John Boorman, un visionnaire en son temps : un beau livre de Michel Ciment qui est aussi un essai pénétrant sur l’auteur d’Excalibur et Délivrance.


La sortie de cet essai sur John Boorman par Michel Ciment est un événement à plusieurs titres. Tout d’abord, il s’agit du premier « beau livre » des éditions Marest. Entendons-nous bien : avec leurs jaquettes aux dos bleus turquoises et leurs maquettes élégantes, les précédents ouvrages de la maison étaient déjà très beaux. Mais dans le cas présent, l’essai répond à tous les critères qui définissent le « beau livre » : un grand format, de superbes illustrations (la plupart des photos reproduites sont en couleurs), une maquette aérée et impeccable. L’objet en lui-même est donc magnifique. Ensuite, il s’agit de la version définitive d’un ouvrage paru une première fois en 1985 et que Michel Ciment a mis à jour pour l’occasion. Spécialiste du cinéaste qu’il suit avec passion depuis plus de 50 ans, l’auteur retrace sa carrière film par film en nous proposant après chaque œuvre un entretien plus ou moins long.

Qui a envie de revoir Rangoon ?

Après avoir passé en revue les grandes thématiques de l’œuvre de Boorman (la puissance mythologique de son cinéma, le rapport de l’homme à la nature, les conflits entre Nature et Culture…), Michel Ciment nous propose une analyse chronologique de son œuvre en revenant d’abord sur ses années d’apprentissage à la télévision avant le passage au long-métrage en 1965 avec Sauve qui peut. Là encore, on soulignera la finesse des analyses proposées (même si on n’est pas obligé d’être d’accord avec le critique : qui, sincèrement, a envie de revoir Rangoon aujourd’hui ?) et surtout la capacité qu’a Michel Ciment de synthétiser en quelques phrases ce qui constitue la teneur d’une œuvre entière. Pour prendre un exemple parmi d’autres, voici ce qu’il écrit à propos de La Forêt d’émeraude:

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« Dans les films de Boorman le rapport à la culture est double. Vertical, diachronique il lie le passé au présent par un mouvement exploratoire qui convoque aussi bien les églises rupestres d’Ethiopie et les fresques vaticanes (L’Hérétique), que les poèmes de T.S. Eliot (Leo the Last), les légendes arthuriennes (Excalibur) ou même l’ensemble de notre héritage artistique (Zardoz). Horizontal, synchronique le rapport établit au contraire une confrontation des cultures. Entre les clients blancs et le chanteur noir de la boite de nuit du Point de non-retour. Entre l’aviateur américain et le marin japonais (Duel dans le pacifique). Entre le prince déchu et ses voisins jamaïcains (Leo the Last). Entre le Père Merrin puis le Père Lamont et les Ethiopiens ou les Noirs d’Afrique (L’Hérétique). Dans chaque cas la culture « autre » enrichit et féconde un occident atrophié et desséché. La Forêt d’émeraude fait de cette confrontation son thème principal. » Difficile d’imaginer résumé plus parfait pour une œuvre entière !

Boorman, ce grand perfectionniste

Ceux qui écoutent (ou ont écouté) l’auteur à la radio savent également qu’il est un remarquable intervieweur. Là encore, les entretiens figurants après chaque film témoignent à la fois de sa connaissance très intime de l’œuvre et permettent au cinéaste de parler finement de son travail. On constatera, si l’on n’était pas encore convaincu, que John Boorman est un grand perfectionniste qui pense à tous les éléments de ses films, qu’il s’agisse du scénario, bien entendu, mais également de la photo, du montage, de la direction artistique globale ou encore des partis pris de mise en scène. En ce sens, tous ces entretiens constituent un parfait écho à son très beau livre de mémoires intitulés Aventures. Ici aussi, il peut confier à son interlocuteur sa fascination pour l’eau (il faillit se noyer), son goût pour l’Irlande, sa passion pour les légendes arthuriennes et pour Tolkien (dont il chercha à adapter Le Seigneur des anneaux dans les années 70…).

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Si la première partie de l’œuvre de Boorman s’accommode bien avec le terme « visionnaire » qu’utilise Ciment (notamment pour les visions épiques, oniriques ou fantastiques que l’on peut trouver dans des films comme Délivrance, Excalibur ou L’Hérétique), la deuxième partie se recentre plus sur des questions autobiographiques (Hope and Glory) ou géopolitiques (la question irlandaise dans Le Général, celle de l’Afrique du sud dans In my country). On sent d’ailleurs que Michel Ciment peine davantage à trouver une certaine homogénéité dans le second corpus qu’il étudie. Il distingue néanmoins la veine autobiographique où Boorman revient sur son enfance et sa jeunesse et ce qu’il appelle la « tétralogie politique » où l’auteur s’intéresse à l’état de notre monde (de Rangoon à In my country que le critique considère comme le film le plus faible du metteur en scène).

Bonne ambiance sur les plateaux

Pour terminer, de nombreux témoignages (comédiens, chefs-opérateurs, scénaristes – notamment John Le Carré) viennent compléter cette vision de John Boorman au travail. Là encore, il apparaît comme un perfectionniste ne reculant devant aucun défi mais aussi comme un homme calme, affable et accessible, désireux de faire régner une bonne ambiance sur les plateaux.

John Boorman, un visionnaire en son temps constitue donc une somme complète sur l’œuvre du cinéaste, parvenant à balayer tous les aspects de sa vie (un peu) et de son œuvre (surtout). Les amateurs de Boorman seront aux anges. Quant aux plus sceptiques, ils n’auront qu’une envie : se replonger dans cette filmographie pour la découvrir…

John Boorman, un visionnaire en son temps (1985/2019) de Michel Ciment (Marest Editeur, 2019)

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