J’ai toujours eu un problème, et depuis mes premières lectures : j’aime les écrivains de droite.
Longtemps d’ailleurs, on m’a pris moi-même pour un écrivain de droite. J’ai appris à lire, et j’espère aussi un peu à écrire, avec Nimier et Blondin, Chardonne et Morand. Il me semble bien que si la police de la pensée désire me chercher des poux dans la tête, elle pourrait même trouver dans les archives d’une fac de province un mémoire de maîtrise sur Drieu La Rochelle soutenu au mitan des années 1980, époque où, l’on en conviendra, il était un peu plus compliqué de passer pour quelqu’un de très à droite que ces jours-ci où finalement c’est devenu du dernier chic, dans les sondages comme dans les salons, qu’ils soient médiatiques ou non.

Parmi ces mauvaises lectures, une m’avait particulièrement enchantée, c’était celle du Camp des Saints de Jean Raspail. Je savais bien que c’était un livre culte chez les jeunes chiens fous ivres de caféine et de nationalisme qui formaient les premières phalanges du FNJ mais il ne faut jamais contrarier ses goûts en matière de filles, de vins et de littérature, même si l’on vous dit que ce n’est pas très mode ou très correct de préférer les rondes rieuses, les vins de Loire et les romans d’ADG aux mannequins maigres, aux bordeaux parkérisés et aux polars suédois.

Le Camp des Saints, je l’avais découvert dans une édition de poche. Ce roman qui était paru chez Robert Laffont en 1973. Il racontait comment l’Occident était menacé par une invasion de ce qu’on n’appelait pas encore des boat-people. Une gigantesque flotte couverte de miséreux arrivait d’Inde et des environs avec la ferme intention de s’installer chez nous pour tenter de survivre.

Comme ils venaient de l’Océan Indien qui est, rappelons-le, plus loin que l’île de Lampedusa, les gouvernements avaient le temps de réfléchir. Qu’allait-on faire ? Bombarder les bateaux et ouvrir le feu sur les affamés qui parviendraient à poser le pied sur nos côtes ou les accepter, quitte à se laisser submerger et voir notre civilisation se dissoudre ? La scène inaugurale m’avait enchanté, celle d’un vieux professeur de lettres dans sa maison de la Côte d’Azur, attendant devant un excellent repas au milieu de ses livres et avec un fusil chargé que le premier envahisseur arrive. C’était d’ailleurs un gauchiste chevelu (le livre, rappelons-le, date de 1973), un parfait représentant des « amis du désastre » comme les appelle aujourd’hui Renaud Camus.

Et comment dire le plaisir pris à la scène finale où, le gouvernement ayant baissé les bras, une section de hussards sur une plage décide de résister jusqu’au bout dans un baroud d’honneur désespéré et héroïque, ultime témoignage de ce que fut une certaine grandeur française. Esthétique de droite ? Sans doute même si la droite n’a pas le monopole militaire des Fort Chabrol comme en témoignent, par exemple, les ultimes combattants du palais de la Moneda, au Chili, lors du putsch de Pinochet.

Ce qui était intéressant, passionnant même, dans le roman de Raspail, c’était la description des contradictions traversant une société démocratique, empreinte à la fois de l’idéologie des Lumières et de l’esprit Evangélique, face à l’invasion programmée. Une invasion, et Jean Raspail le précisait bien et le précise encore aujourd’hui, qui n’obéissait pas à un projet concerté mais à une incroyable misère et ne s’incarnait dans aucune religion conquérante particulière.

La contradiction, en effet, était rude, y compris pour Raspail lui-même, profondément catholique et royaliste. Perdre son âme en déclenchant un massacre pour sauver une civilisation ou perdre cette civilisation. Je ne suis pas certain, aujourd’hui, que la subtilité douloureuse de ce dilemme ait traversé la tête de tous les jeunes gens de droite dont je parlais plus haut.

Le Camp des saints vient d’être réédité aujourd’hui, précédé d’une préface de Raspail lui-même, intitulée Big Other. C’est un texte très dur, très musclé mais pas raciste, quoiqu’en disent certain, en particulier Daniel Schneidermann qui le compare à Bagatelle pour un massacre et demande, en grand libéral qu’il est, qu’on fasse figurer sur la couverture un tampon « Attantion, contenu raciste » . Ce qui chagrine Jean Raspail, qui s’est fait par ailleurs très souvent dans son œuvre « patagonne » le chantre des peuples premiers menacés par la modernité, c’est la mauvaise conscience occidentale face à l’autre. Le livre est évidemment à nouveau un véritable succès de librairie et des chiffres sérieux indiquent qu’il s’en vend plusieurs centaines par jours.

J’aimerais qu’il soit lu, ce grand roman pré-apocalyptique, à d’autres fins que de servir la propagande du Front national. En même temps, je ne me fais pas trop d’illusion.
Qu’il me soit permis ici de dire ici qu’une de mes plus grandes satisfactions narcissiques est une lettre reçue par Jean Raspail lors de la parution d’un de mes romans dont Élisabeth Levy a rendu compte ici.
J’y racontais également une fin du monde possible et Jean Raspail me disait à quel point nous avions la même perception douloureuse du caractère fragile, menacé de notre civilisation et pas seulement par les flux migratoires. Quant à nos divergences politiques, et même un peu plus que ça, elles étaient juste évoquées en une ligne à la fin. Il y était question d’appartenir au même régiment mais de ne pas avoir la même trompette pour battre le rappel.

Je ne sais pas si j’ai raison, mais effectivement, je suis fier de garder ma mauvaise conscience d’Occidental progressiste, frotté de catholicisme et lecteur aussi fréquent de Marx que de l’Evangile. Et de plus, je pense que ce qui amène la fin du monde, ces temps-ci, ce n’est pas Big Other mais les contradictions d’une mondialisation à bout de souffle, que ce n’est pas la question ethnique ou religieuse mais la question sociale qui nous tue et que notre actuelle confusion vient de ce qu’elles ont souvent une fâcheuse tendance à se superposer.

Il n’en demeure pas moins que Le Camp des Saints est un très grand roman et on aura beau l’instrumentaliser, comme tous les grands romans, il reste avant tout riche de ses multiples lectures et de ses splendides malentendus.

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Jérôme Leroy
Ecrivain et rédacteur en chef culture de Causeur.Dernier roman publié: Un peu tard dans la saison (La Table Ronde, 2017). Prix Rive Gauche
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