C’est un sujet récurrent : à chaque fois que quelqu’un évoque les « 100 millions de morts du communisme », on assiste à une levée de drapeaux rouges qui ne contestent pas seulement ce chiffrage macabre mais, plus fondamentalement, le fait même que le communisme soit en cause. Le communisme, nous disent des Gérard Filoche ou des Jérôme Leroy, n’a jamais existé : comment pourrait-il être responsable de ce dont on l’accuse ?
Et bien ils ont raison.
Le communisme, au sens marxiste – et donc canonique – du terme, c’est une société où les classes sociales ont été abolies, une société débarrassée de la propriété privée des moyens de production mais aussi une société sans État. Le communisme, c’est une forme d’anarchisme et vous conviendrez avec moi que des régimes comme celui de l’ex-URSS, de la Chine maoïste ou de l’actuelle Corée du nord ne cadrent pas du tout avec cette définition.
Pour bien comprendre, il faut en revenir aux canons de l’historicisme et de la théorie économique marxiste[1. N’en déplaise à Karl, par « marxiste », j’entends ici « selon Marx ».]. Le système de domination capitaliste, qui fait suite à la société antique et au système féodal, est appelé à s’effondrer de lui-même, sous le poids de ses propres contradictions, et à céder le pas à la société communiste.
Pour faire court, le raisonnement de Marx est le suivant : la valeur de toute chose découlant du travail nécessaire à la produire[2. Théorie de la valeur-travail héritée des classiques anglais (Smith, Ricardo…) – c’est la pierre angulaire et le talon d’Achille de l’édifice marxiste.], il suit que, pour réaliser des profits (plus-values), les capitalistes spolient les prolétaires en les obligeant à réaliser un surtravail. D’où l’idée de l’exploitation des masses prolétariennes. Pour maintenir leurs profits, c’est-à-dire prévenir une hausse des salaires, les capitalistes sont contraints d’accroître constamment leur stock de capital constant (i.e. les machines) ce qui, toujours en vertu de la théorie de la valeur-travail, entraîne une baisse la valeur de la production et donc, la fameuse baisse tendancielle du taux de profit et donc, l’effondrement inévitable du système[3. Ce raisonnement étant contredit par les faits, les théoriciens postmarxistes ont expliqué la survie du capitalisme par toute une série de stratégies des capitalistes destinées à pérenniser le système – typiquement l’impérialisme.].
À la fin de l’histoire, tout le capital est concentré dans quelques mains tandis que l’immense majorité ne survit qu’avec le minimum vital : la révolution est donc une conséquence logique et inévitable du capitalisme. Toute la question est alors de savoir comment organiser la transition vers le communisme : abattre l’État bourgeois, c’est une chose ; provoquer l’avènement de l’Homme nouveau, débarrassé des réflexes capitalistes et bourgeois, c’en est une autre. Pour Marx et ses successeurs, il faut donc créer une phase transitoire, une dictature du prolétariat : un système dans lequel un État central fort organise la collectivisation des moyens de production et traque sans relâche les forces réactionnaires. Cette phase transitoire, en un mot, c’est le socialisme.
Le socialisme, dans l’esprit des communistes, c’est donc la phase inférieure du projet, une étape intermédiaire entre la révolution violente proprement dite et l’avènement du communisme ; une étape qui durera juste le temps nécessaire à « l’avant-garde des opprimés » pour « mater les oppresseurs » (Lénine). Au bout de quelques temps, 20 ou 30 ans selon Boukharine, les dernières traces du régime capitaliste auront disparu et cet État prolétarien, devenu obsolète et inutile, disparaîtra de lui-même. Ce sera alors la fin de l’histoire et l’avènement du communisme proprement dit. C’était l’idée.
Seulement voilà, cette dernière phase de dépérissement de l’État prolétarien n’a jamais eu lieu. Toutes les tentatives d’avènement du communisme se sont invariablement soldées par la sanctuarisation d’un État totalitaire où « l’avant-garde des opprimés » s’est muée en avant-garde des oppresseurs. Les Staline, les Mao, les Pol Pot et les autres n’étaient, manifestement, pas particulièrement pressés d’abandonner leurs prérogatives.
C’est en ce sens que nos communistes modernes ont raison : le communisme, à l’exception, peut-être, de quelques tribus isolées au fin fond de l’Amazonie, n’a jamais existé. Quel que soit le chiffrage que nous retenons pour évaluer l’ampleur des horreurs commises par les régimes totalitaires qui s’en sont réclamés, c’est le socialisme qui est coupable et pas le communisme[4. Toutes les tentatives d’instauration du communisme ont pris la forme d’un régime socialiste. En revanche, il est faux de dire que tous les régimes socialistes visaient à l’avènement du communisme.].
« Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point » écrivait Pascal. Malgré l’accumulation de preuves contraires, malgré les horreurs totalitaires du XXe siècle, nos communistes modernes continuent obstinément à professer leur foi inébranlable en cette vision messianique d’un socialisme vertueux. Après avoir encensé Staline et soutenu Mao sans réserve, les voilà qui dénoncent le stalinisme et le maoïsme comme autant de trahisons contre-révolutionnaires. Les échecs de toutes ces tentatives d’avènement du communisme, nous jurent-ils, sont le fait de quelques sociaux-traîtres : jusqu’ici ils n’ont pas eu de chance mais cette fois-ci, c’est sûr, ce sera la bonne.
Nous ne balaierons pas, chers lecteurs, cet argument d’un revers de main. Si le pouvoir corrompt, nous rappelle Montesquieu, le pouvoir absolu corrompt absolument et il y a sans doute une part de vrai dans la ligne de défense communiste. Sans doute, en effet, Staline a-t-il trahi les idéaux de sa jeunesse et il semble pour le moins raisonnable de penser que les dynasties des Kim nord-coréens n’ont jamais eu d’autre intention que de s’arroger le pouvoir absolu. À l’image d’O’Brien et du Parti Intérieur de George Orwell[5. 1984.], il est tout à fait possible – sinon probable – que les nomenklaturas aient finalement trouvé leurs situations bien confortables et qu’un consensus plus ou moins explicite les ait convaincues que le socialisme avait des avantages que le communisme n’aurait sans doute pas.
Mais ce que nos doux rêveurs évacuent bien vite, c’est l’échec factuel de ces phases de transition. Partout et toujours, la socialisation des moyens de production et la planification ont été des échecs retentissants qui n’ont dû leur longévité qu’à l’existence à leurs portes d’un monde capitaliste. Au-delà de la résistance au régime et des purges et autres déportations qui l’ont accompagné, le fait est qu’en l’absence de marchés, toutes ces tentatives de dépassement du modèle capitaliste ont été profondément dysfonctionnelles, causes de mécontentement et de frustration quand elles ne provoquaient tout simplement pas la mort des sujets de l’expérience.
Le fait est qu’à aucun moment, aucun de ces régimes transitoires n’aurait pu permettre à l’État de dépérir. Même avec la meilleure volonté du monde, il était impossible de se passer de l’appareil coercitif : il était la clé de voûte de tout l’édifice ; sans lui, sans la peur et sans la répression, les usines et les kolkhozes se seraient vidées instantanément. Quand, sept décennies après la révolution de 1917, Mikhaïl Gorbatchev lance sa perestroïka ce n’est pas tant l’absence de libertés politiques que le peuple soviétique reproche au système : c’est sa faillite économique, la faillite de la collectivisation. Soixante-dix ans plus tard, l’homme nouveau n’existait nulle part ailleurs que dans les phantasmes de quelques intellectuels.
Ne pas être communiste à vingt ans, dit-on, c’est n’avoir pas de cœur mais l’être encore à quarante ans, c’est n’avoir pas de tête. Ce n’est pas un hasard si quelques-uns des plus grands penseurs du libéralisme – Karl Popper, Jacques Marseille ou Thomas Sowell pour ne citer qu’eux – ont été, durant leur jeunesse, de fervents communistes : ils rêvaient, eux aussi, d’un monde meilleur, d’un monde de justice, de paix et de prospérité mais les années venant et les faits s’accumulant, ils ont compris que ce monde ne pouvait exister qu’avec les hommes ; les hommes tels qu’ils sont.
Alors non, ami communiste – puisque tu as sans doute compris que c’est à toi que ce message s’adresse – tu n’as pas le sang de 100 millions d’âmes sur les mains. Tu as rêvé d’un monde meilleur, tu as cru que le socialisme t’y mènerait et le socialisme, mille fois, t’as trahi. Était-ce prévisible ? Pour nous, libéraux, oui et sans aucun doute. Mais, après tout, peu importe : la question qui se pose à toi, maintenant que des faits aussi intangibles que les conséquences du Grand Bond en Avant, la terreur Khmer et le goulag s’imposent à toi, est de savoir si tu persisteras dans cette voie.
Penses-y à deux fois plutôt qu’une : es-tu vraiment prêt, sur la seule base de quelques théories vieilles de plus d’un siècle et mille fois contredites par les faits, à apporter ton soutien à une nouvelle expérience socialiste ? L’État omnipotent et donc le socialisme – qu’il soit de droite ou de gauche – n’est-il pas ton ennemi tout autant que le nôtre ? Ne vois-tu pas qu’entre ce monde que tu appelles de tes vœux et celui dont nous rêvons, il n’y a, finalement, presque rien ? Peux-tu réellement nier les fantastiques progrès réalisés par notre humanité depuis 300 ans et l’échec – que tu constates tous les jours – des prétentions collectivistes de ceux qui nous gouvernent ?
Penses-y et que ta conscience guide ta main.

*Photo : DR.