Professeur d’allemand dans un collège du 9-3, d’origine kabyle, Lila est sanctionnée par l’Education nationale pour s’être opposée au prosélytisme des élèves.

L’an dernier, la Journée de la jupe défrisait la chronique. Le ministre de l’Education nationale s’était même fait un devoir d’assurer que son administration, ce n’était pas ça. Que dans les salles sanctuarisées où l’on dispense la connaissance, les crispations identitaires, comme on dit, ne pénétraient pas. L’intégration passe par l’école de la République, n’est-il pas ?

Lila A., tout comme Isabelle Adjani qui incarnait la prof du film, est bien placée pour le savoir : elle est kabyle, aux cheveux noirs et aux yeux noirs, à la peau mate. « D’origine kabyle », précise-t-elle, « mais française ». Depuis 2001, elle est professeur d’allemand titulaire au collège Marie-Curie aux Lilas. La ville qui porte son nom. Cet amusant clin d’œil amusant de l’existence qui fleure bon le charme français a viré à l’aigre. Le bouquet est fané.

En 2004, Lila ne milite pas chez Ni Putes Ni Soumises mais publie un article, dans les pages Rebonds de Libération, pour l’interdiction du voile islamique à l’école, contre le port de signe ostentatoire d’appartenance religieuse et contre l’avis du SNES qui, à l’époque, s’y oppose résolument.

Les principaux sont impuissants, le rectorat ne veut pas de vagues, les profs ont peur

En République, nul n’est censé ignorer la loi. Mais qui l’applique dans l’Education nationale ? Manifestement pas certains établissements de Seine-Saint-Denis, selon Pascal Brun, président du syndicat départemental de la CFTC : « Le cas de Madame A. est symptomatique du laxisme républicain face aux pressions médiatiques et parentales exercées sur les enseignants dans les banlieues où la population est majoritairement musulmane. L’Education nationale y peine, en toute logique, à gérer la laïcité et elle nie totalement ce qui se passe en essayant de faire passer Madame A. pour folle. Les principaux des collèges n’ont pas les outils pour faire régner la loi et le rectorat semble redouter les révoltes. Quant aux professeurs, la plupart se taisent par crainte de représailles. Madame A. s’est élevée contre ça. Elle en paie le prix : l’Administration se range toujours du côté du plus fort. »

Accusée par le rectorat de mettre en danger ses élèves sur la foi d’un dossier à charge sans autres preuves que des lettres calomniatrices, Lila a été reléguée au placard pendant cinq mois consécutifs et amputée de la moitié de son salaire par la suite. Un congé d’office au mépris de la loi et des procédures, en vertu d’un décret de 1921 applicable pendant un mois maximum et rédigé pour protéger les élèves de la contagion de professeurs atteints de tuberculose ou de « maladie mentale ».

Soumise à deux expertises médicales ordonnées par la hiérarchie et qui ont conclu en faveur de sa normalité psychique, elle est victime d’une véritable cabale. On l’accuse d’avoir renversé des tables et des chaises, sectionné un câble télé (ce qu’aucun élève ne ferait gratuitement, « imagine » une collègue) et agressé des élèves. Elle subit avertissements, convocations absurdes, harcèlements de toutes sortes et menaces de sanctions disciplinaires. Maltraitances dont celle qui l’affecte par-dessus tout est l’allégation de violences envers des élèves avec qui, hormis quelques fauteurs de troubles, elle a toujours entretenu d’excellents rapports.

Son crime ? Boire en classe pendant le Ramadan, et avoir signifié à une élève prosélyte que la religion n’entre pas à l’école. Cinq ans après avoir honni le voile islamique dans les établissements, c’est de la récidive sans doute. Pour les parents d’élèves concernés, cela porte un nom : « non-respect de la laïcité » ! Il y aurait sans nul doute avantage à rappeler le sens d’une telle notion. Je suggérerais bien à l’académie de Créteil, à laquelle appartient l’établissement, de publier un Petit traité de laïcité pratique à l’école plutôt que de faire rédiger un dictionnaire des mots français par de jeunes « apprenants » en mal de vocabulaire.

Le keffieh, accessoire de mode… comme le Che

Mais encore : avoir tenu tête à l’ancienne principale – stratégiquement mutée depuis dans la région de ses vœux premiers – en invitant au collège d’anciens déportés et en organisant un voyage à Berlin et Sachsenhausen. Ce sera d’ailleurs le seul du genre, la déléguée du SNES ayant fait annuler le suivant, prévu à Munich avec visite du camp de Dachau. Ceci allant avec peut-être avec cela, l’appel au boycott d’Israël initié par Euro-Palestine que la FSU (dont le SNES est l’un des fondateurs et membres) a signé, en mai 2009. Allez savoir.

Et enfin : avoir été soutenue par Miodrag I., un collègue homosexuel originaire d’Europe de l’Est, professeur de latin et de lettres classiques qui – ô intolérance ! – a osé interdire le port du keffieh dans ses classes. Congé d’office, le placard est égalitaire. Et le keffieh « n’est absolument pas un signe politique, mais un simple accessoire de mode, au même titre que les tee-shirts à l’effigie du Che ». Vous ne rêvez pas[1. Ce n’est pas absolument faux. Plein de gamins bobos portent l’un et l’autre sans avoir une traitre idée de leur signification. Disons que ce sont des accessoires de modes politiques (EL).].

Exit la circulaire Jean Zay du 31 décembre 1936 : « Quant aux élèves, il faut qu’un avertissement collectif et solennel leur soit donné et que ceux d’entre eux qui, malgré cet avertissement, troubleraient l’ordre des établissements d’instruction publique en se faisant à un titre quelconque les auxiliaires de propagandistes politiques, soient l’objet de sanctions sans indulgence. L’intérêt supérieur de la paix à l’intérieur de nos établissements d’enseignement passera avant toute autre considération. » Dorénavant, c’est bien connu, le keffieh c’est cool, Coco ! Il n’y a qu’à voir son usage éminemment fashion dans les manifs et les altercations avec les forces de l’ordre…

Miodrag a reçu quant à lui un courrier officiel lui interdisant d’interdire au motif d’intrusion dans la vie privée des têtes blondes. « Les porteurs de keffieh sont les enfants des profs bobos », précise l’enseignant.

Que Miodrag ait essuyé des insultes homophobes, que Lila ait été maudite au nom d’Allah, ce n’est probablement que justice. De cela comme du reste, Lila ne s’expliquera pas : elle n’a pas été convoquée pour sa défense dans le bureau du principal et elle est désavouée par le rectorat. La conclusion s’impose : dans le 9-3, ce sont les élèves et leurs parents qui font la loi. Celle de la République n’a plus cours.