Dans le numéro de septembre de Causeur magazine, Jacques de Guillebon évoquait la « renaissance de Dantec ». Si la famille de la science-fiction peut se féliciter du retour en grande pompe d’un de ses fils très rock’n roll, elle peut toutefois se lamenter du chemin qu’à pris un autre de ses maîtres : Dan Simmons. Le chantre des Cantos d’Hypérion et d’Endymion, grand érudit ivre de Shakespeare et de Proust, a publié récemment chez Ailleurs et Demain son dernier ouvrage, Flashback. Au vu des récents trésors de l’auteur tels que Terror, il ne serait pas venu tout de suite à l’esprit du lecteur que Flashback s’imposerait finalement comme une oeuvre médiocre. C’est une surprise, et une surprise de taille. En effet, Dan Simmons a habitué son lecteur à la subtilité et à l’érudition, qualités littéraires indéniables qu’il inspirait à ses oeuvres fantastiques tant à celles relevant de la S-F. L’auteur a par ailleurs toujours manifesté une capacité à concevoir et diriger une narration puissante, efficace, surprenante et loin d’être manichéenne. Les passionnés se souviennent encore des intrigues complexes d’Hypérion et de ses splendides space batailles. Certains ont d’ailleurs érigé Simmons au même rang qu’Herbert ce qui, au regard des chefs-d’oeuvre de l’auteur, est une thèse quasi acquise.

Et puis il y a Flashback. Mais il serait importun de parler de décadence lorsqu’un ouvrage se révèle être moins notoire que d’autres dans une bibliographie aussi riche que celle de Simmons. Néanmoins, Flashback témoigne d’un fait fondamentalement inquiétant quant à la tournure littéraire dans laquelle s’engage notre auteur. Il y a certes de solides arguments en faveur de Flashback. L’on retrouve en effet la narration si prenante de Dan Simmons- une addiction digne d’un jeu Blizzard. Un personnage central à mi-chemin entre le camé cyberpunk et le flic de polar façon Grangé – empathie garantie. Un univers en décomposition, un monde américain frappé du sceau de la décadence -fans d’anticipation, fans de Dantec, ou encore passionnés de cinéma d’apocalypse, vous serez servis. Enfin, une intrigue, une trame de fond schizophrène qui sent de très loin l’influence de K. Dick, et tout ça sans compter un climax digne d’Inception. Bref, vous l’aurez compris, il y avait de quoi faire quelque chose de très bon.

Pourtant, ça ne colle pas. Ça ne marche pas. On lit, certes, parce que la plume de l’auteur est encore là. Mais Dan Simmons noie littéralement son intrigue dans une espèce de soupe néo-conservatrice tout à fait indigeste. Loin de nous l’idée de lui jeter la pierre pour son virage droitier, mais c’est pourtant cette volonté systématique de nous imposer son dogme et sa propagande fatigante qui finit par pourrir la charpente littéraire de l’oeuvre. Agacé, l’on est tenté de fermer le livre, mais la plume de l’auteur, celui d’Hypérion, reprend le dessus. L’intrigue se remet en branle et captive à nouveau le lecteur. On replonge dans l’univers, l’on savoure cette fin des temps façon Les Fils de l’homme et puis…et puis soudain, c’est la soupe. Le prêche du patriarche sur l’essence « unique » des Etats-Unis. Si Dan Simmons a décidé de se faire l’égérie du parti Republicain, grand bien lui fasse. Mais par pitié, qu’il ne vienne pas abîmer sa plume avec ses histoires de « Califat global », de ces terribles Arabes qui passent leur temps à couper des têtes sur Al-Jazeera. Dans Flashback la qualité d’un récit de polar ultra noir croise avec le matraquage politique asséné au lecteur : les U.S. c’est bien, en réalité c’était le meilleur, et l’on aurait dû écraser ces Arabes tant qu’il était encore temps. Atomiser l’Iran et la Syrie, ravager ce qui reste du Moyen-Orient, pour enfin aider Israël malgré ses impasses sur les droits de l’Homme. Et tout ça dit presque tel quel. Le lecteur ne pourra s’empêcher d’avoir le coeur serré face à tant de facilité, surtout de la part d’un écrivain capable de penser des systèmes politiques complexes outre espace.

Mais allons plus loin. En admettant que Simmons se complaise à ce petit jeu, il aurait encore fallu poser la carte de la cohérence. Pardon, excusez- moi ? En 2035, un « Califat Global » ? Damas et La Mecque comme capitales d’un même empire ? Sérieusement ? Alors que sunnites et chiites sont bien loin de partager les mêmes idéaux ? Des marines payés par le Japon pour faire la guerre en Chine ? Le drapeau étoilé dont les fils meurent cyniquement pour une cause inutile ? Pourquoi ne pas plutôt parler de la privatisation de l’armée américaine ? Et pourquoi taper sans cesse sur Obama et la sécurité sociale ? Tout cela est gros, prévisible, sans finesse. Même si l’auteur avait décidé de nous faire avaler un prospectus en faveur de Romney, il aurait pu y mettre les formes. Disons que le lecteur avait été habitué à mieux.

Nous l’avons dit, nous ne jugeons pas l’auteur sur son avis politique. Pour preuve. Dantec et Simmons partagent, à certains égards, beaucoup de points communs. Dantec est certainement l’un des écrivains de S-F les plus talentueux de ce siècle, tout comme son homologue américain. Or, même si Dantec a toujours campé sur des positions qui scandalisaient la doxa et Tierry Ardisson, n’oublions pas que ses mondes imaginaires n’ont jamais souffert de cette espèce de simplicité que nous impose Simmons dans Flashback. Même si Dantec est un chrétien nihiliste anarcho-anarchiste, ses anticipations du chaos imminent ont toute substance, toute crédibilité. Après tout la S-F, c’est aussi un peu ça. Il faut y croire, quelque part. Or, Simmons, dans sa volonté de flageller les démocrates va trop loin, en rajoute trop, et cette espèce de magie du « c’est possible » qui saisit tout lecteur de S-F et d’anticipation s’évente. Ainsi et paradoxalement, c’est donc son éloge du néo-conservatisme qui souffre le plus de ce manque de crédibilité.

Le plus surprenant de toute cette affaire est que Dan Simmons n’avait pas commencé ainsi. Avant de faire des Israéliens des martyrs éternels, incompris, il avait eu l’audace de ne pas céder au manichéisme et d’insérer un héros palestinien dans les Cantos d’Hypérion. Néanmoins, quelques années plus tard, l’on pouvait déjà sentir les remous du problème dans Olympos, lorsque l’auteur s’immisce dans le récit pour expliquer pourquoi le socialisme fut un problème. Le véritable problème le voici : Flashback n’égale pas les autres ouvrages de Dan Simmons puisqu’il est un concentré exacerbé de ses dérives littéraires. Comme nous l’avons souligné, ce n’est pas l’appartenance politique qui interpelle et inquiète, mais bien la dégradation du style tant apprécié au profit d’une véritable soupe idéologique néo-conservatrice. Au final, il reste ce goût triste, ce sentiment que Flashback aurait pu être un grand roman. Connaissant le potentiel de l’auteur et vu le résultat mitigé, l’on pourra se sentir légitiment lésé, quelque peu abasourdi, mais surtout très déçu.

Nous espérons donc que l’auteur, quelle que soit son évolution politique, redevienne ce grand écrivain que nous chérissions. Celui qui nous faisait frissonner dans les cales du Terror, celui qui nous faisait rêver avec Endymion entre Orion et Syrius, celui qui faisait souffler les vents glacés dans les cavernes du Gritche. Espérons que la soupe ne diluera pas l’encre étoilée de cet auteur si prolifique. Espérons un retour en force, un retour vivant parmi les Lettres. Espérons alors intituler un futur article : « Dan Simmons, une renaissance ? »

*Photo : Le Piment (image inspirée du livre de Dan Simmons, L’éveil d’Endymion).

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