Hu Jie est un cinéaste indépendant chinois. Un des plus grands. Il vit, très modestement, à Nankin. Il a produit et réalisé la plupart de ses trente films documentaires avec une petite caméra. J’ai fait sa connaissance récemment à Paris lorsqu’il a été invité par l’Ecole nationale des Chartes. J’ai alors eu le plaisir de lui servir d’interprète et j’ai décidé de contribuer à la version sous-titrée française de plusieurs de ses films, d’aider à leur diffusion en milieu scolaire et sur des sites web accessibles gratuitement. C’est déjà le cas pour « Ne pleurez pas sur mon cadavre », une citation d’un poème de Pasternak, le premier de ses documentaires ainsi désormais facilement disponible, sur Dailymotion.


Though I Am Gone – vo sub-fr par rue89

Mais pour ceux qui préfèrent les films sur grand écran, une projection est programmée à la Cinémathèque française, à Bercy, le 10 avril à 17h15. Quelques lignes pour préparer le lecteur à regarder ce film déstabilisant : la révolution culturelle a provoqué probablement quatre millions de morts, en dix ans, de son lancement par Mao Zedong en 1966 jusqu’à sa conclusion – avec la mort du «grand timonier» – en 1976. Hu Jie raconte ici l’histoire de la première victime : une respectable cadre du PCC, vétéran du mouvement communiste, proviseur adjoint du lycée de filles le plus renommé de Pékin, celui qui est rattaché à l’Université normale de Pékin, fréquenté par les enfants des plus hauts dirigeants. Le 5 août 1966, Mme Bian est torturée par ses élèves de terminale pendant plusieurs heures : frappée à coups de bâtons cloutés et on l’oblige à avaler des excréments. Lorsqu’elle meurt, son cadavre est jeté dans les poubelles du lycée, où son mari est invité à le récupérer. Le meurtre a été prémédité et ordonné, au plus haut niveau, ce que les élèves dans leur enthousiasme pour le Président Mao n’ont certainement pas immédiatement compris.

Parmi ces lycéennes, il y avait l’une des filles du président de la République, Liu ShaoQi. Un sort semblable attendra ce dernier à la fin de l’année 1969, trois ans plus tard : il mourra de faim et de mauvais traitements, emprisonné dans une cave. Son épouse, après des années de tortures et de prison, aura la chance de survivre.

Une lycéenne de l’établissement est devenue célèbre ce jour-là : Song BinBin, la fille de Song Ren-Qiong, un des hauts dirigeants communistes historiques. Quinze jours après le meurtre, Song Bin- Bin apparut au sommet de la Porte de la paix céleste (Tian An Men), devant un million de manifestants : elle eut l’honneur d’enfiler au bras de Mao le brassard des gardes rouges. Le film de l’événement fit le tour du monde des journaux télévisés.

Plus de trente années plus tard, plusieurs des lycéennes, parvenues au sommet des honneurs, se retrouveront pour s’incliner devant la statue de Mme Bian et exprimer leurs remords — mais sans que le mari ni les enfants de Mme Bian soient invités à cette cérémonie.

Durant les six semaines suivantes de l’été 1966, près de deux milles autres enseignants du secondaire étaient assassinés dans leurs établissements à Pékin. Ce fut le début de massacres. La révolution culturelle est – désormais – condamnée officiellement en Chine, de même que « le traître Lin Biao » qui en était – sous les ordres de Mao – le second grand dirigeant jusqu’à son élimination en 1971 et à celle de la « Bande des quatre » qui pendant dix années tint la vedette de tous les films de propagande, jusqu’à l’arrestation de ses membres aussitôt après la mort de Mao.

Jiang Qing (Mme Mao) sera par la suite condamnée à mort, lorsque Deng Xiaoping reprendra complètement le pouvoir. Elle verra sa peine commuée en prison à perpétuité, mais finira par se pendre dans sa cellule (ou être peut-être « suicidée » pour avoir insisté lors de son procès sur le fait qu’ils étaient cinq dans la « Bande des quatre », et que le cinquième était son mari).

En évoquant tout cela, je m’étonne moi, jeune Taiwanaise, que le cadavre de Mao soit toujours exposé au centre de Pékin à la vénération des touristes ; et que les memorabilia maoïstes, surtout ceux de la révo.cul., se vendent aussi chers en Chine.

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est une photographe taïwanaise installée en France.est une photographe taïwanaise installée en France.
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