Partout en Occident, les questions connexes de l’immigration et de l’intégration sont devenues des sujets chauds bouillants. Et chez nous, encore un peu qu’ailleurs, ça ne vous aura pas échappé.  Le modèle français dit « républicain » exige, en théorie, une plus grande adaptation des arrivants que les modèles multiculturels en vigueur chez nos voisins.  La question des questions, à savoir quelles sont « les clés de d’une intégration  réussie en France » est celle que pose la militante du Parti radical valoisien Lydia Guirous, et à laquelle elle essaie de répondre dans son livre, à travers sa propre histoire.

Arrivée en France à l’âge de 6 ans depuis la Kabylie, Lydia Guirous s’installe, avec ses parents dans le Nord de la France, pour suivre les grands parents qui habitent la région depuis les années 1950. Après avoir décroché un baccalauréat Economie et social dans un « bon lycée de Roubaix », Lydia Guirous intègre une classe préparatoire. C’est aussi à cette époque que la famille quitte Roubaix pour s’installer à Bordeaux, ville à la sociologie plutôt bourgeoise et catholique.

Quand dix ans plus tard – c’est-à-dire il y a cinq-six ans – ses parents, pour des raisons professionnelles, reviennent vivre à Roubaix,  ils découvrent la ville aux milles Cheminées rongée par le communautarisme. Lydia en revanche, considérant, en bonne républicaine, la religion comme appartenant à la sphère intime, n’a fait le Ramadan que trois jours dans sa vie et encore, « par fantaisie »…   Si la religion – même en privé – n’est pas son « truc », la politique l’attire. Diplômée de l’université Paris Dauphine, cette enfant de l’immigration a choisi la voie du militantisme il y a quelques années devenant pendant un temps la présidente des Jeunes Sarkozystes des Hauts-de-Seine. Celle qui s’est mariée dans une église parisienne est aujourd’hui membre de l’UDI et défend les droits des femmes à travers notamment un club féministe.

En bref, la recette proposée par Lydia Guirous, peut être résumée en trois mots : il faut travailler. Pour elle, « celui qui travaille parvient tôt ou tard à s’en sortir » parce que la République offre « généreusement les moyens de la réussite à tous ses enfants. » L’égalité absolue n’existant pas admet-elle, il est donc évident que tout ne peut pas être possible pour tous. Après tout, rappelle-t-elle, même les enfants de Français dits de souche ne deviennent pas tous banquiers, médecins ou ministres. Cependant,  maintient Lydia Guirous, l’école républicaine permet toujours, même à l’enfant d’ouvrier ou d’immigré, de réussir socialement.

Si les enfants d’immigrés ne saisissent pas tous l’opportunité que leur offre la France, explique-t-elle, c’est surtout car bon nombre d’entre eux se considèrent créanciers d’une France anciennement coloniale, et ce, même s’ils n’ont pas connu cette période de l’histoire. Autrement dit, ils croient que la République leur est redevable plutôt que de considérer qu’il est de leur responsabilité de faire un effort, l’Etat ayant fait son devoir en mettant à leur disposition l’école républicaine française.

Lydia Guirous y voit un « complexe du colonisé », la colonisation devient alors l’alibi parfait des échecs scolaire et social. Mais l’auteur ne nie ni oublie les injustices profondes crées par la colonisation, mais, ajoute-elle, « cela est l’histoire et il faut l’accepter ». En revanche, s’il y a quelque chose à reprocher à la France, explique Lydia Guirous, c’est justement sa politique d’intégration c’est-à-dire la tentation de la discrimination positive et ses « passe-droits », ainsi que la faiblisse face aux revendications religieuses comme dans l’affaire Baby-loup, exemple récent d’un clientélisme pratiqué par certains élus.

Pour Lydia Guirous, la France souffre de défauts de ses qualités : le pays est extrêmement généreux, offre tout ce qu’il possède à chaque individu mais il doute de sa propre identité et ne fait pas preuve d’assez de fermeté vis-à-vis des revendications identitaires.

Il est rare – et agréable – de lire que tout n’est pas la faute à la République et le lecteur a très envie de la prendre au mot. Une lecture plus attentive révèle néanmoins une seconde histoire rendant la version de Lydia Guirous quelque peu « hagiographique » plus nuancée, et donc, plus intéressante.

En fait, en découvrant son histoire, on prend conscience que son commence bien avant son arrivée en France, et peut-être même, bien avant sa naissance. Lydia Guirous est fille et petitefille d’immigrés ; la France étant le pays d’adoption de sa famille depuis au moins deux générations. Mais ce n’est sa seule particularité : sa famille est kabyle. Lydia Guirous est donc née sur cette terre, qui a connu longtemps un certain pluralisme religieux et linguistique, et où la laïcité a pu se développer après à la colonisation et jusqu’aux années 60. Au même moment, les Kabyles deviennent un peuple de diaspora, ce qui leur a permis de développer des facultés d’adaptation dans leur nouveau pays d’accueil.

Avant même d’avoir foulé le vieux continent, la famille de Lydia Guirous était déjà francisée et francophone (rappelons que ses grands-parents étant installés en France plus de trente ans avant l’arrivée de Lydia et ses parents), ses parents intégraient  sans difficulté les valeurs républicaines. « Mon père, raconte-elle, me parlait de politique, de grandes écoles, de laïcité, de littérature française. » D’ailleurs, « Trop libre trop accro aux cigares », il ne faisait pas Ramadan. En clair, les parents de Lydia n’ont pas choisi la France uniquement pour résoudre des problèmes d’ordre matériel.

La dimension culturelle de l’immigration faisant clairement partie du projet familial. Les  parents de Lydia Guirous savaient qu’à Rome, on fait comme les Romains. Contrairement à d’autres immigrés qui ont pu devenir les victimes de désillusions en arrivant dans un pays occidental souvent fantasmé, Lydia Guirous précise que ses parents n’ont pas seulement adhéré aux valeurs françaises mais qu’ils « connaissaient le système. » autrement dit, ils étaient au courant des règles du jeu et savaient comment se débrouiller dans la nouvelle patrie.

Un autre élément entre en jeu, rarement mentionné dans ce contexte malgré son importance : le modèle familial. Lydia Guirous a grandi dans une famille nucléaire émancipée de tout contrôle extérieur clanique ou autre. La recherche d’indépendance amène très vite la famille à quitter le domicile des grands parents pour s’installer dans une ville voisine. Bref, la cellule familiale a été parfaitement adaptée à la vie en société occidentale. Si on ajoute à cela le poids considérable des femmes au sein de cette petite famille, on comprend aisément le caractère autonome et indépendant revendiqué par Lydia Guirous. En effet, sa tante a toujours refusé de porter le voile même pendant la guerre civile en Algérie – « Plutôt mourir ! » disait-elle à sa nièce – et sa grand-mère, veuve, était propriétaire de terres et de biens en Algérie.

Cette indépendance et le fonctionnement « occidental » de la famille affichée sans complexe explique notamment l’investissement des parents dans la vie scolaire de leurs enfants. Ainsi, son père est devenu trésorier de l’association des parents d’élèves du collège. En effet, l’autorité est déterminante à la maison, et les paroles de la mère valent celles du père. Même si l’école peut présenter des limites en matière d’orientation notamment explique Lydia Guirous, l’auteur reconnaît aujourd’hui le rôle prépondérant que peut jouer la famille dans la réussite sociale de l’enfant.

En résumé, les ingrédients permettant de réussir son intégration en France sont les suivants : il faut être issu d’une famille francisée et francophone depuis deux ou trois générations, avoir une mère émancipée et une fratrie où garçons et filles sont traités à égalité, et des parents qui ne sont pas soumis à un contrôle tribal ou clanique. Et évidemment il faut travailler, beaucoup travailler.

Alors que l’actualité donne à voir une myriade d’exemples d’intégrations ratées, le livre de Lydia Guirous a le mérite d’offrir au lecteur le portrait d’une réussite sociale sur fond d’immigration. L’auteur montre avant tout que le combat pour une République française à l’identité assurée peut être mené par un enfant de l’immigration. Allah est grand la République aussi ou comment les différentes mémoires d’un individu peuvent se compléter sans s’opposer.

Allah est grand la République aussi, Lydia Guirouséditions JC Lattès, 2014.


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