Accueil Culture « Le silence est une nouvelle façon de brûler les livres » : entretien avec Claude Quétel

« Le silence est une nouvelle façon de brûler les livres » : entretien avec Claude Quétel


« Le silence est une nouvelle façon de brûler les livres » : entretien avec Claude Quétel
Joseph-Désiré Court, Mirabeau devant de Dreux-Brézé, 23 juin 1789. "Nous sommes ici par la volonté du peuple..." / Bridgeman Images

Claude Quétel sait se faire des ennemis. Cet historien dénonce le terrorisme intellectuel des ses confrères et la mainmise du wokisme sur les jeunes esprits. Son oeuvre prouve surtout que l’on peut être aussi bien spécialiste de la Révolution française que de la Seconde Guerre mondiale.


Causeur: Pendant la campagne présidentielle, Jean-Luc Mélenchon et surtout Éric Zemmour ont invoqué l’histoire de France. Êtes-vous choqué que des hommes politiques l’accaparent, faut-il laisser l’histoire aux historiens ?

Claude Quétel: L’Histoire appartient à tout le monde. Nul n’en est propriétaire. Et il n’y a rien de plus dangereux que d’abandonner l’histoire aux seuls historiens professionnels. Il y a d’ailleurs des historiens du dimanche qui sont meilleurs médiateurs que ceux du lundi ! Souvenez-vous d’Alain Decaux…Tout le monde a le droit de parler d’histoire, à commencer par les politiques. Et qu’ils la tournent à leur sauce n’est pas nouveau. D’une certaine façon, l’historien lui-même le fait depuis l’Antiquité.

Il est cependant moins risqué aujourd’hui de parler de la guerre du Péloponnèse que du régime de Vichy…

Certes ! Si Vichy a une actualité, c’est parce que les politiques en parlent régulièrement ! La collaboration dans son ensemble, qu’elle soit économique, politique ou culturelle, n’intéresse plus personne. C’est la question du génocide des juifs qui cristallise l’attention et les passions. Et sur ce point précis, il reste à admettre que le régime de Vichy s’est lamentablement conduit, que Pétain n’a rien protégé du tout. Cependant, tout le monde en tout cas peut en discuter, car il n’y aurait rien de pire qu’une histoire officielle à apprendre par cœur et à réciter. Dans quel régime serait-on alors ?

Vu comment sont enseignées l’histoire de l’esclavage et celle de la colonisation, on peut se poser des questions. Et le climat qui règne dans les universités de ces grandes démocraties que sont les États-Unis et la Grande-Bretagne fait froid dans le dos.

Il y a toujours eu des doxas et la doxa est partout, même douce et souriante. Mais ces pays, comme le nôtre, admettent plus ou moins la contestation. Ce n’est pas le cas en Russie et en Chine. L’existence d’une doxa est inévitable, car l’enseignement de l’histoire est un enseignement officiel. Comment en irait-il autrement ? J’ai été professeur de collège et avant cela instituteur. On ne peut pas enseigner l’histoire de France à des enfants de 9 ans en leur posant des problématiques d’historiens. Il faut leur apprendre une histoire linéaire, la plus événementielle possible. Voilà pourquoi il y a une doxa républicaine, celle de la Révolution et des droits de l’Homme. J’ai bien dû enseigner à mes petits élèves la prise de la Bastille, mais sans leur montrer le « dessous des cartes », sans leur fournir d’autre interprétation que celle de l’histoire officielle. De toute façon, que reste-t-il de tout cela dans la mémoire des jeunes générations ? L’histoire ne paie pas autant que les maths au bac. J’entends encore souvent un père de famille s’exclamer : « Mon fils s’intéresse à l’histoire ! » comme s’il s’agissait d’une particularité un peu monstrueuse.

Nous vivons à l’époque du wokisme, de la cancel culture et du déboulonnage de statues. Ces mouvements déconstructeurs vous font-ils peur ?

Ils m’effraient beaucoup. On pourrait peut-être trouver une explication complotiste. Entre le complotisme partout et le complotisme nulle part, il y a peut-être une place, de temps en temps, pour le complot tout de même ! Le mot fait rire, ridiculise celui qui l’emploie, mais ça peut exister. Pour la Révolution, par exemple, j’avance sans ambages dans mon Crois ou meurs ! Histoire incorrecte de la Révolution française qu’il y a eu complot des Jacobins. Pas besoin pour cela de se réunir en chambre avec un masque et de se passer des messages codés.

On assiste aujourd’hui à un réel mouvement déconstructiviste de la nation. Mot, justement, qu’on n’ose plus employer. On constitue pourtant bien une nation. Que dire d’autre : un pays ? Non, c’est un terme géographique. Un État ? Non, c’est une entité politique. Mais nation égale désormais, chez nous, nationalisme. On peut en revanche l’employer pour les autres. Vous avez remarqué qu’on parle volontiers de la nation ukrainienne, par exemple…

Vouer son propre pays aux gémonies est le trait d’une nouvelle génération, en France comme aux États-Unis. Nous sommes devant un courant de pensée hypermondialiste. Un monde-monde sans passé, sans nations, sans particularismes. Ce monde nouveau se doit de faire du passé table rase. C’est ce que la Révolution a fait de la monarchie. L’Ancien Régime dénoncé par les révolutionnaires, c’est la France d’aujourd’hui.

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Et les historiens laissent faire ?

Ceux qui se mettent en travers de ces mouvements ne sont pas nombreux. Le terrorisme intellectuel qui les caractérise fait curieusement merveille, dans les médias d’abord, mais aussi dans le monde politique et dans le monde universitaire. Il y aurait bien une arme, une arme terrible : le rire devant un tel ridicule. Mais qui sait encore rire ? Les historiens restent prudemment dans leur boutique. Aussi, être un « franc-tireur de l’histoire », ainsi que m’a qualifié Valeurs actuelles, me vaut des ennuis. Toutefois, j’en ai eu dès le début de ma carrière avec mes chers collègues et les médias de gauche, car j’ai toujours été à contre-courant. Jeune chercheur, j’ai travaillé sur l’histoire de la folie et j’ai démoli les thèses de Michel Foucault. Aujourd’hui tout le monde reconnaît que c’était un idéologue malfaisant, mais ce n’était pas le cas dans les années 1960, et il m’est arrivé de me faire débarquer d’un colloque à La Salpêtrière – expulsion saluée par Le Monde !

J’ai ensuite travaillé sur les lettres de cachet et le simple fait d’expliquer l’intelligence de leur emploi dans mon premier livre, De par le Roy, m’a valu d’apparaître quasiment comme un fasciste. C’était le fond des attaques que m’avait lancées Élisabeth Badinter sur le plateau d’« Apostrophes ». Et cela a continué après la parution de mon livre sur la Bastille, dans lequel je dis du bien de cette forteresse cinq étoiles en expliquant que c’était un privilège d’y être incarcéré, notamment pour les hommes de lettres qui y restaient peu de temps, étaient fort bien traités – la table et les vins y étaient excellents –, et bénéficiaient d’une publicité considérable.

Puisque vous n’avez pas peur de vous faire des ennemis, que pensez-vous de la nomination de Pap Ndiaye au ministère de l’Éducation nationale ?

Je n’ai jamais vu, depuis que j’ai commencé ma carrière comme instituteur remplaçant en 1961, un ministre de l’Éducation que je puisse considérer comme digne de cet emploi. Chacun arrive avec sa méthode, sa réforme, sans savoir, dans 95 % des cas, à quoi ressemble une classe – surtout une classe de petits. Ça va de mal en pis et le prédécesseur du ministre actuel ne valait pas mieux. Mais Jean-Michel Blanquer marchait à l’eau tiède, ce n’était pas un doctrinaire. Je me pose une question : comment Pap Ndiaye pourra-t-il aggraver encore une situation déjà catastrophique. Les élèves ne savent plus lire et compter et le discours médiatique va dans leur sens en jugeant un peu salaud de placer le mot « ludique » dans un énoncé de français au bac. Vous me demandez ce que je pense de ce monsieur : le plus grand mal. Mais quand le Titanic coule, qu’importe le capitaine !

Revenons donc à votre carrière, plus brillante que les états de service des hôtes de la Rue de Grenelle. Comment vous êtes-vous intéressé à l’histoire de la Seconde Guerre mondiale ?

Déjà, je suis un enfant de la guerre : petit Normand, je jouais dans les ruines et les vestiges militaires. Bien plus tard, je suis devenu directeur du laboratoire du Centre de recherches d’histoire quantitative de l’université de Caen. Au même moment se créait le Mémorial de Caen qui souhaitait nouer des liens avec l’université. C’est ainsi que, année après année, j’ai étudié et écrit sur la Seconde Guerre mondiale, jusqu’à devenir le directeur scientifique du Mémorial.

Et ces dernières années, retour à vos premières amours : la Révolution. Vous saviez ce que vous vouliez dire, ce que vous alliez trouver en vous replongeant dans les archives ?

Je ne savais pas, mais je soupçonnais. Je soupçonnais la Révolution de ne pas être duale : la bonne et la mauvaise, comme le dit François Furet. Cette théorie, tout en pourfendant les historiens marxistes, sauve les meubles en expliquant que la Révolution nous a donné les droits de l’Homme. Or, je n’ai jamais cru aux droits de l’Homme ailleurs que dans un paradis ! Quant à un paradis sur Terre…Je suis convaincu que l’homme est la pire espèce de la Création. Quand on dit que l’homme est un loup pour l’homme, c’est très injuste… pour le loup ! Les loups ne se dévorent pas entre eux. Que les caprices de l’histoire retirent à l’homme ses référents, ses bornes, il redevient un animal malfaisant. Il vole, il dénonce, il viole…

J’ai regardé de près cette « bonne Révolution », celle de 1789-1790. J’ai lu tous les procès verbaux de l’Assemblée de cette période, la fameuse, la douce Constituante : c’était – j’emploie à dessein ce mot – le bordel total, la Terreur déjà ! Sur les bancs des élus et dans le public, une claque empêchait systématiquement les monarchiens de parler et ils étaient menacés de mort. Ils n’osaient plus paraître à l’Assemblée. Dès 1789 !

Je reproche à la Révolution d’avoir instrumentalisé l’histoire de France, d’avoir nié et diabolisé les siècles de monarchie qui ont fait la France. Mais le pire est sans aucun doute d’avoir inventé la gauche et la droite : la Révolution a coupé le pays en deux jusqu’à aujourd’hui.

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Votre thèse, inacceptable pour certains, semble favorablement admise par de plus en plus de monde. Vous ne publiez pas chez un éditeur confidentiel, vos ouvrages n’ont pas les honneurs de Télérama, mais sont salués par la presse… Les mentalités ont-elles évolué ?

Je le voudrais, mais je ne le crois pas car la doxa républicaine et la doxa de l’histoire de France restent écrites par la gauche. Ce qui a évolué, ce sont les réactions des médias de gauche. Après ce que j’ai écrit sur la Révolution, Le Monde ou Libé auraient dû me traîner dans la boue. Au lieu de ça ? Le silence. La loi du silence est une nouvelle façon de brûler les livres. Sauf à faire vraiment scandale, nombre de livres sortent dans l’indifférence volontaire. Je suis très pessimiste sur l’avenir de ma profession.

Vous avez aussi été historien de la psychiatrie. Quel regard portez-vous sur notre société où de plus en plus d’individus sont en détresse psychologique, où les urgences psychiatriques sont saturées, où les ventes d’antidépresseurs explosent…

J’ai terminé, voilà déjà quelques décennies, mon Histoire de la folie par la blague du fou qui se penche à la fenêtre de son asile et demande à un passant, dans la rue : « Vous êtes nombreux là-dedans ? » Les fous ne sont pas seulement « dedans ». Il est aujourd’hui impossible de faire le compte de tous ceux qui sont sous antidépresseurs, anxiolytiques, etc., mais qui ne se considèrent en aucun cas comme relevant de la maladie mentale. Et la société actuelle accentue la folie pour tous pour plusieurs raisons. Ça commence avec le droit de dire ce qu’on veut quand on veut et comme on veut, ce qui n’a jamais été le cas autrefois. Mais un proverbe du XVIIe siècle dit : « Avant de parler d’un fou regarde-toi dans la glace ». Donc attention avant de parler des fous.

Vos ouvrages abordent des thèmes très divers, ce qui n’est pas non plus du goût de vos collègues. À quelle période vos prochains livres seront-ils consacrés ?

Je commencerai par vous répondre que j’ai, hélas, derrière moi un demi-siècle de carrière et de travaux. Or je ne me suis jamais vu enquêtant in aeternam sur le même sujet. Après tout, je suis mon premier lecteur ! J’ai peur de m’ennuyer ! Je me flatte de ne jamais avoir écrit le même livre (encore quelque chose de très mal vu par l’institution : vous écrivez sur le XVIIe siècle ? Eh bien, restez-y !). Ainsi, l’idée de mon Histoire des murs m’est-elle venue à l’occasion d’un colloque au StiftungGenshagen, dans l’ex-RDA, sur le mur de Berlin.

Pour revenir à l’actualité et à mon axe de recherche principal qui est la Seconde Guerre mondiale, j’ai publié au printemps 2022 Hitler : vérités et légendes, chez Perrin, et à l’automne paraîtront La Seconde Guerre mondiale vue d’ailleurs (directeur d’ouvrage), chez Buchet-Chastel, ainsi que Les Opérations les plus extraordinaires de la Seconde Guerre mondiale, une réédition en Tempus.

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Journaliste. Dernière publication "Vivre en ville" (Les éditions du Cerf, 2023)

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