26-27 novembre : une interview fleuve de François Olivennes, un des plus célèbres spécialistes français de la fécondation in vitro (FIV), s’étale en dernière page d’un grand quotidien du soir, un journal intéressant mais si agaçant que je ne le lis que dans les bibliothèques publiques pour ne pas le financer. L’homme est émouvant et attachant, il est rentré pendant des années chez lui à 18h30 pour dîner avec ses enfants, qui sont aussi ceux de l’actrice Kristin Scott Thomas. Plutôt rare chez les célébrités qui n’ont pas une minute à elles. Surprise, il est partisan de la GPA « sous certaines conditions » que l’article ne révèle malheureusement pas. Autre surprise, moi aussi !

La marchandisation n’est pas (forcément) un crime

Dans ce pays d’idéologues qu’est la France, certaines opinions se sont figées en expressions taboues que personne n’ose discuter ou simplement analyser. Il en est ainsi des expressions « argent corrupteur », « convergence des luttes », « malbouffe », « marchandisation du corps ». C’est très bien ou très mal et point final, on n’en parle plus. Il en était ainsi du fameux « vivre-ensemble », mais pour le plus grand bien des débats de société, ce mantra est aujourd’hui sérieusement chahuté.

« Marchandisation du corps » sert à tout obscurcir, à tout mélanger, à intimider toute contestation. C’est une des expressions favorites de ceux que Pascal appelait les « demi-habiles », car, à la différence de « Nuit Debout », il ne croyait pas à l’égalité d’intelligence entre les hommes. Esclavage, vente d’organes, prostitution et GPA déclenchent des nausées irrépressibles. Horreur ! « Marchandisation du corps » ! C’est bien normal pour les deux premiers, personne ne les défendra, c’est discutable pour les deux autres.

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Une des questions essentielles de toute morale devrait être : qui est lésé ? Qui souffre du péché, de la faute, du délit ? Si un enfant, une femme, un homme est atteint dans sa chair ou dans son esprit par l’acte délictueux, la justice des hommes doit intervenir et punir. La justice divine s’en occupera plus tard. Quand un homme vieux et laid contacte par internet une belle Ukrainienne et fait affaire avec elle, qui est lésé ? Personne, évidemment. L’homme quitte l’appartement heureux, la femme pourra en payer le loyer, tout le monde est content. Je n’insiste pas, Causeur est à la tête du combat contre les lois absurdes qui pénalisent les prostituées et leurs clients, bravo Causeur.

Un enfant, c’est fort comme la vie

Et dans le tourisme sexuel qui est lésé, au fait ? Je parle d’adultes consentants, il va sans dire. J’ai rencontré à Cuba un Canadien sympathique et drôle, un homme aux tempes et au portefeuille bien argentés qui s’est présenté à moi comme fondateur d’une petite ONG humanitaire. Nous sommes devenus copains et j’ai tout de suite compris que son ONG s’était fixée pour but d’aider des jeunes femmes en détresse matérielle. Une plaisanterie, ou plus exactement une demi-plaisanterie. Je l’ai accompagné une après-midi chez une certaine Carmen et ce ne fut pas du triolisme mais simplement de la plomberie. Il avait apporté des outils et des tuyaux en PVC et je l’ai aidé à réparer l’évacuation de l’évier chez Carmen. Vraiment, je tenais les tuyaux, pas la chandelle. Et puis au revoir, j’ai laissé la jeune femme exprimer en toute tranquillité sa gratitude au Canadien, âgé mais encore bel homme. Qui est lésé dans cette petite histoire ? La morale socialiste cubaine. Celle-là même qui condamne les jeunes Cubains à vivoter dans un pays très pauvre. Avant Castro, l’île était le bordel des Etats-Unis, après Castro elle est celui des Canadiens et des Européens, le progrès est mince. Tant pis pour la morale socialiste, elle n’est pas un être qui puisse souffrir dans sa chair ou son esprit.

Dans la GPA, qui est lésé ? Les enfants paraît-il. J’ai encore connu en Dordogne dans ma jeunesse des vieilles dames veuves de la guerre de 14. Beaucoup d’hommes morts, impossibilité de se remarier, leurs enfants ont été élevés sans pères. C’était la génération de ma mère, je ne me souviens pas d’un nombre élevé de dépressifs ou de déséquilibrés. J’ai un ami qui, à la suite du suicide de sa femme, a élevé seul sa fille. C’est aujourd’hui une belle jeune femme mariée et mère de famille, très complice avec son père. Le slogan de la Manif pour Tous « un enfant a besoin d’un père et d’une mère », c’est de la pure foutaise. Un enfant a besoin qu’on ne le laisse pas mourir sur un coin de lavabo quand il a trois centimètres, pour le reste il se débrouille, il fait avec les circonstances. Un enfant, c’est fort comme du chiendent, c’est fort comme la vie.

On défile pour un leurre, et les psychanalystes de Versailles sont priés de me contacter s’ils ont reçu des confidences. La Manif pour Tous défilait aussi contre la « marchandisation du corps », qui est en réalité un thème marxiste dérivé de « l’argent-qui-salit-tout » et non un thème chrétien, j’y reviendrai. Double cocuage pour les manifestants.

Etats-Unis 1-0 France

Dans la GPA, les mères porteuses sont-elles lésées, souffrent-elles dans leur chair et leur âme ? Il faut impérativement lire La fabrique des bébés de Natacha Tatu, paru chez Stock en 2017. Cette lecture permettra peut-être aux Français d’échapper à leur terrible étroitesse de vue. Etroitesse de vue aux deux sens de manque de regards sur le vaste monde et de mesquinerie. Le livre de Natacha Tatu, une enquête aux dimensions planétaires, parle du bonheur des couples hétérosexuels et homosexuels qui ont enfin un enfant, mais il parle aussi du bonheur des mères porteuses. Des plus aisées aux plus pauvres, des Américaines aux Indiennes, il y a tout un éventail de motivations. Toutes sont satisfaites de recevoir de l’argent, les Américaines peuvent aider leur mari à acheter le garage dont ils rêvent, les Indiennes, en général des femmes très pauvres du Gujarat, peuvent enfin s’extraire de l’extrême misère, payer leurs dettes à l’usurier – la plaie des campagnes indiennes – acheter un petit commerce à leur mère, acheter un champ à leur mari, ouvrier agricole misérable de père en fils à cause du système des castes.

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Mais le plus incroyable aux yeux de la mesquinerie française, c’est une des motivations essentielles des mères porteuses américaines : la générosité, la fierté de rendre heureux des « parents d’intention » qu’elles connaîtront un peu ou parfois pas du tout. Natacha Tatu a beaucoup enquêté, elle donne beaucoup d’exemples précis, il serait malhonnête de mettre en doute ce qu’elle affirme. La générosité des mères porteuses leur est souvent dictée par le christianisme, ce qui prouve une fois de plus que la France et les Etats-Unis sont situés sur deux planètes différentes. Davantage d’Etat contre moins d’Etat, davantage de protection sociale contre la liberté de s’assurer, GPA interdite contre GPA autorisée dans la plupart des Etats et considérée comme altruiste, vente d’armes très encadrée contre libre-service, mais là le bon point est à la France. Une des Américaines interrogées par l’auteur dit : « D’abord, j’adore être enceinte. Penser à toutes ces familles qui n’arrivaient pas à avoir d’enfants me brisait le cœur (…). J’adore voir les parents avec les enfants et me dire que tout ça n’aurait pas été possible sans moi ». Il faut ajouter que la prohibition de la GPA en France contribue à faire reculer la science française, tout comme celle des OGM. François Olivennes « s’affole devant une France devenue un des pays les plus rétrogrades d’Europe, alors qu’elle a été pionnière de la FIV ».

Argent trop sale ?

La clé du mystère réside dans l’horreur française de l’argent. Bien sûr, une horreur affichée, une horreur qui peut cacher une cupidité sans bornes. J’ai connu des instituteurs communistes qui jouaient en bourse. « L’argent-qui-salit-tout » est un thème à succès inépuisable chez nous, et il traverse toutes les régions, toutes les appartenances politiques et toutes les couches de la société. Je pense qu’en cherchant bien on trouverait des déclarations de madame Bettencourt ou de Louis Vuitton sur « l’argent-qui-salit-tout ». La jalousie sociale, l’envie que l’on porte aux riches assureront longtemps encore le succès de l’extrême gauche et de Jean-Luc Mélenchon. Il faut cependant souligner que l’horreur de l’argent n’est pas un thème fondamentalement catholique, comme on le rabâche, c’est avant tout un thème marxiste.

L’Evangile lu dimanche dernier 19 novembre dans les églises de France et de Navarre est l’étonnante parabole des talents, un éloge inconditionnel du capitalisme et de l’économie de marché par le Christ. Avant de partir pour un long voyage, un riche propriétaire convoque ses trois serviteurs, confie aux deux premiers dix talents, au troisième un talent, désignation d’une forte somme dans la monnaie hellénistique utilisée en Palestine. Au retour, le maître demande des comptes, les deux premiers qui ont fait fructifier leurs talents sont récompensés, le troisième qui a enterré son argent pour ne pas prendre de risque est puni. Remarquons que ce qui surprend en milieu catholique paraît normal dans le protestantisme, on connaît la thèse de Max Weber : le capitalisme est apparu en pays protestant parce que la prospérité était signe que Dieu vous aimait et ne vous mettrait pas au nombre des damnés. Il n’y a que les Français pour être persuadés que l’argent salit tout, que la marchandisation du corps est forcément mauvaise et que la GPA n’est aucunement altruiste et doit être farouchement interdite.

La GPA, une responsabilité de l’Etat

On commence enfin à savoir que la natalité des autochtones français s’effondre, malgré l’épais rideau de fumée entretenu par Hervé Le Bras. Nous recevons actuellement un énorme renfort génétique exogène, c’est merveilleux et tout le monde s’en félicite. Mais il serait bon qu’il reste dans ce pays un peu de diversité. Avant la libération sexuelle, un pourcentage non négligeable des hommes, homosexuels inavoués, devenaient pères en pensant à leur beau voisin de palier ou à l’Apollon du Belvédère. Après la sortie du placard et le « mariage pour tous », ces messieurs vivent en couple et sont à l’origine d’une part sérieuse du déficit de natalité. Problème moins grave pour les femmes lesbiennes qui pouvaient facilement accéder à la maternité avant même la FIV. Un gouvernement véritablement responsable, soucieux de remonter le taux de natalité dans notre pays, devrait non seulement autoriser les couples masculins à recourir à la GPA, mais les y pousser par des mesures fiscales drastiques. Il faudrait davantage de crèches dans le Marais et une salle de dépose-bébés avec nurses et pédagogues dans chacun des saunas les plus fréquentés de la capitale. Ce que je dis là relève encore de la demi-plaisanterie, celle qui a une face rieuse et une face sérieuse. Il est grand temps que la loi change et que chacun soit conscient de sa responsabilité biologique dans la continuation de la France.

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