Wonder Wheel, le dernier Woody Allen, revisite la tragédie: c’est un chef d’œuvre.


Le film Wonder Wheel se termine comme il a commencé avec la sempiternelle question du mari Humpty, interprété par James Belushi : « Tu viens à la pêche avec nous ? » à laquelle sa femme Ginny, ex-actrice lunatique reconvertie serveuse et magnifiquement campée par Kate Winslet, répond toujours de la même façon : « Non, je n’aime pas la pêche. » Si Wonder Wheel joue sans cesse avec le concept de tragédie, il sait aussi s’en éloigner voire le réinventer. Pire qu’une vie qui se termine mal, Ginny semble ainsi condamnée à une vie qui ne se termine pas, enfermée dans un chiasme. Elle en est à la fin du film exactement au même point qu’au début, sa vie ne fait que tourner en rond comme le manège que son mari manie tous les jours.

Sauvée du suicide pour le pire

Sa rencontre avec Mickey (Justin Timberlake), le séduisant maître-nageur, le jour même où elle pensait mettre fin à son existence, n’apparaît alors plus comme une grâce mais comme une nouvelle péripétie de sa vie tragique. Elle a été sauvée du suicide, certes, mais pour le pire. Pour couronner le tout, elle rate même sa fin tragique puisque son amant épargne sa vie en refusant d’utiliser le poignard qu’elle lui tend dans une scène hautement symbolique qui utilise une nouvelle fois les codes de la tragédie tout en les détournant. Elle n’en fera pas non plus usage et semble donc condamnée à ruminer sa lâcheté d’avoir laissé sa belle-fille aux mains de criminels alors qu’elle avait le pouvoir d’empêcher le drame.

Si, tout à son entreprise tragique, le réalisateur évite soigneusement les habituels dialogues comiques, on retrouve dans son film son attirance pour le thème du destin, thème qu’il exploite à merveille, grâce aux parallèles avec la tragédie, et d’une façon toute nouvelle. Ici, contrairement à « Match Point » – où la bague qui pouvait identifier le coupable est miraculeusement retrouvée sur un noyé et change la vie du personnage principal- rien ne semble pouvoir venir sauver les protagonistes, qui, comme dans la tragédie, précipitent leur sort à chaque fois qu’ils essayent de lui échapper.

Œdipe et Hamlet

En fuyant l’ennui de son couple et l’alcoolisme de son mari pour l’amour de Mickey, Ginny croit prendre un nouveau départ. Ce n’est qu’une souffrance de plus qui va lui rendre insupportable son quotidien et qui va la pousser, par passion, à se rendre complice d’un crime envers la fille de son mari et à récolter le mépris et la colère de celui qu’elle aime. Carolina, la fille de Humpty, qui pense de son côté échapper au pire en fuyant son mari mafieux prêt à la tuer depuis qu’elle a renseigné la police sur ses agissements, se retrouve dans une impasse amoureuse et familiale inextricable qui ne l’empêchera même pas d’être retrouvée par les hommes de main de son mari.

La dimension tragique est sublimée par le parallèle entre les lectures de Mickey sur Oedipe ou Hamlet et ce qu’il vit. La référence àest également omniprésente et pose de la même manière que la pièce de Racine, lors de l’aveu de Phèdre à Hippolyte, la question de la transparence. Jusqu’à quel point peut-on tout dire en amour, n’y a-t-il pas certaines situations pour lesquelles il est trop tard pour la vérité ? Lorsqu’il décide de faire preuve de sincérité avec Carolina en lui avouant, avant de commencer toute relation avec elle, sa liaison avec sa belle-mère, Mickey n’essaye-t-il pas au fond d’expier sa faute en se déchargeant de son poids sur celle qu’il désire ? La réaction de celle-ci montre en tout cas qu’il lui sera bien difficile de passer au-dessus de toutes ces nouvelles. Carolina se retrouve dans une position presque plus inconfortable qu’Hippolyte puisque sa relation avec Mickey n’était pas impossible par nature mais semble vouée à l’échec à cause de la liaison que celui-ci entretient avec sa belle-mère.

Tragédie familiale

De même, tous les efforts que font Ginny et Humpty pour leurs enfants se révèlent contre-productifs. Lui se saigne pour payer des cours du soir à sa fille qui ne la rendront que plus intéressante aux yeux de Mickey, ce qui précipitera sa chute. Elle se décide à payer des séances de psy à son fils, mais ne vient même pas le chercher après celles-ci. Se sentant délaissé, il met alors le feu à la poubelle de la salle d’attente et semble plus consumé par la colère que jamais.

Le fils de Ginny, issu d’un premier mariage, symbolise la continuation de la tragédie familiale. Comme sa mère et son beau-père, il est lui aussi victime d’une addiction. Mais là où les adultes tentent de noyer leur désespoir dans l’alcool, il essaye de vivre par le feu. Sa souffrance n’est jamais envisagée et les adultes croient toujours que sa pyromanie est le signe qu’il cherche à brûler et à détruire alors qu’il semble vouloir allumer quelque chose. Le symbole du feu est également très intéressant si on l’oppose à l’élément liquide présent partout dans la vie des autres personnages : son beau-père amateur de pêche en mer, l’amant de sa femme maître-nageur, sa mère qui reprend vie les jours de pluie car elle peut voir son amant, ou la fille de son beau-père qui croise grâce à une averse. La scène finale, où on le voit allumer sans un mot un immense feu sur la plage, à l’endroit même où les deux femmes, sa mère et sa demi-soeur, ont rencontré le beau maître-nageur, est à ce titre éminemment symbolique.

Mickey, le jeune premier

Loin d’être annoncée par un oracle ou par les noirs pressentiments d’un des personnages, la tragédie qui se joue devant nos yeux est racontée sur le ton léger de l’anecdote complice par Mickey lui-même, tout à tour amant des deux femmes du film, seul personnage qui semble échapper quelque peu à la tragédie tant il vit cette histoire avec les yeux du jeune premier qui n’a jamais souffert. Cela a pour effet de mettre davantage en valeur le drame de la vie par contraste, contraste renforcé par les couleurs vives et l’ambiance de fête omniprésente à Coney Island, qui jurent avec la gravité et le côté sombre de l’intrigue. Mais une fois encore, la tragédie est mise à distance et relativisée par l’introduction au récit de Mickey, dans laquelle il précise qu’il se rêve dramaturge et risque par conséquent d’exagérer la réalité.

Wonder Wheel apparaît alors comme un huis-clos à ciel ouvert dans lequel ce sont toujours les mêmes personnages qui se croisent et tournent en rond. Les bruits et les lumières du parc d’attraction jouent le rôle de la répétition monotone de l’existence qui donnent continuellement des migraines à Ginny, comme s’ils symbolisaient la prison dont elle ne pourra jamais sortir. Coney Island, cette île devenue péninsule située à l’extrême sud de Brooklyn, est un paradis en trompe-l’oeil, à la fois rempli de monde et isolé, toujours pour le pire, jamais pour le meilleur.

Woody Allen dans le prétoire

Tout ce travail sur la construction du récit, sur la trame narrative ou sur les personnages n’a pourtant pas empêché Libé, Slate ou Le Huffington Post de ne voir dans Wonder Wheel qu’un parallèle dérangeant avec la vie du cinéaste ou Le Figaro de s’inquiéter de l’humeur maussade du réalisateur. En essayant de lire le film uniquement comme une œuvre à clef comme le faisaient avec certains romans du XVIIe ou du XVIIIe siècle ceux qui n’ont jamais rien compris à la littérature ou comme le font les pires journalistes qui demandent toujours au romancier : « est-ce que vous vous êtes inspiré de votre vie ou est-ce une oeuvre totalement fictive? », ils sont passés à côté d’un chef d’œuvre.

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