Élisabeth Lévy, c’est beaucoup plus qu’Élisabeth Lévy. Entendons-nous bien : je veux dire qu’elle est beaucoup plus que l’image que l’on veut renvoyer d’elle et parfois qu’elle entretient à dessein, comme elle l’avoue elle-même dans son nouvel essai La Gauche contre le réel : « Il m’arrive à moi, non sans malice, de céder à la coquetterie du minoritaire, voire aux douceurs de l’anticonformisme. » Son image, c’est celle d’une « nouvelle réactionnaire », appellation d’origine contrôlée depuis que Daniel Lindenberg a fait paraître son Rappel à l’ordre en 2002, opuscule « chétif » dont Élisabeth analyse le rôle tristement décisif dans le paysage intellectuel français. « La liste de Lindenberg » paraît, comme par hasard, après l’arrivée de Jean-Marie Le Pen au second tour des présidentielles de 2002.

Certains journalistes écrivains et intellectuels ne s’étaient pas alors montrés très convaincus qu’un atroce péril fasciste pesait sur le pays, mais qu’il s’agissait, devant un tel événement, de penser les choses différemment, d’essayer de nouvelles grilles de lectures, d’oser parler en termes d’insécurités sociales, mais aussi identitaires. Ils furent immédiatement placés sous haute surveillance médiatique et apparurent dans des listes de proscriptions que n’aurait pas renié Sylla, qui promettait 48 000 sesterces à qui lui rapporterait la tête d’un mal-pensant du camp d’en face. Commandité en sous-main par la fondation Saint-Simon et Pierre Rosanvallon, penseur de la deuxième gauche, c’est-à-dire d’une gauche décidée à se convertir joyeusement à la modernité libérale et à assurer un magistère définitif sur la pensée « progressiste », ce Rappel à l’ordre, comme l’analyse Élisabeth, « fait office de kit de base que l’on retrouvera sous différentes déclinaisons ».

Dix ans plus tard, l’offensive était dirigée contre des journalistes, eux-mêmes très offensifs : Eric Zemmour, Robert Ménard, Ivan Rioufol et Elisabeth Lévy elle-même. Leur faute : avoir continué à nommer clairement ce qui, à leur avis, faisait problème dans la société française, comme la communautarisation grandissante des cités, la destruction du système éducatif, la délinquance endémique. Évidemment, ces dernières années, cela a créé quelques remous et La Gauche contre le réel évoque plusieurs affaires qui ne sont pas inconnues des lecteurs de Causeur, comme le procès en sorcellerie intenté à Zemmour qui fut menacé d’interdiction professionnelle avant d’être condamné en justice. La plume vivante, ironique, mordante, voltairienne d’Élisabeth fait merveille quand elle rend compte de ce qui pourrait apparaître comme des querelles purement parisianistes mais renvoient en fait à la conception même que l’on se fait du débat public tout autant que de la validité du clivage droite/gauche. Est-ce la fondation Terra Nova, un des think tanks du PS, qui est de gauche lorsqu’elle suggère de se passer des classes populaires pour gagner en 2012 ? Et est-ce Zemmour qui est de droite quand il pointe les dégâts de la mondialisation ? Ne faudrait-il pas, davantage, penser comme le Pasolini des Écrits Corsaires, cité par Élisabeth, et dire : « Il n’y a pas de pire conformisme que celui de la gauche, surtout quand il est adopté par la droite ? » On rit souvent dans ce livre, mais on s’inquiète aussi à l’occasion, par exemple quand on apprend qu’Élisabeth, chroniqueuse chez Giesbert à « Semaine Critique », sur France2, fut visitée par un responsable des programmes au moment de l’affaire Zemmour, qui lui dit calmement : « Bien entendu, je compte sur toi pour ne pas le défendre trop fermement. »

On ne sera pas étonné, par ailleurs, d’apprendre que le fantôme joyeusement malveillant de Philippe Muray plane sur La Gauche contre le réel. On retrouve toute la force des intuitions prophétiques de l’homme qui avait compris, très vite, deux ou trois choses capitales : nous sommes entrés « dans la cage aux phobes » et toute question posée sur l’immigration, l’identité de la France, toute critique sur le caractère pavlovien des indignations de la gauche sociétaliste sont inlassablement disqualifiées par un certain nombre d’organes de presse ou d’associations « vigilantes ».

On peut cependant, à l’occasion, ne pas être d’accord avec Élisabeth, notamment quand elle donne l’impression que les néoréacs les plus en vue formeraient un corpus idéologique homogène. Je ne suis pas certain, par exemple, que la vision que se fait Élisabeth de la République soit la même que celle d’Ivan Rioufol ou de Renaud Camus. À l’inverse, elle semble parfois oublier que la belle aventure chevènementiste de 2002 lui avait prouvé que la gauche n’était pas forcément contre le réel, puisqu’elle côtoya dans l’entourage du « Ché » un bon nombre de ses partisans, y compris des communistes comme votre serviteur. Mais il faut lui reconnaître, dans le même temps, une lucidité certaine sur le risque d’un nouveau confort intellectuel, aurait dit Marcel Aymé, un confort intellectuel inversé qui consisterait à prendre le contrepied systématique des analyses de la gauche ou à se faire passer pour une martyre obscure de la liberté d’expression. Ce qui surprendra surtout les détracteurs d’Élisabeth Lévy, mais pas ceux qui ont la chance de parler in vivo avec elle, c’est sa plasticité intellectuelle, sa capacité à intégrer la contradiction pour sans cesse remettre en question ses propres certitudes. Sans doute parce que pour elle, comme elle l’écrit joliment : « La pensée critique, c’est la pensée tout court. »

Elisabeth Lévy, La gauche contre le réel (Fayard)

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