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Sleeping Giants contre Corsaires

Une bataille 2.0 pour la liberté d'expression méconnue

Sleeping Giants contre Corsaires
Capture d'écran YouTube des "Corsaires"

Quand des activistes tentent d’assécher les recettes publicitaires des médias de droite en intimidant les annonceurs sur Twitter, ils trouvent sur leur route les Corsaires. Rencontre avec Pierre, leur « amiral ».


C’est une véritable guerre ouverte qui s’orchestre depuis quelques mois maintenant entre deux groupes opposés de cyber activistes : les « Sleepings Giants » et les « Corsaires ». 

L’existence des Sleeping Giants remonte à 2016 aux Etats-Unis. Ils ont fait plier la chaîne « Breitbart news » en s’adressant à ses annonceurs sur les réseaux sociaux et en les accusant de financer un média « pro-Trump ». Ils arrivent en France en 2017 avec une action coup de poing à l’encontre de « Boulevard Voltaire » et se font remarquer à nouveau deux ans plus tard en incitant le groupe Ferrero à retirer les publicités Nutella de l’émission « Zemmour et Naulleau » avant de s’attaquer depuis plusieurs mois à Valeurs Actuelles, à Cnews ou encore au site « France-Soir ».

Les Corsaires contre-attaquent

La méthode est toujours identique : interpeller les marques. D’un ton doucereux, les Sleeping Giants font mine de s’interroger : pourquoi financer des médias « à la ligne éditoriale intolérante et haineuse » ? Ainsi en va-t-il en ce moment pour la marque Intersport épinglée sur Twitter pour son achat d’espaces publicitaires chez Cnews. Si de nombreuses marques préfèrent adopter la stratégie du silence, d’autres n’hésitent pas à s’excuser avant d’assurer, grâce à des community managers zélés, qu’elles ne recommenceront plus : BNP Paribas, BMW, Décathlon ou encore les magasins Leclerc ont tous retiré leurs publicités de CNews. Bilan en un an, la publicité sur CNews a chuté de 40%[1] suite aux actions des Sleeping Giants.

Mais peu après la rentrée 2021, une mystérieuse flotte dénommée « Corsaires » a émergé sur les réseaux sociaux. Se revendiquant « cyber-militants » et inspirés des fameux « Anonymous », les Corsaires ont choisi d’affronter les Sleeping-Giants sur leur propre terrain : les réseaux sociaux.

Pierre (le prénom a été modifié à sa demande), surnommé « l’amiral », a accepté de revenir auprès de nous sur la création du cyber collectif corsaire et les différentes batailles menées depuis quelques mois : « On est des gens de la publicité, du digital et du marketing donc on est concernés par les placements de publicité et on était horrifiés que les Sleeping-Giants disent qu’une marque qui fait de la pub dans un média cautionne forcément la ligne éditoriale de ce média. »

Stratégie novatrice

Ils utilisent donc une stratégie novatrice pour les contrer : « Programmer des bots, ça ne marche plus, il fallait de vrais comptes de vrais gens avec de vrais historiques pour réagir massivement à chaque annonce des Sleeping-Giants. Car ils sont malins et tirent leur force de leur anonymat. Seuls les services marketing ou com des boîtes qu’ils visent les connaissent et prennent à cœur de leur répondre » explique Pierre, lucide. 

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Sur le site des Corsaires, le message est clair : « Les Sleeping Giants menacent le débat d’opinion en France. Découvrez comment mettre fin au chantage des Sleeping Giants ». Bien conçue, l’ interface du site permet de découvrir les exemples de « batailles » en cours et celles déjà remportées en cliquant simplement sur un bouton permettant d’ « accéder à chaque mission ».  

« Nous avons évidemment un environnement numérique surprotégé. Les Corsaires qui ont donné leur contact reçoivent un message d’alerte dès qu’une nouvelle mission se présente à nous, et ils ont juste à appuyer sur un bouton pour obtenir le message type qu’ils peuvent poster sur leurs réseaux sociaux ». Le dernier combat en date oppose les Sleeping Giants et les Corsaires autour de la marque de biscuits apéros « Vico ». Les Sleepings Giants  ont ouvert le feu : « Bonjour @Vico_Officiel, vos spots pub pour #Curly sont diffusés sur #Cnews. Cette chaîne est devenue une chaîne d’opinion nauséabonde dédiée à la promotion d’un candidat condamné pour racisme. Est-ce vraiment ce que vous désirez soutenir avec votre budget ? » Mais ils ont eu la désagréable surprise de voir une riposte des Corsaires : « @Vico_Officiel_ le contrat qui vous lie à vos clients est simple : vos produits doivent les satisfaire. Cela n’a rien à voir avec le fait de diffuser vos pubs sur @CNEWS. Nous voulons de la qualité, pas de la morale. Ne cédez pas aux Sleeping Giants ! ». 

Accompagnés de graphistes improvisant des visuels truculents pour chaque marque, les Corsaires agissent vite et leur nombre grandit : « On est bientôt 4000 et on espère être à 10 000 avant l’été » raconte Pierre. Mais pour lui, le nombre d’adhérents n’est pas forcément ce qui fera la différence : « C’est le principe de guérilla de base, le nombre ne fait pas forcément la loi. Il faut faire comprendre à la société française, quel que soit son bord, que les Sleeping Giants ne dialoguent pas avec les médias, ils veulent démolir sans assumer les pertes d’emplois de journalistes derrière ! ». 

S’exprimer sans se censurer

On pourrait croire que ce sont des zemmouriens convaincus qui se cachent derrière les têtes pensantes des Corsaires. Mais, chez ces cyber activistes, il n’est pas question un seul instant de se revendiquer d’un bord politique : « On a une estime pour les médias quels que soient leurs bords. On lutte contre les Sleeping Giants qui ciblent des médias de droite donc on est forcément assimilés à la droite, mais militons simplement pour que tous les journalistes puissent s’exprimer sans avoir à se censurer ». Prendraient-ils pour autant les armes pour tous les médias sans exception ? « Bien sûr, d’ailleurs on rêve que ça tombe un jour sur un média de gauche pour prouver qu’on veut juste une liberté journalistique ! On se battrait pour Libé évidemment. Un journal est une unité morale certes, mais il y a des gens derrière et on ne peut décemment pas attaquer tout un média ou détruire des emplois par pure vengeance » s’exclame Pierre. Et si certains community managers apeurés agissent avec un peu trop d’empressement, les Corsaires n’hésitent pas à contacter directement leurs supérieurs afin de s’assurer que les marques ont vraiment fait le choix de boycotter un média. Et cela porte ses fruits : suite à ce type d’action, la marque « Loué » a choisi de maintenir ses annonces auprès de Cnews pas plus tard qu’en décembre.

[1] Selon l’Institut Kantar


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