photo : dalbera

Comme tous les trois ans, Pisa s’est abattu sur la France. L’acronyme sent bon la technocratie orwellienne et la tyrannie, partout présente désormais, de l’expertocratie autoproclamée : programme international pour le suivi des acquis des élèves. Traduit simplement, cela signifie que Pisa est là pour évaluer les écoles de 65 pays et établir un classement. Autant on peut souhaiter rétablir le classement dans l’école, autant on peut trouver beaucoup plus discutable le classement des écoles. Nous avons déjà, par exemple, exprimé dans ces colonnes le léger agacement que nous inspirait le classement annuel des lycées, publié sans précautions d’usage par les news magazines. On s’appuie pourtant essentiellement sur les résultats au baccalauréat, comme si le réussir dans le 93 signifiait la même chose que le réussir dans le Cinquième arrondissement. Ce qui est absurde, à moins d’admettre qu’un parcours du combattant et une promenade de santé soient du même ordre.

Pragmatisme à toute épreuve

Le classement Pisa procède de même, au niveau international. On est très heureux pour la Corée du Sud et la Finlande qui sont régulièrement placées en tête mais on se demande ce que la réalité française a de commun avec celle de cinq millions de finno-ougriens qui construisent des téléphones portables entre lacs et forêts ou celle d’un pays asiatique de tradition bouddhiste où l’industrialisation rapide s’est accommodée jusque dans les années 80 d’une dictature militaire.

En plus, quand on vous met un thermomètre dans le fondement, il est toujours utile de savoir qui le tient et pourquoi. Pisa est une émanation de l’OCDE. L’OCDE est une de ces organisations supranationales dont les dogmes de la Foi sont la concurrence et le libre échange.
Avec Pisa, l’OCDE fait d’ailleurs preuve de son pragmatisme à toute épreuve en se limitant à la compréhension de l’écrit, à la culture mathématique et à la culture scientifique. De quel écrit au juste, allez savoir…On peut penser que le classement Pisa, comme finalement n’importe quel penseur pédagogiste bien de chez nous, doit trouver plus utile que l’élève saisisse le sens d’un texte qu’il sera amené à lire assez vite dans son existence (annonces de Pôle Emploi, lettres de licenciement, avis d’expulsion) plutôt que celui de l’Odyssée qui est tout de même au programme de nos classes de sixième dans le cadre d’une approche des textes fondateurs.

Les résultats de la France à ce Pisa label 2009 sont donc en baisse par rapport au classement précédent. Pas de grand chose, mais en baisse. Bon, en même temps, qui l’eût cru , ces feignasses assistées de Grecs avec leur Etat hydrocéphale que l’UE-FMI réduit à la schlague, ont fait un bond de vingt points sur la même période 2006-2009. Ne dites pas à Strauss-Kahn et Barroso que toutes les dépenses publiques hellènes n’étaient peut-être pas totalement infondées, ils vont nous faire une crise de nerfs…

Promptitude passionnelle

Chez nous, quand on sait la promptitude passionnelle dont le Français, et votre serviteur n’échappe pas à la règle, fait preuve dès qu’il s’agit de la question scolaire, on est un peu étonné par la relative modération qui entoure ces résultats. Les gazettes oscillent entre le « En baisse cette année », le « Peut mieux faire », le « Ensemble décevant. Doit réagir au plus vite. », mais elles n’y mettent pas plus de conviction que ça.
Sans doute parce que, quelle que soit leur obédience partisane, dans la mesure où elles ont décidé sans barguigner d’accepter la légitimité de ce classement d’essence libérale, les résultats sont gênants pour tout le monde.

Pour le camp pédagogiste, bien sûr, puisque c’est lui qui est encore largement aux commandes dans la définition de plus en plus délirante de programmes qui fixent des objectifs aussi ambitieux sur le papier qu’inapplicables sur le terrain tant que les horaires hebdomadaires de matières aussi secondaires que les maths, le français, l’histoire géo, la philo, les langues vivantes seront en baisse constante, masquant mal la logique comptable derrière le clinquant des intentions.
Mais la logique comptable, pour le coup, elle n’est pas imputable aux pédagogistes et elle n’a jamais été aussi pesante que depuis 2007, quand l’Education Nationale a vu, au nom de la RGPP et de son sacro-saint principe du non remplacement d’un fonctionnaire sur deux, la disparition de plus de 50 000 postes d’enseignants depuis l’élection de Nicolas Sarkozy, sans préjuger des 32000 suppressions supplémentaires programmées en 2011-2012.

Il y a pourtant une chose simple à comprendre. Autant, même si ce n’est pas ce qu’il y a de plus agréable, il est possible de faire cours dans un collège ou lycée de centre ville à une trentaine d’élèves, autant cela relève de la mission impossible quand on se retrouve dans un quartier difficile. Il ne faut pas s’étonner que l’expert Pisa pour la France, monsieur Charbonnier, s’indigne d’une école qui fabrique de plus en plus d’inégalités. Là où on aurait besoin de plus de profs, on vous donne surtout plus de sigles qui renvoie à des dispositifs qui sont autant d’usines à gaz servant à gérer la pénurie de personnel.
Vous avez aimé les ZEP (zones d’éducation prioritaire), les REP (réseaux d’éducation prioritaire), vous avez à peine eu le temps de goûter les RAR (réseau ambition réussite) que voilà déjà les CLAIR (collèges et lycées pour l’ambition, la réussite et l’innovation) en vigueur depuis la rentrée 2010. Evidemment, à chaque fois, cela concerne quelques centaines d’établissements, toujours les mêmes, c’est à dire les plus défavorisés du pays, où l’on s’obstine à ne pas voir que ce qui manque, pour cesser que ne se creusent les inégalités, c’est que l’on mette plus de monde devant moins d’élèves.

Mais non, on préfère les partenariats avec le privé et pendant que l’élève de troisième du centre ville fait encore du grec et du latin, celui qui en aurait autant besoin, sinon plus, se retrouve à faire des stages en entreprise sous prétexte d’orientation. Comme s’il était condamné d’avance à servir de main d’œuvre précaire, peu ou pas diplômée, à des employeurs qui n’ont plus qu’à se servir dans une population acculturée par un système qui oscille entre le rôle d’idiot utile et de complice objectif. On se retrouve ainsi avec un phénomène proche de celui décrit par Naomi Klein dans No Logo à propos des USA[1. USA qui sont dans le même peloton que nous…] où Mc Do et Coca Cola sont devenus les partenaires privilégiés des écoles de pauvres et vont jusqu’à sponsoriser les programmes pour suppléer le manque d’investissements publics.

On est toujours trahi par les siens

Quand le classement Pisa insiste sur cette fabrique d’inégalité qu’est devenue l’école française, la droite qui aurait rêvé de remettre en question la compétence des enseignants et leur statut par la même occasion, se retrouve face à ses contradictions. On est toujours trahi par les siens : c’est l’OCDE qui insiste sur l’importance de la « préscolarisation » quand Xavier Darcos a cru bon de moquer les enseignants de maternelle sur l’air de « pas besoin d’être bac plus cinq pour torcher les mômes »
C’est l’OCDE, encore, qui parle de la nécessité d’une mixité sociale quand le pouvoir rêve d’internats d’excellence.
C’est l’OCDE, toujours, qui insiste sur les dispositifs précoces d’aide aux enfants en difficulté quand le gouvernement a fait la peau à 3000 postes de Rased, un dispositif d’aide spécifique à l’école primaire qui lui fonctionnait plutôt bien.
C’est l’OCDE enfin qui remarque que les pays où les professeurs sont les mieux payés ont les meilleurs résultats quand chez nous les augmentations de salaire dans la fonction publique ne sont pas franchement à l’ordre du jour.
Je répète que je ne suis pas du tout convaincu par la pureté des intentions de l’OCDE, qui a finalement elle aussi un côté pédagogiste et bourdivin, mais je ne peux m’empêcher de goûter avec un certain plaisir le spectacle d’un Luc Chatel un rien désorienté par ce classement Pisa qu’il manipule comme un flacon de nitroglycérine, tout surpris, alors qu’il se croyait dans le sens du vent dérégulateur, de pouvoir être rendu premier responsable en cas d’explosion inopinée.

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