Riche, complexe, chatoyant, profond, magnifique, puissant, généreux : c’est assez de qualificatifs pour désigner Synonymes, le dernier film de Nadav Lapid qui a remporté, cette année, l’Ours d’or au festival de Berlin.


Yoav quitte Israël mu par une obsession, devenir Français. La question pour lui n’est pas simplement nationale ou culturelle, elle concerne avant tout ce que l’on pourrait pompeusement appeler son identité existentielle. Au sens propre du terme, Yoav veut se réaliser, c’est-à-dire devenir réel : advenir à ce qu’il est, revenir à la vie qui semble l’avoir déserté. Le début du film, dans une scène de mort et de naissance le montre nu dans un appartement vide et glacé, réfugié dans une baignoire où, allongé et inconscient, il évoque un tableau du Caravage.

Sous le fiel de Paris…

Yoav est alors comme l’enfant qui vient de naître, comme lui confronté au froid, à l’impuissance et à la mort, comme lui indéterminé et dénué de conscience. Il sera sauvé par deux « parents » bienveillants, Emile et Caroline, jeune couple argenté et oisif, sur qui il agira comme un aimant. Acceptant la relation homophile et ambiguë qu’Emile initie avec lui, acceptant aussi le dévolu sexuel de Caroline à son égard, Yoav dans ses affections comme en toutes choses apparaît flottant et indéfini, certain seulement de ce qu’il rejette avec l’énergie du désespoir, son identité et son passé israéliens.

Pour définir positivement ses propres contours et commencer à savoir ce qu’il est, Yoav se met en quête de la réalité environnante. Il veut trouver le cœur caché de Paris, dit-il, exposant à Emile la raison pour laquelle il marche tête baissée : la beauté de la ville le détournerait de la vérité de celle-ci, trop éblouissante, susceptible de la masquer par de trompeuses apparences. Cette « essence » de Paris qui doit le mener à la sienne propre ne réside pas dans la beauté visible, possiblement illusoire, mais dans le langage. A l’hébreu, qu’il rejette violemment parce qu’il le pense responsable de sa souffrance et de son agonie psychique, Yoav substitue le français, langue à partir de laquelle il entend recréer le monde et la vie. Démarche qui pourrait évoquer le geste du Dieu de la Genèse créant l’univers par le verbe, s’il ne s’agissait ici, plus sobrement, de s’approprier des mots que Yoav ordonne en listes de synonymes ou par assonances. A la Torah succède ainsi le petit Robert.

Je suis celui que j’étais

Mais la langue précieuse et surannée qu’adopte Yoav, mettant en relief l’artificialité de sa démarche, témoigne aussi de son décalage avec ce monde qu’il entend faire sien : il parle comme personne ne parle, ainsi que le lui fait remarquer Caroline, irréductiblement distant de ce qu’il veut rejoindre. Non seulement le français ne le sauvera pas, mais encore la langue maternelle le rattrapera-t-elle malgré lui, exprimant l’échec de sa tentative démiurgique. En écho à la scène de résurrection-naissance du début, une autre scène l’expose en effet se tordant au sol, nu, comme possédé, hurlant sa détresse en hébreu, sous la caméra d’un réalisateur de films porno. Le voilà poussé dans ses retranchements et contraint à l’évidence : on ne peut faire table rase de l’âme, l’identité ne se décrète pas.

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A partir de cette résurgence intempestive de l’hébreu, Yoav va d’une certaine façon revenir sur ses pas et emprunter les ponts qui le relient à lui-même : ainsi se réfère-t-il à son grand père qui, ayant fui la Lituanie pour Israël, seul survivant de sa famille, ne prononça de sa vie plus un mot en yiddish. Le refus radical de Yoav de recourir à l’hébreu, loin de l’en séparer, l’a en réalité inscrit dans l’histoire à la fois familiale et nationale qu’il entendait abolir.

Allons enfants de votre patrie…

Quant au patriotisme, autre objet de sa détestation, il va y revenir aussi, de façon détournée et surprenante. Deux scènes réjouissantes le montrent suivre des cours de civisme, prélude à la naturalisation. Les leçons délivrées sont à l’opposé de l’image qu’a Yoav de la France, pays de la liberté, de la littérature et de la culture, entre caricatures grotesques des droits de l’homme – « Si votre femme vous trompe, vous avez le droit de la tuer. Vrai ou faux ? Si votre fils est homosexuel, vous avez le droit de le tuer. Vrai ou faux ? » – et stupidité péremptoire – « En France, la religion n’existe pas, parce que Dieu n’existe pas ! » – affirmation que les victimes des attentats évoqués par Aron, le collègue de Yoav, auraient sûrement appréciée.

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L’Europe, c’est le bordel, lui dit encore Aron, toujours sur le chemin de la guerre. Et il semblerait que les locutions « bas de front, bas de cœur » qu’appliquait Yoav à Israël concernent aussi bien la France, orpheline de Napoléon et de sa grandeur passée, se repaissant de « punchlines » ineptes, n’ayant plus de cœur au ventre, plus de fierté, plus de sens de l’honneur. Yoav, qui s’en prend aux musiciens de l’orchestre où joue Caroline, ne leur dit pas autre chose : « Battez-vous pour votre musique ! Moi je voulais sauver votre pays ! » Et le nationalisme qu’il rejetait resurgit dans une scène puissante lorsqu’il entonne la Marseillaise, vibrant, ridicule sans doute aux yeux de certains, mais ému comme aucun autre.

La France, suite et fin

Voilà qu’il a retrouvé ce qu’il voulait fuir et voilà que la France choit de son piédestal. La porte close à laquelle il se heurte à la fin du film exprime la sortie du fantasme et l’irruption de la réalité : la France va mal et lui, Yoav, qui par son indifférence affective et ses accès de violence, s’est aliéné ses seuls amis, ne pourra rien y faire, tel Hector fuyant devant Achille.

Qu’aura appris néanmoins Yoav à Paris ? Il aura appris qu’à défaut d’être un personnage mythologique ou historique, il est le héros de ses propres histoires. Et que celles-ci, agencement subtil de mots et de choses vécues que nul par définition ne pourra élaborer comme lui, expriment et constituent son être. Et son avenir.

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