Place de la Bourse, Bruxelles, 23 mars 2016 (Photo : Christopher Furlong)

On connaît la célèbre formule de Marx : « Tous les grands événements se répètent pour ainsi dire deux fois, la première fois comme tragédie, la seconde fois sous forme de farce. » Sommes-nous en train d’assister à un phénomène de ce genre en Belgique ?

Une farce d’abord au sens propre. La société des Festivus Festivus, décortiquée et moquée par Philippe Muray ne s’arrête jamais de rire, même aux lendemains des pires tragédies. Selon plusieurs journaux, « Charline Vanhoenacker a réussi à nous faire rire après les attentats dans son pays ». Avec son collègue Alex Vizorek, elle a d’ailleurs tenu à proposer le jour même une spéciale « belgitude » dans Si tu écoutes, j’annule tout, leur émission quotidienne sur France Inter. La majorité des Belges et des Français ne rit pas de ces lourdeurs et trouve plutôt qu’une trêve de l’humour serait plus appropriée dans ces circonstances. Dans Le Soir, un célèbre avocat bruxellois, auteur à ses heures perdues, célèbre lui aussi le rire : « Mettons-nous à chuchoter, susurrer, gazouiller, caresser, et rire. Surtout rire. Le rire est le propre de l’homme. De l’homme civilisé. L’antidote de la barbarie […] il faut arrêter de parler de mort, de deuil. Le deuil sied à Électre, pas à Manneken-Pis ! Nous sommes aussi une nation. Pas seulement dans la dérision. Mais aussi dans le dérisoire. »

Plusieurs commentateurs sont dérangés par la peur qu’éprouvent désormais beaucoup de Belges. Comme si celle-ci n’était pas légitime. Comme si la seule réponse au terrorisme consistait à faire comme si rien ne s’était passé, comme s’il ne fallait pas avoir peur. Il s’agirait non tant de vaincre l’État islamique qui a revendiqué les attentats et ses ramifications belges, mais plutôt et avant tout de « vaincre la peur ». Pour un professeur d’université, spécialiste de l’immigration, « la première chose à faire, c’est donc de gérer l’emballement de la peur pour la freiner et la déconstruire. Il faut un discours qui rassure la population bruxelloise sur sa diversité […] Et nous, académiques, avons un rôle à jouer. Si on n’entend que Finkielkraut, c’est que, nous, on ne nous entend pas ». La seule manifestation nationale programmée, finalement annulée pour des raisons de sécurité, appelait à défiler « contre la peur », ce qui n’a strictement aucun sens, à moins qu’il ne s’agisse d’une thérapie collective bon marché pour éviter de se poser quelques questions dérangeantes, relevant, elles, d’une longue psychanalyse, pour expliquer pourquoi la Belgique est devenue un tel fief de djihadistes.

Imagine de John Lennon résonne à nouveau à nos oreilles. Des bougies sont déposées, des airs fredonnés. Fort bien. Mais la désolation se doit d’être articulée à l’action. En Belgique on n’entend, ne lit, ne voit, pour l’instant, pas d’appel à la lutte, à la résistance. La réponse du Soir à l’attaque qui a fait 30 morts et 260 blessés, c’est le lendemain, un éditorial de son rédacteur en chef qui appelle à combattre « par tous les moyens […] une grosse crainte […] celui du sentiment d’une société plus haineuse » ! Et le combat contre terroristes ? Pas un mot.

Les logiciels informatiques comme mentaux étant programmés pour reproduire une séquence à l’infini quel que soit l’environnement, le week-end qui suit les attaques, le journal consacre un dossier de 12 pages au… « vivre ensemble ». Pas au terrorisme, au radicalisme, à l’islamisme. Dans l’article de synthèse, on lit : « Vivre ensemble, la belle affaire ! Mais comment, quand […] la volonté dans les deux camps est défaillante et la connaissance de l’autre proche de zéro ? » Deux camps ? De quels « camps » s’agit-il ? Il n’est pas question de l’Europe contre l’État islamique ou des démocraties contre une idéologie totalitaire, mais, semble-t-il, de deux « camps » au sein de la société belge, les intégrés et les autres. Un auteur de droite tenant un tel discours serait cloué au pilori, mais un journal de gauche peut se le permettre[1. Pour représenter la Belgique à «  Des paroles et des actes » sur France 2, p, David Pujadas avait invité Béatrice Delvaux, l’éditorialiste du Soir et le désormais célèbre ex-bourgmestre socialiste de Molenbeek-Saint-Jean, Philippe Moureaux. Comme si pour un débat sur les attentats de Paris, on avait invité sur la chaîne publique belge Laurent Joffrin de Libération et un enfant d’Emmanuelli (pour le socialisme archaïque) et de Mélenchon (pour l’ouverture à l’immigration).].

La suite du dossier du Soir, qui donne la parole à des artistes, des intellectuels et des écrivains est à l’avenant. Florilège :

– « Ma crainte […] c’est de voir remettre en cause la multiculturalité de Bruxelles. »
– « Les solutions de fond ? […] L’organisation des lieux de rencontre culturels et sociaux : il faut récréer du « village d’antan » dans nos modes de vie. »
– « Ma profonde conviction est qu’il faut miser sur le pouvoir de la culture. […] C’est la première arme contre la folie terroriste. Évitons le réflexe pavlovien du repli ! »
– « Il faut redonner du désir et du plaisir de vivre. Soyons audacieux, novateurs, utopistes ! Ne laissons pas le vide s’installer. Dans cet esprit, il est essentiel de favoriser les projets hyperlocaux […] Pour moi, Molenbeek fait la fierté de Bruxelles par la mixité de sa population […] Préservons les subtilités de notre bordel joyeux […] »

Enfin, dans une conclusion pas du tout stéréotypée, Le Soir donne « la parole aux jeunes » pour qui « le vivre ensemble apparaît comme une évidence, les récents événements les inquiètent tout de même un peu après une heure de discussion » !

Le pompon revient à un journaliste qui a le mérite d’annoncer la couleur : « Que ce soit bien clair : nous refuserons de nous battre avec autre chose que des mots, des craies et des câlins. Depuis Charlie, le crayon est notre kalachnikov. Depuis mardi, l’optimisme naïf et la curiosité de Tintin notre guide. » Voilà de fait un excellent guide pour la défense des démocraties ! À ce stade de ma lecture, je suis enclin à une terrible nostalgie. Je songe aux de Gaulle et Churchill du siècle dernier, et même à Thatcher, confrontés à l’agression.

Après les premiers bombardements allemands qui visèrent les civils de Londres, Churchill tint un discours que l’on pourrait paraphraser de la sorte : « Vous êtes menacés par une formidable idéologie politique. Elle a pour elle l’immensité de ses préparatifs et de sa détermination, le nombre de ses combattants. Vous n’achèterez pas la victoire à bas prix. Vous combattrez et vous souffrirez. Vous avez pour vous des ressources considérables, votre courage et votre volonté d’hommes libres. Vous pouvez avec ces forces qui vous sont propres, déjouer les plans de l’agresseur. Mais il faudra subir l’épreuve. Elle sera dure. Elle sera peut-être décisive. Pas de vantardises : nous ferons de notre mieux, et nous devons réussir. »

Voilà le discours que l’on attend des Obama, Cameron, Hollande et Merkel de ce monde ! Au secours Churchill, reviens !

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est sénateur belge et ex-secrétaire général de Médecins sans est sénateur belge et ex-secrétaire général de Médecins sans frontières.