Ce que j’aime bien, avec la France, c’est qu’elle me surprend toujours. Un peu comme avec les femmes qu’on aime passionnément. On s’en fait une certaine idée qui est tantôt déçue tantôt retrouvée.

Parfois, on enrage de désespoir en voyant ce qu’elle devient, on en arrive à se demander si on ne va pas s’exiler, et pas pour des raisons fiscales. Par exemple, si on ne va pas demander la nationalité patagonne. Oui, c’est possible puisque Jean Raspail, l’auteur du mythique Moi, Antoine de Tounens, roi de Patagonie (1981) dispose d’une chancellerie, 20, avenue de Lowendal, 75015 Paris, où l’on pourra demander tous les renseignements nécessaires.

Parfois, au contraire, la France nous ravit et nous réveille. Elle déploie de nouveau ses charmes, son ardeur et on se dit que c’est vraiment la femme de notre vie, qu’il est impossible de la quitter, que c’est comme ça. Un peu comme le narrateur de La Prisonnière chez Proust dans ses démêlés avec Albertine.

Parfois, ces hauts et ces bas se succèdent à des intervalles si courts que l’on en ressort étourdi, étonné et finalement réconcilié. Ainsi en a-t-il été pour votre serviteur en ce mois de janvier qui aura vu la manifestation contre le  mariage pour tous d’une part et d’autre part l’entrée en guerre de la France au Mali contre les terroristes islamistes qui étaient sur le point de cueillir Bamako, histoire d’en faire un Kaboul africain.

La manifestation contre le mariage pour tous m’a un instant fait désespérer. Pas par son succès somme toute relatif si on le compare aux autres manifs de la droite comme celle du 30 mai 68 pour le soutien à De Gaulle ou celle de juin 84 pour l’école libre. Au fond, la manif du 13 janvier n’était peut-être pas tant un défilé « de droite »  que la manif d’une France catholique au sens le plus étroit du terme. C’est en tout cas ce que semblent avoir prouvé les commentaires des organisateurs et des participants. Il y avait de quoi déprimer pour les modérés dont je fais partie et qui pensent, comme sans doute la majorité des Français, des choses simples sur la question : le mariage gay, pourquoi pas même s’il y a tout de même plus urgent en ces temps de crise systémique ;  l’adoption  qui va avec, c’est un peu plus dur et les délires prométhéens sur la PMA et la GPA, non merci. À voir le débat se résumer à un affrontement caricatural entre la ligne Civitas et celle de Beatriz Preciado, cela donnait envie de devenir patagon. La France était-elle devenue si caricaturale, si autocentrée sur des problèmes de police de la braguette au point de mimer une de ces guerres civiles dont elle est si coutumière depuis l’affaire Dreyfus ?

Et puis voilà que la guerre, la vraie, arrive. Au Mali. Et là, tout d’un coup, la France redevient belle. Elle est belle parce qu’elle intervient toute seule, comme une grande. Elle est belle parce que ses soldats s’opposent à une nouvelle barbarie. Elle est belle parce qu’on lui expliquait depuis des années qu’elle était un petit pays minable crispé sur des acquis sociaux, que sa dette en faisait une antichambre de la Grèce, qu’elle recevait des leçons quotidiennes de Bruxelles et de l’Allemagne, que sa jeunesse et ses riches foutaient le camp à cause de socialistes pourtant d’un rose très pâle.

Et voilà qu’aux portes de cette même Europe se profile la pire des menaces. Et qui répond présent ? La France. Je me fiche un peu de savoir qui est le chef de guerre. Que Hollande, l’homme normal, connaisse une métamorphose qui renvoie ses détracteurs dans les choux, c’est un épiphénomène. La France est une donnée spirituelle de l’Histoire, disait De Gaulle, et à part de très sales moments (Thiers ou Pétain), elle a toujours eu des rois et des chefs d’Etat qui ont su la faire ressembler à elle-même : courageuse, généreuse, émancipatrice, articulant sans cesse le particulier à l’universel.

La guerre au Mali ne montre pas que la France est isolée,  elle démontre que l’Union Européenne n’existe pas en dehors de ses directives visant à la faire entrer de gré ou de force dans un système économique, celui du capitalisme financier, qui n’est pas fait pour elle et qui ne le sera jamais vraiment. La guerre au Mali montre que l’UE n’existe ni sur le plan social, ni sur le plan de la politique étrangère (qui connaît Catherine Ashton ?) ni sur le plan de la défense. Ils pouvaient opposer quoi les Anglais, en moins de deux jours, face aux barbus du désert ? Les traders de la City ? Et les Allemands ? Les ouvriers de chez BMW qui prennent leur retraite à 67 ans ?

Je ne suis pas naïf. Cette intervention sera aussi l’occasion pour la France de rappeler que comme toutes les grandes puissances, elle a ses zones d’influence. En l’occurrence, la région qui correspond à l’ancienne AOF, là où faut-il le rappeler, on parle français, et qui n’appartient ni aux Chinois, ni aux Américains, ces derniers ayant fait preuve de leur incompétence au Mali par un coup d’Etat militaire en mars 2012 et la formation de cadres qui se sont empressés de rejoindre Aqmi et autres sympathiques coupeurs de mains.

Pour le reste, on peut aussi espérer qu’une fois cette guerre terminée, comme après toutes les guerres, on prendra le temps d’inventer avec ces pays d’autres modes de coopération, plus justes que celui de la simple prédation sur les matières premières. Histoire précisément de ne pas nourrir des frustrations qui ont vite fait de grossir les rangs de ces mêmes islamistes.

Donc, pour l’instant, la Patagonie attendra. La France est toujours aussi belle…

*Photo : Stephane Enten.

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Jérôme Leroy
Ecrivain et rédacteur en chef culture de Causeur.Dernier roman publié: Un peu tard dans la saison (La Table Ronde, 2017). Prix Rive Gauche