La disparition du second degré et de l’humour dans la littérature et la société sont toujours de très mauvais signes. Plus que jamais, l’auteur de Lolita nous manque.


Je suis de plus en plus persuadé qu’il est impossible de concevoir une grande oeuvre sans l’humour, sans une forme de distance à soi-même, à sa création. Il y a un humour de Proust, de Kafka, de Nabokov. Je ne parle pas du rire, simplement de l’humour. Il y a un rire de Rabelais, un rire de Céline, formidablement dévastateurs qui font l’essentiel de leur génie. Je ne suis pas certain qu’il y ait un humour de Rabelais et un humour de Céline pour autant.

Méfiez-vous des auteurs trop sérieux

Pour revenir plus précisément à Proust et à Nabokov, compagnons fidèles depuis de longues années, l’humour est comme le condiment de leur poésie ou de leur inquiétude. L’humour ne « tempère » rien, comme on le dit chez les critiques paresseux qui aiment parler « d’une vision très noire « tempérée » par l’humour. »
L’humour de Proust et de Nabokov est une question de regard, une manière de ne jamais totalement adhérer à leur propre vision de la beauté, du sordide, du temps, de l’amour. L’humour, c’est leur marge de manœuvre, leur possibilité de prendre du recul. C’est en ce sens que l’humour est le pire ennemi de la propagande, de la littérature-propagande qui n’est plus, de fait, de la littérature.

Il m’est de plus en plus difficile de lire de grands écrivains ou reconnus comme tels, qui n’ont pas d’humour ou une même petite part d’autodérision. Je vais en choquer, mais si je vois de l’humour chez Sartre, je n’en vois pas chez Camus et si Sagan ou Blondin me font sourire en permanence même quand ils sont tristes, ce n’est pas le cas avec Duras toujours dans la posture de la grande dame oraculaire qui, les rares fois où elle s’essaie à l’ironie, tombe dans le sarcasme aigre. Idem pour la poésie: celle de Max Jacob ou de Jean Follain, celle de Ponge même est quand même infiniment moins pesante que celle du néo-académisme de René Char.

En finir avec l’humour

Il m’est encore plus difficile de lire de la littérature de genre, et dieu sait que je l’aime, qui ne soit pas dans cette distance comme chez Manchette mais qui se vit comme porteuse de message avec une gravité insupportable et surtout forcée, pour faire sérieux justement, car il y a toujours un complexe d’infériorité, évidemment infondé, chez l’auteur de genre.

Toutes les sociétés se caractérisent à un moment ou à un autre et à des degrés divers par le désir d’en finir avec ça, cet humour, ce second degré. Aujourd’hui, c’est très fort, cette promotion d’une littérature-propagande. On voudrait faire de la littérature le lieu du sérieux, d’un sérieux prudhommesque et grandiloquent dans une stratégie pour en finir avec sa charge subversive, incontrôlable. Anecdotique mais révélateur, les photos des écrivains: « Allez silence dans les rangs. Les écrivains, on vous interdit de sourire sur les photos, c’est bien compris? Comme les mannequins des années 80, faites la gueule. »

Cette méfiance pour l’humour, l’autodérision, le second degré est devenue générale. La littérature est le dernier refuge. Pour combien de temps? On en est quand même arrivé à une époque où sur Facebook ou dans les SMS, on est obligé de mettre un smiley pour signaler qu’il ne faut pas prendre tel ou tel propos au premier degré.
L’avantage, c’est que l’humour permet de faire le tri. Entre ceux qui ont besoin de smileys pour comprendre (et ne pas enfourcher les grands chevaux de l’indignation vertueuse) et les autres. C’est pratique, quand on vieillit, c’est un bon moyen pour désherber sa bibliothèque et son carnet d’adresses.

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