lui siéent. » Une telle assertion me semble, elle aussi, typique de la vie solitaire dans ces pays du Nord, à l’écart du centre bruyant du reste de la civilisation.

Les Aquarelles de l’architecte Engel, roman sans intrigue compliquée et sans suspense, communique une impression de calme et de recueillement, à l’image de son personnage principal. À ses moments perdus, l’architecte cultive des fleurs dans sa serre, et c’est là où Jukka Viikilä le laisse, à la fin, quelque temps avant sa mort : « Quand je tire pour ouvrir la porte gelée, rapporte Engel, le liquide gicle sur mon pantalon. Je jette un œil derrière moi. Personne ne regarde. Il fait chaud à l’intérieur. Les fleurs vont bien. » Ainsi, on quitte sur la pointe des pieds ce roman attachant, d’une esthétique particulière, qui dépayse un peu le lecteur, juste ce qu’il faut pour lui faire sentir la précarité de la vie.

Jukka Viikilä, Les Aquarelles de l’architecte Engel. Traduit du finnois par Claire Saint-Germain. Éd. Gallimard, collection « Du monde entier ».

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Jacques-Emile Miriel, critique littéraire, a collaboré au Magazine littéraire et au Dictionnaire des Auteurs et des Oeuvres des éditions Robert Laffont dans la collection "Bouquins".

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