nantes veilleurs

J’ai bien aimé, et peut-être même un peu plus que ça, le texte de Jacques de Guillebon sur les Veilleurs. Cette idée que l’on prie pour moi me rassure. Finalement, je me trompe peut-être du tout au tout : et si le mariage pour tous et ses corollaires que l’on me présente comme inévitables même si j’en doute, PMA, GPA, représentaient la fin d’une civilisation ?
D’une certaine manière, ces Veilleurs seraient comme les premiers moines des siècles obscurs : leurs prières, leur simple présence seraient une forme de communion des saints et ils empêcheraient Dieu de détruire Sodome ou comme dans la prophétie de Notre-Dame de la Salette, ils nous rappelleraient que la Vierge ne va plus très longtemps pouvoir retenir le bras de Son Fils.
Oui mais voilà, la sincérité de ces jeunes cœurs rédempteurs, il est dommage qu’elle arrive si tard, alors qu’il est minuit moins cinq en Occident, il est dommage qu’elle arrive dans un contexte si politisé, et si politisé à droite. J’entendais encore Tugdual Derville, il y a quelques jours, parler d’une « politique de l’amour » à propos de l’opposition au mariage pour tous. Je me méfie beaucoup de l’amour en politique, c’est comme vouloir avoir le monopole du cœur aurait dit Giscard. Ce « care »  féodal pourrait vite virer à l’orwellien. On pourra, à ce propos, rouvrir 1984 pour voir de quoi s’occupe le ministère de l’Amour.
Les Veilleurs tels que nous les décrit Jacques vont-ils se contenter de s’opposer à la loi « scélérate » qui reconnaît à des hommes et à des femmes de contracter des mariages entre personnes de même sexe et d’adopter des enfants ? Ou vont-ils aussi aller veiller là où l’on a aussi besoin d’eux, face à des cordons de CRS moins prudents ?
Vont-ils aller veiller près des usines frappées par les plans sociaux et les cierges de leur Foi vont-ils se mêler aux braseros des syndicalistes qui pleurent d’angoisse quand ils ne hurlent pas de colère devant leur vie sur le point d’être brisée ?
Vont-ils veiller sur le site de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, là où la société industrielle mourante montre une totale absurdité dans sa fuite en avant  (on sait que les guêpes ne sont jamais aussi méchantes que lorsqu’elles sont sur le point de mourir) et assurer cette garde spirituelle au milieu des paysans dépossédés et d’une jeunesse qui essaie d’inventer une autre résistance, un mode de vie alternatif à celui d’une croissance de plus en plus suicidaire puisqu’elle se vit sur le mode capitaliste ?
Après tout, si j’ai bien compris, dans la logique de Jacques, l’opposition au mariage pour tous n’est qu’une partie d’une vision écologique de la société. Il faudra alors m’expliquer pourquoi les Veilleurs ne rejoignent pas aussi cette jeunesse-là qui a tenu un hiver entier dans la boue et la neige pour empêcher que l’on détruise encore une fois un paysage français et que Vinci vienne saloper une vieille terre chouanne (l’Histoire a de ces ironies…) au nom de l’intérêt bien compris des actionnaires.
Il se trouve, pour finir, que la beauté de ces Veilleurs, la noblesse qu’il est hors de question de leur dénier, je veux aussi rappeler que je l’ai vue, de mes yeux vue et depuis bien longtemps, dans la prof de zep fatiguée qui « va à l’étude sur les quartiers » pour tenter de palier les insuffisances d’une armée, l’éduc nat, qui ne veut plus gagner la guerre, dans l’infirmière de nuit qui avant de prendre son service trouve le temps d’aller à une réunion sur un sujet aussi exaltant que la remunicipalisation de l’eau, dans la syndicaliste au milieu d’une manif bien moins fournie que celle de Frigide Barjot, qui remonte le moral de ses maigres troupes parce que l’important c’est de témoigner et tant pis s’il sait que pour elle, c’est foutu, il n’y aura plus de promotion.
J’ai l’impression, cher Jacques, que nous nous rencontrerons vraiment car quelque chose me dit depuis longtemps que nous combattons le même mal au bout du compte, lorsque tu auras admis que ceux dont je viens de te parler, qui sont de gauche, qui sont même communistes, se battent aussi quotidiennement contre ce changement de civilisation qui ne fait plus de l’homme le centre du système mais le place à son service, le transforme en un produit comme un autre, en variable de gestion pour salles des marchés.
Dis-moi si tes Veilleurs veillent aussi pour eux et pour leurs combats.
Dans ce cas-là je me contenterai de les appeler camarades. Ça ne les choquera pas, je pense, il paraît qu’il y a plusieurs demeures dans la maison du Père.

*Photo : Les Amis de la Terre France.

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