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Gainsbourg, déjà trente piges

On a tous quelque chose de Serge Gainsbourg

Gainsbourg, déjà trente piges
Serge Gainsbourg sur Antenne 2 en 1989 © MICHEL GINIES/SIPA Numéro de reportage : 00168315_000012

Trente ans jour pour jour que le décès de Serge Gainsbourg nous était annoncé, à l’âge de soixante-deux ans. Si « le temps ronge l’amour comme l’acide », il n’a pas entamé ma quasi-dévotion pour Serge. Mais dieu que la tâche est difficile de m’atteler à une chronique pour honorer sa mémoire sans la trahir. D’autant plus que cela fait une semaine que je lis des papiers plus intéressants les uns que les autres à son sujet. Notamment, il faut leur rendre justice, un excellent dossier dans Les Inrocks, qui ont déterré une très belle interview accordée par l’artiste en 1989: « En ligne de mire je n’avais pas le bonheur », lit-on en exergue. « Qui peut savoir jusqu’au fond des choses est malheureux » a-t-il écrit dans Fuir le bonheur de peur qu’il ne se sauve, chanson écrite pour Jane et qu’il utilisait lorsqu’il s’agissait de mettre son cœur à nu. Cependant, dans cette interview, il se livre (gitanes) sans filtre sur son enfance, ses complexes, ses peines et son succès.

Art mineur, art majeur

Tout le monde se souvient de ce numéro d’anthologie d’Apostrophe et de son engueulade avec Guy Béart, arts majeurs versus arts mineurs. La peinture, la poésie, la musique classique pour Gainsbourg étaient des arts majeurs. Pas la chanson. Faiseur d’art mineur donc, et d’art pour les mineures, car c’est France Gall avec Poupée de cire poupée de son qui le propulsa vers la célébrité, lui qui était si à l’étroit dans son costume de poète maudit Rive Gauche. 

Bernanos disait qu’il était resté à jamais fidèle à l’enfant qu’il fut. Serge Gainsbourg resta à jamais fidèle au petit Lucien Ginsburg, cet enfant qui désirait avant tout satisfaire son père, pianiste, et comme lui, on le sait peu, peintre contrarié. Au sujet des leçons de piano que lui imposait son père, il déclare : « J’avais un mouchoir à gauche du clavier car je savais pertinemment qu’à chaque leçon j’allais me faire engueuler. Je faisais une fausse note sur les gammes et… Il avait une voix assez âpre, j’étais blessé et je me mettais à pleurer. Mais c’était un bon professeur. Son ambition était de me faire faire ce que lui voulait faire. De la peinture ».

CQFD. La légende veut que, lors de son exil de la Russie vers la France en Transsibérien, Ginsburg père se fit voler une toile qu’il avait peinte pour une femme aimée. Nul n’ignore que Gainsbourg brûla toutes les siennes. Et plus tard n’eut de cesse que d’offrir ses mots en chansons, tantôt subtils, tantôt déchirants, aux femmes de sa vie. 

À défaut de génie…

Il comprit qu’il ne pourrait jamais être un peintre ou un musicien de génie. Alors il se fit poète, presque à son corps défendant. Mais aussi « groupie », terme que je préfère à celui de plagiaire dont beaucoup l’accusèrent. « J’aime la grande musique, moi je fais de la musiquette, donc j’emprunte » déclara-t-il. Notamment Chopin, grand amour de son père, dont il utilisa des morceaux pour ses chansons les plus personnelles. Le prélude n°4, opus 28 pour Jane B, l’Étude n°3 opus 10 pour Inceste de citron (on n’ose imaginer le tollé que cette chanson aurait provoqué aujourd’hui) ou l’Étude n°9 opus 10 pour le bouleversant Dépression au-dessus du jardin. Chopin reste en famille. 

Il rend hommage à la peinture surréaliste en se composant un décor à la Dali rue de Verneuil, murs noirs, objets précieux et insolites. Le terme de dandy est aujourd’hui bien galvaudé, mais une chose est sûre, Gainsbourg en était un. Jane lui apporta, avec les Repetto et les jeans usés, une désinvolture qui lui manquait et qu’il incarna comme le prince en exil qu’il était. 

A lire aussi: Jane Birkin bouleversante dans son dernier album «Oh pardon tu dormais»

Ce juif russe fut dès son plus jeune âge un adorateur de la langue française, sa seule patrie finalement. « Le langage le plus beau, celui que je maîtrise le mieux, c’est le français ». Cet amour, les mots le lui rendirent au centuple. Il a su les magnifier, les torturer pour en faire jaillir des mystères, les faire rimer comme personne n’aurait osé. Dans une émission de variétés de 1978, où au piano avec Michel Berger il déclare vouloir donner des leçons de prosodie à ce dernier, auteur compositeur fort honorable au demeurant, il dit : « Au départ, je ne sais jamais où je vais, je pars des mots, de rimes impossibles comme les rimes en ex », puis entonne le fabuleux morceau écrit pour Françoise Hardy Comment te dire adieu : « Sous aucun prétexte je ne veux/ avoir de réflexes malheureux/ derrière un kleenex je saurais mieux/ comment te dire adieu ». 

Le poète malgré-lui

De ses modèles littéraires, il sut retenir deux leçons.

Le sens du néologisme de Rimbaud : « elle s’y coca colle un doigt qui en arrêt sur la corolle » (Variations sur Marilou) dans son disque chef-d’œuvre L’homme à la tête de chou (1976).

Le sens de la nostalgie d’Apollinaire : « De tous ces dessins d’enfants que n’ai-je pu préserver la fraîcheur de l’inédit »(Marilou sous la neige), toujours dans le même album. La Lou d’Apollinaire, la Marilou de Gainsbourg. La boucle est bouclée. Et il savait aussi, comment le disait Colette : « écrire comme personne, avec les mots de tout le monde». Il le prouve dans une de ses plus belles chansons : Dépression au-dessus du jardin : « Tu as lâché ma main, de l’été c’est la fin, les fleurs ont perdu leur parfum ».

Et il y aurait tant et tant à dire sur Gainsbourg poète…

La Marseillaise et l’étoile jaune

Ce petit juif russe, que la France de Pétain a failli sacrifier, vouait pourtant un amour sans bornes à son pays d’adoption. On le voit dans l’épisode mythique de la Marseillaise en reggae lorsqu’il fut menacé à Strasbourg par les paras. Droit dans ses bottes, mais cependant tremblant, débarrassé de toute pose cynique, il entonne notre hymne national d’une voix étonnamment puissante. « J’ai redonné à la Marseillaise son sens initial. » Tout compte fait, certainement un des plus beaux hommages jamais rendus à notre pays. 

Et sa judéité dans tout ça ? Il la tenait comme à distance, car il en avait certainement souffert, son « étoile de sheriff » disait-il. Cependant, lors de la guerre des Six Jours, il composa à la demande de l’ambassade d’Israël à Paris Le sable d’Israël pour soutenir les troupes de Tsahal. Cette chanson, il ne la renia jamais, malgré ce qu’affirment certains, terrorisés à l’idée que Gainsbourg fut sioniste. Non seulement il ne la renia pas, mais il affirma « tenir par ses racines ». Serge Gainsbourg, qui disait avoir occulté certains épisodes de sa vie, put enfin accueillir le petit Lucien Ginsburg à qui on fit porter l’étoile jaune.


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