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Pasolini nous regarde

Une (re)lecture impérieuse

Pasolini nous regarde
Portrait géant de Pasolini à Scampia (Italie). Auteurs : Cesare Abbate/AP/SIPA; Numéro de reportage : AP22288524_000001

Lire ou relire Pasolini, en ces temps de mobilisation sociale, peut se révéler très utile.


Pasolini est ces derniers temps, avec Orwell, devenu l’écrivain le plus récupéré qui soit par la nouvelle jeunesse réactionnaire. En général pour le limiter à deux ou trois formules sur sa condamnation de l’avortement, le fascisme des antifascistes et les étudiants qui seraient des fils de bourgeois tandis que les CRS qui les tabassent seraient des fils de prolos. Le problème de Pasolini, avec les gens de droite, c’est un peu celui de Georges Marchais à l’époque  du « Produisons français » et de sa soi-disant condamnation de l’immigration alors que ce qu’il condamnait, c’était surtout que les immigrés arrivaient toujours dans les communes de la ceinture rouge, jamais celles de l’ouest parisien, et que la misère s’ajoutait à la misère. Mais désolé, Pasolini (ou Marchais) restent avant tout de gauche et même, si on n’entend pas ce terme au sens strictement partisan en ce qui concerne Pasolini,  ils restent communistes.

La fièvre de la consommation

C’est pourquoi j’ai besoin, plus que jamais, pour comprendre ce qui se passe aujourd’hui, du Pasolini des Écrits corsaires et des Lettres luthériennes ou encore de Contre la télévision. C’est là que je retrouve de la manière la plus forte, -une manière presque brutale-, cette « vitalité désespérée » dont il parle dans sa Poésie en forme de rose. Je lis, par exemple, à la date du 11 juillet 1974 dans les Écrits corsaires,  que « la fièvre de la consommation est une fièvre d’obéissance à un ordre non énoncé ».  Cet « ordre non énoncé » est encore là aujourd’hui, aussi fort, aussi tyrannique, dans toute l’Europe et sans doute dans tout l’Occident.

Pasolini me force également à poser sans cesse une question gênante :  comment se fait-il que toute critique radicale du monde d’aujourd’hui,  s’égare dans de fausses libérations pour faire oublier les vraies aliénations? Ou pour le dire autrement comment le communautarisme s’est substitué à la lutte des classes ? Pasolini comprend parfaitement cette ruse du système. Mais il ne cherche pas à la contourner. Son attitude consiste à dénoncer systématiquement « l’anarchisme du pouvoir » comme il qualifie ce qui se passe dans Salò ou les cent vingt journées. Salò étant la métaphore de cet hédonisme poussé à l’extrême, cet hédonisme suicidaire et dépressif qui continue à régner aujourd’hui.

« Nous sommes tous en danger »

Cette attitude à contre-courant,  il l’assume, il connaît les risques. Ils sont simples, évidents : vous  devenez, au propre comme au figuré, l’homme à abattre. Il faut revenir à cet entretien que Pasolini donne la veille de sa mort : « Dis moi, maintenant, si le malade qui songe à sa santé passée est un nostalgique ? » qu’il conclut par un prophétique « Nous sommes tous en danger. »

Ce que Pasolini comprend avec 68 et l’Italie des années 70 qui est le laboratoire de l’Europe d’aujourd’hui où le vrai pouvoir s’exerce dans une transparence tellement aveuglante que le citoyen ne le voit plus, c’est que le progrès n’est qu’un leurre quand il se présente dans le cadre d’une société de marché qui n’admet qu’elle-même, une société de marché totalitaire. Cela ne se dit pas, cela est inconvenant. Tout est fait pour nous persuader que les sociétés de marché sont forcément, au contraire, des démocraties parfaites.

Pasolini n’a de cesse de montrer qu’il n’en est rien. Big Brother nous regarde, mais surtout il veut qu’on le regarde, hier comme aujourd’hui, comme il le dit dans Contre la télévision : « Quand les ouvriers de Turin et de Milan commenceront à lutter aussi pour une réelle démocratisation de cet appareil fasciste qu’est la télé, on pourra réellement commencer à espérer. Mais tant que tous, bourgeois et ouvriers, s’amasseront devant leurs téléviseurs pour se laisser humilier de cette façon, il ne nous restera que l’impuissance du désespoir. »

Il semblerait que ces temps-ci, on la regarde moins, la télé, en France…

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Jérôme Leroy est écrivain et membre de la rédaction de Causeur. Dernier roman publié: Vivonne (La Table Ronde, 2021)

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