En 1966, Godard filmait les rapports entre les jeunes gens et les jeunes filles dans Masculin/Féminin. On s’étonne que le film ne soit pas encore victime du nouvel ordre moral.


J’ai revu, comme chaque année, Masculin/Féminin. Mais cette fois-ci, il a pris une saveur particulière, douce amère, qui doit beaucoup à la récente actualité.

D’une intolérance l’autre

En voyant, par exemple, des groupes néoféministes tenter d’interdire l’entrée du J’accuse de Polanski, je me suis souvenu d’avoir, moi et quelques autres, connu des échanges un peu musclés à Rouen, en 1985 avec des cathos tradis qui prétendaient interdire aux spectateurs l’entrée de Je vous salue Marie du même Godard. Que les néoféministes aient remplacé, trente-cinq ans après, les grenouilles de bénitier façon messe de Saint-Pie V en dit long sur l’ironie de l’histoire qui a fait se substituer une intolérance à une autre, un ordre moral à un autre, en sachant néanmoins que ceux des intégristes avaient au moins l’honnêteté de ne pas le faire au nom du « progressisme ».

Années 1960, l’ère de Cro-Magnon

Mais revenons à Masculin/Féminin. Ce film de Godard, un des rares cinéastes qui, à ma connaissance, ne soit pas encore mis au pilori et expéditivement « vaporisé » façon 1984, comme l’a été Brisseau et comme on tente de le faire avec Woody Allen ou Roman Polanski, explore en 1966 les relations entre les deux sexes sur fond de société de consommation en plein essor, qui transforme une partie de la jeunesse française en « enfants de Marx et de Coca-Cola » pour reprendre les mots de Godard.

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Ces relations semblent désormais appartenir à une civilisation extra-terrestre. Le marivaudage yéyé entre Jean-Pierre Léaud, Chantal Goya, Marlène Jobert et l’inoubliable mais trop fugitive Catherine Isabelle Duport qui ne tourna que deux films, celui-ci et Le départ de Jerzy Skolimowski, sont empreintes d’humour, de finesse, de sensualité et Léaud n’est pas vu d’emblée comme l’incarnation du patriarcat blanc aux regards insistants et aux comportements inappropriés.

Interdit aux moins de 18 ans

Godard, comme souvent, saisit un point de bascule, celui qui annonce mai 68: le désir d’émancipation sociale et sexuelle, mais un désir qui est celui des deux sexes ensemble et non pas l’un contre l’autre, comme ces jours-ci : le clivage n’oppose pas le masculin au féminin qui ne cessent au contraire dans le film de se parler, de s’écouter, de s’aimer, de se désirer sur un mode égalitaire mais un clivage politique qui oppose plutôt une génération à une autre. Le film avait été d’ailleurs à l’époque interdit au moins de 18 ans et Godard avait ironiquement inscrit dans le générique le commentaire suivant : « C’est normal puisque c’est à eux qu’il s’adresse. »

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Cette liberté insolente, malgré une fin tragique, celle du garçon d’ailleurs, donne à l’ensemble une manière d’allégresse qui avait choqué en son temps et qui choquera de nouveau aujourd’hui, la parenthèse enchantée s’étant désormais complètement refermée puisqu’il s’agit maintenant de censurer sans entraves et de jouir d’interdire.

Il nous reste, pour rêver, la façon dont Godard, dans les interstices d’une bande-son qui joue avec le paysage sonore d’une modernité devenue agressive, filme la douceur paradoxale, presque corrégienne, de jeunes femmes en quête d’une liberté qui est au coin de la prochaine barricade.

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