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Un été avec… Philippe Noiret

La série de l’été de Thomas Morales

Un été avec… Philippe Noiret
Annie Girardot et Philippe Noiret dans "La vieille fille" (1972) de Jean-Pierre Blanc © SIPA

« On va jusqu’au ponton ? »


Oubliez les « double-boucle » de chez John Lobb et les cardigans en vigogne aux couleurs vives, les « double-corona » aux lèvres et la barbe au broussaillement travaillé, Philippe Noiret était un comédien au tempérament méditerranéen. Il s’habillait léger. Il voyageait à l’air libre. Ne vous fiez pas à la panoplie automnale de ce nordiste élevé chez les pères oratoriens et à son taxi mauve garée dans la lande irlandaise ! Chassez de votre mémoire le gentleman-farmer bienheureux en couverture de « Elle », le nonchalant quinquagénaire de ces dames qui réussissait à suspendre le temps de sa voix profonde et pénétrante.

Azuréen anisé

Noiret était un sudiste avé l’accent, Avignonnais de cœur, sept années de suite, il montera sur la scène du TNP de Jean Vilar. Pastaga et bermuda. Noiret était un bouliste non-honteux, un azuréen anisé en bob éponge et en slip de bain, un plagiste encombré par ce corps molletonné où l’absence d’abdominaux était en soi la preuve d’un esprit clairvoyant. Plusieurs fois durant sa carrière, il a osé l’impensable, l’innommable port du tee-shirt à l’écran. Certaines carrières ont sombré pour moins que ça.

Si l’on met de côté les socquettes blanches d’Alain Delon comme ultime audace vestimentaire du cinéma français, le tee-shirt reste une épreuve hautement plus redoutable qu’un examen du Conservatoire. Il faut être sûr de son talent pour enfiler un tel habit destructeur pour l’égo et le sex-appeal. Depuis la déferlante James Dean, peu se sont aventurés sur le terrain du juste-au-corps immaculé qui révèle les difformités de votre anatomie lancinante. Pire que le rayon X, le tee-shirt est l’ennemi du mâle. Aucun embonpoint ne lui résiste. Mal coupé, intransigeant, outrageant, il galbe votre ventre comme une âme en peine. Il souligne et aggrave votre cas. Il ne tolère aucune approximation physique et repentir idéologique. Noiret s’en moque. Il assume. Il a dépassé le stade du paraître clinquant. Il le porte avec un naturel désenchanté, un brin provocateur, qui contredit toutes les théories sur son jeu bourgeois et supposé figé.

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Sachez que le ridicule ne le tue pas, il le rend même plus fort. A tous ceux qui prétendent que Noiret fait du Noiret, avec un soupçon rogue de lassitude, revoyez-le dans « La Vieille fille » de Jean-Pierre Blanc en 1972. Il remplaça au pied levé Georges Wilson indisponible. Son personnage drague laborieusement Annie Girardot, naïade réfractaire, sur le port de Cassis. Sa Cadillac en panne, il a pris pension dans un hôtel étrangement loufoù les servantes ont la puissance érotique de Marthe Keller et les clients l’incongruité langagière de Michael Lonsdale.

Il va au-delà de nos attentes en termes de tenue. Il ne se contente pas d’un anodin tee-shirt exempt d’inscriptions, il s’affiche avec un énorme point d’interrogation sur le poitrail. Ce qui donne à ce héros chancelant un caractère aussi énigmatique qu’excentrique. Vous vous étiez habitués à la pompe d’un Noiret confortablement installé sur le dos d’un percheron dans sa campagne toulousaine ou vautré dans le cuir Connolly d’une Bentley sur l’Esplanade des Invalides, il débarque bras nus au ciné, ne tentant aucunement de masquer sa bedaine vindicative, allant même jusqu’à laisser libre cours à ses largeurs placides et à sa bonhomie teintée d’une nostalgie inquiète.

Admirable de tendresse

C’est admirable de tendresse et d’hésitations amoureuses, remarquable d’émotion contenue et de ferveur maladroite. En costume d’alpaga, l’effet serait tombé à plat. Souvenez-vous que Noiret avait débuté, sous les projecteurs, dans la chaleur poussiéreuse du Sud, à Sète, sur « La pointe courte » d’Agnès Varda. Et déjà, il se présentait à nous dans un tee-shirt manches longues informe et une coupe de cheveux rappelant la tonsure monacale. Noiret est l’homme du court vêtu contrairement à la légende urbaine. Il réitéra l’opération slip de bain noir dans « On a volé la cuisse de Jupiter » de Philippe de Broca en 1980. Allongé sur une plage grecque sous les mains expertes d’Annie (sa meilleure compagne estivale) et de Catherine Alric, le professeur Antoine Lemercier lézardait avec une classe folle et une indolence communicative.

Un jour, il faudra aussi parler de son addiction pour les polos au crocodile, jaune paille ou bleu layette, quand ils étaient des marqueurs identitaires au démarrage du Marché commun.


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Journaliste et écrivain. A paraître : "Et maintenant, voici venir un long hiver...", Éditions Héliopoles, 2022

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