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Et si on allait aux putes ?

Et si on allait aux putes ?

Alain Paucard Tartuffe bordel

Ne vous attendez pas, en ouvrant le dernier livre d’Alain Paucard, Tartuffe au bordel, qui est un éloge raisonné et brillant de la prostitution et des amours tarifées, à une charge contre le néo-puritanisme sociétal du gouvernement Ayrault et des déclarations de Najat Vallaud-Belkacem. Tartuffe au bordel appartient au registre de la littérature, pas de l’essai de circonstance, vite lu, vite oublié. Et puis il y a derrière la verdeur rabelaisienne de Paucard une concision héritée des moralistes français, une forme de galanterie qui l’empêcherait d’attaquer nommément une jolie ministre car il sait que si toutes les femmes laides ne sont pas forcément méchantes, toutes les jolies ont un fond de bonté car la beauté est un reflet du bien, dans le monde platonicien des Idées. C’est pourquoi il faut, par exemple, pardonner aux femmes fatales qui sont des femmes malheureuses aimées par des maladroits.

Les prostituées ne sont en effet pas des femmes fatales, sauf pour les gogos. Les prostituées, que l’on voudrait voir disparaitre de notre paysage, sont un mal nécessaire et un bien superflu. Paucard, pour être réactionnaire, (il fut le président du regretté Club des Ronchons), n’est pas totalement aveuglé par une doxa inversée, chose qui arrive si souvent aux contempteurs de la modernité. Il ne nie pas l’horreur de l’abattage dans les hôtels de passe ou l’arrière-cour des chantiers, ou le sort particulièrement abject auxquelles sont soumises les filles de l’Est, dernière génération à occuper le pavé parisien. Mais bon, Paucard, qui a écrit une remarquable et ironique Supplique à Gorbatchev pour la réhabilitation de Joseph Staline vous expliquerait assez facilement, avec son habituelle faconde, qu’il faut savoir assumer les saloperies cachées des démocraties de marché qui aiment exposer leur vertueuse candeur dans une bonne conscience souvent terrifiante et mortifère. Demandez par exemple aux Serbes bombardés par l’Otan, dont Paucard fut un des rares et ardents défenseurs[1. Avec les Serbes (L’Age d’homme, 1996)] ce qu’ils pensent du Camp du bien, du vrai, du beau.

C’est finalement une tartuferie de la même nature qui nous fait attaquer les pays de l’Axe du mal au nom de la démocratie et interdire la prostitution. Dans les deux cas, on parlera des droits de l’homme alors que dans le premier on veut se goinfrer de pétrole et dans le second on laisse exprimer son envie de pénal et de contrôle accru des populations à travers le sexuellement correct. Le mariage gay, oui ; une pipe dans le square de l’avenue Foch, non.
Pour Paucard, cette hypocrisie nous arrive en droite ligne des USA. Il cite ainsi le grand roman de Nathaniel Hawthorne, La lettre écarlate, et remarque assez intelligemment que la femme mariée engrossée par un inconnu est le bouc émissaire de la névrose puritaine mais aussi l’objet d’une mise en scène d’une sexualité que l’on neutralise en la surexposant. « Il devient vite évident que la femme ainsi présentée au public, avec lettre « A » cousue sur sa robe, est le prototype du show, de l’entertainment, et que tout ce qui va des élections au strip-tease dans la société Wasp, provient de là. Le strip-tease est d’ailleurs fondé sur la frustration. »

Paucard voit la France devenir une société de marché à l’américaine et constate logiquement l’apparition d’un « marché de l’interdiction » : c’est au nom des « Droits de l’Homme et de la Femme que la Marchandise veut interdire la Prostitution et punir le client. Le but de la manœuvre est tout simplement de vendre autrement dans un monde sans péché. » On n’est pas loin du rêve de Mitt Romney, finalement, quand on entend parler certaines associations de gauche sociétale.
Dans un chapitre lumineux sur le grand Roger Vailland, écrivain communiste de l’après guerre, Paucard cite ce que disait celui-ci sur la question dans Drôle de jeu, son roman sur la résistance: « Tant que, pour une raison ou une autre, il existera des putains, ce que nous pouvons faire de mieux pour elles, est de les traiter gentiment, humainement, sans mépris…et d’être généreux avec elles. Tu ne contribueras pas davantage à supprimer la prostitution en t’abstenant d’aller au bordel, que tu ne contribuerais à la destruction du régime en dévalisant un banquier. »

Alors que faire ? Paucard signale d’abord avec amusement que l’hypocrisie française sur la question n’a rien à voir avec celle qui nous vient de la sphère géopolitique parpaillote Etats-Unis mais aussi pays scandinaves. En France, il s’agit plutôt d’un sain orgueil macho et latin qui fera dire aux hommes que jamais, au grand jamais qu’ils ne paieraient pour ça, qu’ils n’en ont pas besoin. Mais que vienne le moment du cigare et du cognac, les confidences se feront et l’on admettra que l’on a été parfois bien bête de vouloir jouer aux romantiques en payant le restaurant, les fleurs, le week-end à Trouville à une « fille honnête » alors que l’on voulait juste tirer sa crampe et que cela aurait coûté beaucoup moins de temps, d’argent et de complications avec une gentille brunette périphérique.

S’appuyant sur la littérature, le cinéma mais aussi une solide expérience[2. Guide Paucard des filles de Paris (Pauvert, 1985)], Paucard, qui aime sans honte celles qu’il appelle avec une désuétude charmante « les filles », n’est pas naïf. Une de ses solutions, c’est de rouvrir les maisons closes mais de ne surtout pas les laisser entre les mains d’entrepreneurs privés qui se conduiraient vite avec les filles comme avec les travailleurs en général, en les considérant comme une variable d’ajustement pour maximiser les profits. Paucard ne voit donc qu’une seule solution : « L’ouverture de maison d’Etat où les prostituées auraient le statut de fonctionnaires. Avantages pour tous : le crime organisé serait tenu en lisière ; les filles auraient la sécu et cotiseraient pour la retraite ; les clients pourraient se plaindre d’un entôlage sans se faire casser la gueule par les proxos. Ma solution n’est pas libérale ? Tant mieux. Je crois au service public. »

Tartuffe au bordel d’Alain Paucard (Le Dilettante)


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Jérôme Leroy est écrivain et membre de la rédaction de Causeur. Dernier roman publié: Vivonne (La Table Ronde, 2021)

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