Les Bleus, l’équipe de France est championne du monde. Et pour la première fois depuis 20 ans, les Français ne sont pas unis dans la peine, mais dans la félicité.


Ils l’ont fait ! Huit ans après l’abominable fiasco et l’humiliation morale de Knysna, l’équipe de France de football, emmenée par son sélectionneur et ancien champion du monde Didier Deschamps, a réalisé l’un des exploits les plus importants du monde sportif en accrochant au maillot bleu la seconde étoile de son histoire.

Pour la première fois depuis ces dernières années tragiques et après des centaines de morts, le peuple français s’est rassemblé spontanément dans les rues pour célébrer un émoi de joie collective, pour autre chose que pleurer ses morts, pour hurler son bonheur de relever la tête et de le faire rassemblé. De ce point de vue, rien ne sera comme avant le 15 juillet 2018. Cette étoile est celle de la résilience.

La victoire est en nous

Ce collectif, jeune, talentueux, bigarré, portant haut et fier les couleurs de la France, a su imposer son jeu, sa défense solide, verrouillée à l’arrière par l’ancien portier de l’Olympique lyonnais Hugo Lloris, à qui l’on pardonne son geste maladroit en finale après une compétition exceptionnelle, et son attaque fringante et impétueuse face aux adversaires les plus redoutables du moment.

Comme autrefois l’épopée des Platini, Rocheteau, Genghini, Tigana, Giresse, Amoros, Baratelli, Marius Trésor (tout un programme…), la saga des Zidane, Lizarazu, Blanc, Candela, Djorkaeff, Boghossian, Karembeu, aujourd’hui les Kylian Mbappé, les Raphaël Varane, les Samuel Umtiti, les Corentin Tolisso, Benjamin Pavard, Paul Pogba, Antoine Griezmann et tous les autres titulaires ou remplaçants, sont venus graver leurs patronymes poétiques dans la légende dorée du sport français, celle qui sera bientôt abondamment floquée sur les maillots des petits poussins éponymes en crampons, lesquels s’empressent déjà de s’inscrire dans les clubs amateurs pour tenter de ressembler à leurs glorieux aînés. Car c’est d’abord cela, le premier et principal effet d’une pareille victoire : un formidable effet d’entraînement sur les jeunes qui ont besoin à la fois de rêves et de voir que parfois les rêves se réalisent, à force d’y croire et de persévérer. L’exemplarité des parcours sportifs en général et des victoires en particulier produit une dynamique stimulante d’entraînement qui dure ensuite de nombreuses années et dont le sport français a besoin, victime d’un curieux mélange de mépris de classe et de mépris pseudo-intellectuel.

Plusieurs axes permettent d’appréhender cet événement, tout comme il y a plusieurs branches d’étoile qui conduisent à l’Arc de Triomphe.

Une autre jeunesse

Pour ceux qui, enfants, un soir de juillet 1982, pleurèrent toutes les larmes de leur corps après l’odieux attentat de Schumacher sur Battiston, jamais pardonné, puis qui, devenus grands, ont célébré ce moment de liesse incomparable que fut la victoire de juillet 1998, c’est une voie sentimentale de mémoire et de transmission, empreinte d’affects, entrelacée de souvenirs, d’espoirs souvent déçus et parfois récompensés, de nostalgies, de joies et de peines à l’image exacte de toute une vie, d’albums Panini conservés en précieux grimoires emplis de noms improbables de joueurs du monde entier s’affrontant sous des oriflammes chamarrés dont on ignorait jusqu’à l’existence, puis enfin le bonheur d’offrir cette même joie et peut-être ces mêmes souvenirs à leurs propres enfants…

Il y a, aussi, la notion patriotique, particulièrement réaffirmée cette année, la fierté assumée et revendiquée par cette équipe de porter les couleurs nationales quand précisément l’époque des sales gosses gâtés aux postures racaillisées de la précédente session semblait guidée par le mépris affiché de ces mêmes valeurs.

De là à souligner que l’amour de son pays et la fierté du maillot apportent toujours le petit supplément d’âme permettant au sportif de se transcender, il n’y a qu’un pas qui doit être franchi et souligné autant de fois que nécessaire.

Deschamps, la France qui gagne

Une joie donc, à considérer que grâce au sport, ce qui est ordinairement culpabilisé, flagellé en mépris pour la lèpre populaire et identitaire, se traduise ici par un orgueil retrouvé, fût-il symbolique et « seulement » sportif. La coïncidence calendaire avec la fête nationale, comme autrefois l’arrivée du Tour sur les Champs le 14 juillet dont il semblait par conséquent naturel qu’elle fût remportée par un Français, renforce ce sentiment de fierté habituellement tournée en dérision voire en haine. On est loin, ici, de l’époque où la Marseillaise fut sifflée en 2008 au Stade de France avant le match France-Tunisie. Les zélateurs gauchistes de la haine de soi et du sanglot de l’homme blanc, certains jeunes voire moins jeunes en sécession contre la République française, mais aussi les zélateurs pro-oustachis qui, à droite de la droite de la droite souhaitaient la défaite de ce collectif comprenant selon eux « trop de noirs », en sont tous pour leurs frais (voir les tweets de Rivarol).

Le dépassement de soi par le collectif, tel est bien le sens de cette victoire, et aussi ce qui l’a rendu possible comme ce fut le cas déjà en 1998 avec Aimé Jacquet qu’une presse aussi imbécile que vaniteuse ne cessa préalablement de railler tant il l’invoqua, justement, son fameux « collectif » : l’histoire a démontré qu’il avait raison et que l’autorité d’un chef ne se décrète pas par proclamations de toute puissance arrogante mais par la finesse managériale si efficiente en Didier Deschamps, permettant à chaque membre du collectif d’en être « augmenté » (« autorité » vient de « augere » qui signifie augmenter). Le bon leader sportif (mais pas que, et c’est ici qu’il faudrait prendre exemple…) est celui qui parvient à faire en sorte que chaque membre de l’équipe s’augmente, augmente ses capacités, et que le collectif lui-même s’en trouve magnifié, et toute la communauté nationale qui est derrière pareillement. Pari gagné donc.

Eh bien dansez maintenant !

La question que tout le monde se pose à présent, et qui constitue l’un des autres axes d’analyse de cette victoire, en raison de la surexposition médiatique de l’événement, est celle d’un éventuel impact sur la vie politique, économique, sociale, bref sur la situation générale du pays. Les spécialistes des sondages d’opinion tout comme la plupart des économistes sont toutefois sceptiques sur ce point, contrairement aux gouvernants qui, de tous temps, tentent de récupérer l’événement à leur compte en l’érigeant en paradigme victorieux de leur propre action, voire en conséquence de leur pouvoir démiurgique, pour ne pas dire jupitérien.

L’embellie dont avait bénéficié Jacques Chirac en 1998 était tout à fait exceptionnelle et fondée sur d’autres paramètres que la Coupe du Monde n’a fait qu’amplifier. Emmanuel Macron a pourtant donné le ton lors de sa visite à Clairefontaine, en déclarant aux Bleus avec un regard complice : « Une compétition réussie est une compétition gagnée », ce qui semble assez vrai sur le strict plan du trophée et renvoie évidemment à son propre parcours électoral, mais souligne a contrario que le style de jeu importerait peu, y compris donc une victoire contre le jeu, ou une élection « contre »… Pas sûr que cela flatte finalement l’équipe de France qui, en dehors des matchs de poule, s’est efforcée de produire un jeu pétillant, même si son réalisme l’a plusieurs fois sauvée dans cette compétition, pas sûr non plus que l’image soit très positive sur le plan politique puisque cela signifierait que la fin justifie les moyens et que seuls comptent les calculs au détriment des idéaux. Se méfier donc des métaphores sportives en politique, elles sont toujours à double tranchant. A noter toutefois pour sa défense que l’actuel président de la République est, paradoxalement, un vrai fan de foot (précisément de l’Olympique de Marseille), ce que n’était pas Jacques Chirac dont l’image semblait pourtant plus proche du peuple des stades.

La victoire en se méfiant

Sur le plan économique, chacun sait désormais qu’en l’absence de réelle relance, l’impact sur la croissance est structurellement nul, la consommation du moment se trouvant simplement gonflée par une euphorie ponctuelle des ménages qui devront compenser leurs excès festifs le mois suivant. La crise est là, polymorphe, économique, sociale, politique, culturelle, et elle n’aura pas disparu comme par enchantement au coup de sifflet final. Pas moins de 110 000 policiers ont dû être mobilisés pour la sécurisation de l’événement en plein contexte de terrorisme islamiste mais aussi de délinquance urbaine, afin de permettre au peuple de la France populaire et périphérique, par ailleurs abondamment méprisée le reste du temps, d’exulter joyeusement en dépensant son maigre pécule, son pognon de dingue. Deux ans précisément après le massacre islamiste de Nice, il faut des fan-zones et une segmentation sécurisée de l’espace public, sans quoi les inévitables « débordements » et risques deviennent immaîtrisables, débordements qui de toute façon se produisent aux confins des espaces dédiés ou dans les territoires non protégés.

C’est une victoire en temps de guerre, enfin, une victoire en temps de drôle de guerre, puisqu’on s’apprête parallèlement à libérer des détenus radicalisés, ce qui sera autant de travail pour la sécurisation des futures fan-zones… D’une certaine manière, cette victoire révèle, comme un procédé photographique, toutes les failles de la situation actuelle, et souligne en creux la crise bien davantage qu’elle ne la résorbe, même si, indéniablement, elle met du baume au cœur et laisse entrevoir l’hypothèse d’un avenir meilleur. Car le sport est une métaphore que seuls les ignorants ont tort de mépriser. Cette victoire risque de provoquer la joie suivie des réveils amers, quand le réel revient en mémoire. Et nul doute que la prochaine Coupe du Monde, organisée au Qatar, ne fera qu’entériner cette avancée vers le gouffre, puisqu’on parle déjà d’interdire les gros plans sur les jolies filles durant les retransmissions de matchs, sous couvert d’antisexisme imbécile, mais sans doute plutôt pour satisfaire un peu plus, consciemment ou non, les exigences d’une vaste régression obscurantiste : auront-elles simplement accès aux stades, non voilées et dans des gradins mixtes ? Mais, près de ce gouffre, nous serons peut-être désormais plus unis et plus forts.

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