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Goodbye Bruxelles !

Goodbye Bruxelles !

david cameron ue

Lorsqu’un Français questionne son passé, celui-ci semble répondre que les Britanniques ont été mis sur terre pour nous embêter. Après avoir ravagé le pays durant la guerre de Cent Ans, après avoir pris nos colonies américaines, et finalement fait chuter Napoléon, les Anglais menacent de faire échouer « la belle idée européenne ». C’est ce que semble croire le commentateur lambda, outré de cette insularité qu’Albion pousse jusqu’à l’égoïsme. Mais en fait, l’attitude de nos meilleurs ennemis est à saluer.

Effectivement, la démocratie européenne est en berne depuis un beau jour de 2007 à Lisbonne, où Nicolas Sarkozy a décrété que le « Non » français voulait dire « Oui ». Le prédicat de la construction européenne est précisément de remplacer la souveraineté nationale, donc la démocratie directe, par une démocratie indirecte soumise à une direction technocratique non élue. Dans ces conditions, il n’est guère étonnant que les « Non » Irlandais, Français, et Néerlandais aient été occultés. Pas étonnant non plus que la proposition faite par Cameron soit mal accueillie par les élites eurocrates.

Bien qu’il soit lui-même favorable au maintien dans l’UE, le Premier ministre est sous pression. Les Unes des journaux britanniques reviennent fréquemment sur l’impérieux besoin d’un référendum pour sortir le pays d’une Union dont la vocation liberticide s’affirme de plus en plus, à mesure que ses difficultés économiques s’accroissent. Les sondages réalisés aujourd’hui indiquent que les Britanniques sont 53% à souhaiter une sortie de l’Europe. À droite, cette question est devenue le cheval de bataille du parti Ukip qui ne cesse de monter, par l’entremise notable de Nigel Farage, dont les flamboyantes sorties oratoires au Parlement européen font florès sur Youtube.

Électoralement, ce coup de poker représente pour Cameron un moyen d’éteindre l’incendie sur sa droite, et de court-circuiter sa gauche. Mais le fond du sujet interroge la mentalité britannique elle-même. La rigidité économique et la centralisation d’un pouvoir déconnecté du peuple sont des données génétiquement antagoniques au caractère britannique. L’Angleterre a toujours remis en cause le despotisme de la classe dirigeante. Il y eut la Charte de 1215 ; puis 1649, où Cromwell mit un terme à l’absolutisme dans une île qui allait devenir le lieu de renaissance de la démocratie. On occulte souvent l’idée qu’il fallut un XVIIème siècle révolutionnaire en Angleterre pour qu’il y ait un XVIIIème siècle des Lumières en France.

Il est amusant de constater à quel point la position du Royaume-Uni suscite la critique. Son refus apparent de patauger dans un marasme contraire à ses valeurs est assimilé à de l’égoïsme ; la recherche de son intérêt est perçue comme une atteinte à un dessein supérieur de communion des peuples. Mais ce que disent les souverainistes devra bien rentrer dans toutes les têtes, tôt ou tard : la nation européenne n’existe pas, il n’existe que des nations en Europe ! Or, l’intérêt d’un gouvernement national n’est-il pas la recherche du bien-être optimal pour son peuple ? N’est-ce pas la base du contrat social ? L’Angleterre n’a ni ennemis, ni amis permanents, seulement des intérêts permanents, disait Lord Palmerston. Cette maxime est la seule qui convienne à un pays visant à assurer son indépendance.

À ce titre, les eurocrates se complaisent à prophétiser le malheur d’une Grande-Bretagne qui se disloquera dès sa sortie de l’Union, avec une Écosse indépendante et une Angleterre coulant corps et âme, sans les bénéfices commerciaux intra-communautaires. C’est oublier un peu vite qu’il y a une vie en dehors de l’UE. C’est oublier par exemple l’Association européenne de libre-échange qui regroupe le Liechtenstein, la Norvège, l’Islande, et la Suisse. C’est oublier que cette même AELE est imbriquée dans l’Union, via l’Espace économique européen qui donne droit aux avantages communautaires pour les pays non-membres, le bon grain sans l’ivraie en somme. Enfin, c’est oublier la politique telle qu’elle s’est faite durant des millénaires, et telle qu’elle se fait encore en dehors de l’UE, c’est-à-dire une politique faite d’accords bilatéraux, entre nations souveraines.

Dans le fond, ce qui est reproché aux Anglais c’est cette tendance méprisable à demander son opinion au peuple. Ceux qui s’en insurgent estiment pourtant que l’on doit demander son avis aux électeurs, mais uniquement lorsque l’on a défini la ligne politique entre experts, le vote venant alors ratifier l’orientation choisie. Les citoyens peuvent dès lors élire celui qui appliquera la feuille de route rédigée à Bruxelles. Lorsque l’on a compris ça, on a compris ce qu’est devenue l’élection présidentielle en France. Toute ironie mise à part, on s’aperçoit que les masques tombent. En observant les réactions diverses, on comprend à quel point le clivage droite/gauche est rendu caduc par le réel débat politique qu’est le choix entre souverainisme et fédéralisme. Autrement dit, entre démocratie directe ou indirecte. Nous vivons un tournant décisif dans notre Histoire sur la définition, ou la redéfinition, de nos systèmes politiques. Les médias n’aident pas à comprendre quel est l’enjeu réel, peut-être ne le comprennent-ils pas eux-mêmes, toutefois les électeurs en ont bien l’intuition. Mais qui s’en soucie ?

Les individus comme Nigel Farage et tous ceux qui remettent en cause le fédéralisme se voient affubler des sobriquets les plus déplaisants : populistes, néo-fascistes, rétrogrades, chauvins. On remarquera toutefois que le populiste est invariablement celui qui remet en cause l’establishment. La racine même du mot fait que cette « insulte » est incongrue, car si le populiste est celui veut plaire au peuple, à qui cherche à plaire celui qui la profère ? Il ne s’agit pas là d’un babillage sémantique, mais bel et bien d’un sujet de fond : l’évolution de nos mentalités. Qu’a-t-il bien pu nous arriver pour que nous en soyons venus à maudire un peuple qui nous prouve que sa démocratie est vivante ? Qu’a-t-il bien pu nous arriver pour que nous traitions d’égoïstes des gens qui défendent leur indépendance ? Qu’a-t-il bien pu nous arriver pour que nous en soyons réduits à l’état où notre autodétermination passe pour être l’attribut de la ringardise, du passéisme ?

Il n’y a pas de progrès à construire une Europe qui supprime les droits des peuples ; il n’y a pas d’enrichissement à fusionner des pays que l’on vide de leur identité nationale. C’est un fait, les intérêts des États sont divergents. L’Allemagne mise tout sur l’export, thésaurise ses excédents commerciaux pour gérer son déficit démographique, le tout à l’aide d’une monnaie taillée pour elle et de mesures socio-économiques inimaginables chez nous. En France justement, la population augmente, l’industrie s’est délitée, la monnaie est surévaluée, la balance commerciale est négative. Nous misons sur une armée forte et une diplomatie active, les Allemands parient sur l’OTAN et une diplomatie passive. Nous requérons une hausse de l’inflation, les Allemands veulent la maîtriser. Tout nous oppose à nos voisins, et il ne s’agit là que du comparatif entre deux nations, dans une Union qui en comprend 27.

Le monde est multipolaire. Les Allemands –nouveaux partenaires des Russes- l’ont compris, les Britanniques le comprennent. Il incombe à chacun de définir ses rapports avec autrui, en fonction de ses avantages propres. La construction européenne est loin d’être achevée, mais elle est déjà en retard sur la marche du monde. Une structure coercitive et anti-démocratique, génératrice d’États-satellites pour une Allemagne qui a su l’adapter à ses besoins, voilà ce que devient sous nos yeux l’Europe de Monnet et Schuman. Pas étonnant que les Britanniques souhaitent s’en extraire. Le bon sens n’a jamais fait défaut à ce grand peuple.

*Photo : The Prime Minister’s Office.


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