Quelques jours avant l’élection présidentielle algérienne et la mort du général Gaïd Salah, Elisabeth Lévy recevait Pierre Vermeren dans L’esprit de l’escalier sur REACnROLL. L’historien spécialiste du Maghreb revenait notamment sur la relation complexe qu’entretiennent la France et l’Algérie depuis l’indépendance de 1962. Causeur vous invite à lire un extrait de l’émission, que vous pourrez visionner en intégralité sur le site de la webtélé des mécontemporains (5€ par mois).


L’esprit de l’escalier avec Pierre Vermeren, à voir sur REACnROLL.

Verbatim

Elisabeth Lévy. La révolte du « hirak » a obtenu le départ de Bouteflika en avril mais l’élection présidentielle met aux prises cinq candidats issus du « système ». Est-ce que c’est reparti comme toujours avec, à la fin, l’armée qui gagne ?

Pierre Vermeren. Oui. Pour commencer, je vous ferai remarquer que les vendredis d’Alger ont succédé aux samedis de Paris. La grève générale qui est tentée en France se double d’une grève générale tentée en Algérie. Gouvernants algériens d’un côté et français de l’autre nous annoncent la fin de la crise. Paradoxalement, même si elles ont parfois l’impression de ne pas beaucoup s’aimer ni de s’écouter, ce sont des sociétés qui fonctionnent en regard. Il y a une population franco-algérienne très importante. Beaucoup d’Algériens de France ont participé au hirak et toute une partie de la gauche française porte beaucoup d’attention à ce qui se passe en Algérie. Ces deux régimes n’ont rien à voir mais il y a des dynamiques qui marchent parallèlement.

La gauche française a une sorte de culpabilité algérienne…

Bien sûr. Cela vient du fait que jusqu’en 1960, la quasi-totalité de la classe politique française était pour l’Algérie française. Ce sont vraiment des minorités catholique, communiste ou d’extrême gauche qui ont tiré la sonnette d’alarme et changé leur fusil d’épaule. Le parti socialiste de l’époque, la SFIO, a conduit la guerre. En 1956, il a donné les pleins pouvoirs à l’armée, envoyé le contingent en Algérie. Finalement, cette gauche est morte dans la guerre d’Algérie. Il a fallu attendre vingt-cinq ans pour qu’elle se reconstruise.

Pour toute une autre partie de la gauche, n’y a-t-il pas la culpabilité d’avoir milité pour l’indépendance de l’Algérie, un merveilleux combat dont est sorti un régime dictatorial ?

Je ne crois pas. La culpabilité initiale est plus forte que cette éventuelle seconde culpabilité.  Il y a une impossibilité en France à qualifier ce régime de dictatorial. Le régime sorti de la guerre d’Algérie qui a été imposé par l’armée des frontières est venu de l’extérieur. Ce ne sont pas les combattants des maquis qui ont gagné la guerre. Les Algériens appellent ce régime « le système », le considèrent comme prédateur et illégitime à bien des égards. Ils le contestent de manière récurrente, avec des dissidents, le mouvement d’octobre 1988, des vagues qui se lèvent régulièrement contre ce régime autoritaire, ses excès et sa corruption. Mais cela ne remet pas en gauche les choix de la gauche française des années 60 et 70. On nous renvoie toujours à la culpabilité initiale : la colonisation et ses excès, la guerre d’Algérie et ses crimes…

Le grand tournant s’est produit à la fin du XXe siècle. Jusque-là, la relation franco-algérienne n’était pas mauvaise. Jusqu’au moment, lors de la guerre civile, où les autorités algériennes ont été contestées par les islamistes et dénoncées en tant que nouveau colon de l’Algérie.

Or, cette guerre civile a été gagnée par l’armée algérienne, notamment avec le soutien de l’Etat français. Et quand Bouteflika arrive au pouvoir en 1999, il met toute sa verve de tribun pour essayer d’effacer la catastrophe absolue qu’a été les 200 000 morts en Algérie, l’isolement complet du pays, l’humiliation d’avoir refait une guerre civile au bout d’une génération… On tourne la page et en 2000-2001, un peu comme De Gaulle l’a fait après 1962- on oublie ce qui s’est passé dans les années 90 et on revient à l’événement fondateur : la guerre d’Algérie et le colonialisme. On va assister à une criminalisation du colonialisme qui va marcher en binôme entre ce qui s’écrit et se dit à Paris dans certains milieux et ce qui se dit à Alger de la part du pouvoir. On va fabriquer du ressentiment extrêmement puissant, notamment chez une partie des jeunes Franco-Algériens qui ne connaissent pas cette histoire mais qui retiennent « crime contre l’humanité, déportation… ».

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