Je ne connais pas de publicité plus efficace pour la mondialisation heureuse que le clip d’autocélébration du Metropolitan Opera de New York qui précède les projections au cinéma de Don Giovanni et autres Eugène Onéguine, séances qui permettent à la France profonde ou à la Russie profonde de se croire invitées dans la prestigieuse salle new-yorkaise. Un flot d’images provenant de toute la planète nous montre qu’à la même heure un chimiste indien s’active à une expérience dans son laboratoire à Johannesburg, un médecin africain règle le débit d’une perfusion pour le patient d’un hôpital de Londres, des hommes d’affaires américains et japonais signent un accord à Tokyo, etc. Alleluia, la terre bat d’un seul cœur, la terre aime et développe toute la terre ! Ce flot d’images vous donne le vertige, vous exalte et vous empêche de réfléchir grâce à l’effet de simultanéité qui a fasciné les poètes et écrivains au début du XXème siècle.

Les partisans de la mondialisation, de la libre circulation des marchandises et des populations, avaient réussi à nous faire croire qu’elle était un toboggan vertigineux, que nous étions tous placés dans les wagons et qu’il n’existait pas d’alternative à la plongée au fond de l’inconnu pour trouver du nouveau. Ils nous ont eu à la griserie de la vitesse, au sentiment du lâchez-tout de celui qui saute d’un pont avec des élastiques au pied. Refuser le toboggan, c’était non seulement immoral à l’égard des Indiens et Brésiliens qui ont besoin de se développer, mais c’était aussi absurde que de réclamer l’arrêt du wagonnet qui est en train d’accélérer dans la grande descente de Disneyland.

Les humiliés de l’ouverture générale des frontières n’avaient qu’une solution : se taire.

Ceux qui souffraient d’être embarqués de force sur les wagonnets vertigineux, les ouvriers au chômage de la « rust belt » des Etats américains des Grands Lacs, les Français qui constatent qu’il y a désormais deux peuples sur leur territoire, les Anglais qui s’affolent d’entendre davantage parler le polonais que leur propre langue dans leurs petites villes, tous ces humiliés et offensés de l’ouverture générale des frontières n’avaient qu’une solution : se taire. A la moindre protestation, on les taxait de racisme et de xénophobie. A-t-on traité de raciste et de xénophobe Frantz Fanon parce qu’il voulait moins de blancs colonisateurs en Afrique et aux Antilles ? Pas à ma connaissance.

Le plus stupéfiant, dans les événements récents, est que ce sont les Anglo-Saxons qui ont crié stop au wagonnet fou. Eux les champions de l’ouverture du monde. L’Angleterre du XIXème siècle qui imposait son libre-échange à la France et son empire de 1914 sur lequel le soleil jamais ne se couchait. Les Etats-Unis dont les périodes intrusives dans les affaires du monde ont été plus fréquentes que leurs périodes isolationnistes. Le coup de sifflet de fin de partie, celui qui risque de bloquer le wagonnet sur la pente (fatale ou merveilleuse ?) a donc été donné par les Britanniques qui ont voté pour le Brexit et par les Américains qui ont élu Donald Trump. Étonnant !

Est-ce leur fameux pragmatisme ? Il est vrai qu’à partir du moment où 51%  des électeurs souffrent de la situation qui leur est imposée, pour des raisons économiques s’ils sont chômeurs, pour des raisons identitaires s’ils trouvent que leur pays n’est plus leur pays, il n’y a aucune raison pour qu’on n’arrête pas le wagonnet et que l’on réfléchisse à d’autres solutions. 51%, c’est la loi de la démocratie, 51% c’est le pourcentage qui a imposé pendant cinq ans à la France un velléitaire narcissique qui commentait les problèmes au lieu de chercher à les résoudre.

Le sourire de mes concitoyens vaut bien quelques euros de plus.

Il  semble qu’une pause dans la mondialisation serait une bonne idée, du moins en ce qui concerne l’Occident. Libre aux Chinois de commercer à tout-va avec les Africains, libre aux Brésiliens de s’ouvrir complètement aux produits indiens. Je regarde souvent une chaîne d’information en continu consacrée à l’économie et je vois souvent des économistes s’inquiéter sur les emplois de demain. Ils sont lucides sur le fait que le numérique n’engendrera que peu d’emplois dans nos pays, et ce sera des emplois réservés aux gens très intelligents et diplômés.

La prochaine lutte des classes qui risque d’apparaître en Occident, ce sera la lutte des élèves moins doués contre les premiers de la classe. Et il se trouve que les élèves moyens et médiocres de la classe, ceux qui sont près du radiateur, sont plus nombreux que les bons élèves… En bonne démocratie, ils ont le droit d’imposer le protectionnisme aux premiers de la classe. Je suis prêt à payer plus cher le made in France si le résultat est de voir dans ma petite ville des ouvriers et des paysans heureux et fiers de gagner leur vie, et non les zombies actuels qui craquent leur RSA dans les filiales locales de la grande distribution allemande à bas prix. La mondialisation entraîne une hybris de possession, d’enrichissement, celle-là même qu’on dénonçait en 68 en vilipendant la société de consommation. Si le protectionnisme entraîne une augmentation du Bonheur National Brut pour les Français, eh bien changeons nos manières de penser et votons pour le protectionnisme ! Le sourire de mes concitoyens vaut bien quelques euros de plus.

« Les peuples, pour être épanouis, ont besoin de retrouver leurs fondamentaux » (Christian Saint-Etienne, économiste)

Toujours l’idée de pause. En général, les économistes ignorent superbement les problèmes identitaires, ils n’habitent pas Aubervilliers ou Viry-Châtillon et ne savent pas que les migrants, force de travail non négligeable, peuvent aussi être porteurs d’une culture qui s’oppose à la nôtre. Je n’ai vu que Christian Saint-Etienne (béni soit son saint nom) s’opposer à la pensée unique de sa corporation. J’ai toujours eu beaucoup d’admiration pour son intelligence et sa lucidité, mais le 30 septembre dernier, devant l’émission Les Experts de Mathieu Jolivet sur BFM Business, j’ai carrément basculé dans l’enthousiasme. Il était question de populisme, tous ces messieurs le traînaient bien sûr dans la boue, c’est mauvais pour les affaires. Christian Saint-Etienne déclara calmement qu’il ne fallait pas dire populisme, mais plutôt sursaut des peuples « pour se replacer sur leur centre de gravité, juste pour sauver leur peau en tant que peuple. […] Il n’y a pas de contradiction fondamentale entre une recherche de centre d’équilibre des peuples sur ce qui fait leur identité fondamentale et l’humanisme… […] Les peuples, pour être épanouis, ont besoin de retrouver leurs fondamentaux ». Dans ces propos courait la métaphore de l’Occident semblable à un boxeur sonné par ce qui vient de lui arriver et qui a besoin de retomber sur ses pieds. Un économiste qui réclame le droit des peuples à rester eux-mêmes, j’avais envie d’applaudir devant ma télé !


Mathieu Jolivet: Les Experts (1/2) – 30/09 par BFMBUSINESS

Une pause. On s’arrête et on réfléchit. C’est curieusement une proposition qui a eu beaucoup de succès dans les années soixante-huitardes avec l’idée de l’an 01 lancée par Gébé dans Charlie-Hebdo. Comment se fait-il qu’une idée aussi raisonnable passe aujourd’hui pour raciste et réactionnaire ? Comment se fait-il que l’idée d’un moratoire sur l’immigration ne vienne à l’idée de personne ? Il faut fermer les frontières sud de l’Europe, malheureusement par la force puisqu’il n’y a pas d’autre moyen, et réfléchir aux moyens d’intégrer immigrés et migrants qui sont déjà ici. Ensuite, on pourra trancher en connaissance de cause, rouvrir le robinet ou bien le laisser fermé.

Ce n’est pas ce que proposent les partisans du Brexit et Donald Trump, qui semblent être sur la ligne d’une fermeture durable des frontières. Mais la vie est faite de compromis, et l’idée de pause dans la mondialisation, moins violente qu’un arrêt total, finira par faire son chemin. On ajoute une dose de protectionnisme, pour l’Europe d’abord, pour la France ensuite si l’Europe chavire, et on attend de voir les résultats. Un grand merci aux électeurs du Brexit et à ceux de Donald Trump : la mondialisation paraissait une fatalité, ils ont remis la liberté de choix au centre du destin des hommes.

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Alain Nueil
est romancier et professeur de lettres agrégé.est romancier et professeur de lettres agrégé.