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Qui peut encore rater la nouvelle épreuve du bac de français?

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Qui peut encore rater la nouvelle épreuve du bac de français?
Résultats du baccalauréat 2022 devant un lycée de Douai, 5 juillet 2022 © FRANCOIS GREUEZ/SIPA

Dégraissé jusqu’à l’os par la réforme de Jean-Michel Blanquer, le baccalauréat de français, en classe de première, est désormais une formalité à passer pour avoir la moyenne. Et pour faire de nos élèves de bons citoyens, certains profs oublient la littérature au profit du militantisme. Témoignage.


La réforme du baccalauréat voulue par Jean-Michel Blanquer en 2018 est entrée en vigueur en 2020 pour ce qui concerne l’EAF, entendez les épreuves anticipées de français en fin de première. Celles-ci ayant été annulées en 2020, Covid oblige, je m’apprête à interroger les candidats à l’oral pour la première fois depuis la réforme.

Quelques mots tout d’abord pour présenter cette épreuve orale, destinés à ceux qui voient encore le baccalauréat comme une chose sérieuse. Ils se souviennent peut-être encore du texte littéraire sur lequel ils ont planché dans leur jeunesse, dont il fallait livrer une analyse rigoureuse et précise. L’épreuve est demeurée telle jusqu’en 2020, du moins sur le papier : on a maintenu l’intitulé « analyse de texte », mais sans plus exiger ni rigueur ni précision – et ne parlons même pas de finesse – et les élèves qui se livraient à une paraphrase augmentée de deux ou trois remarques stylistiques s’en sortaient très honorablement, d’autant qu’un entretien sur le texte étudié, consécutif à l’analyse proprement dite, permettait bien souvent d’en pallier les lacunes. L’épreuve traditionnelle perdurait donc, au prix d’une démission générale sur les exigences et après gonflement artificiel des notes par un corps d’inspection dûment mandaté.

Finalement, cette liste m’apparaît scandaleuse à bien des égards. Elle baigne dans l’air du temps, ce qui est déjà suspect quand on attendrait un peu de recul sur les lubies contemporaines

C’était encore toutefois trop concéder à l’ancien monde, élitiste et méchant comme chacun sait : la réforme de Blanquer et Macron allait mettre un terme à cette épreuve (sans doute encore trop discriminante puisque tous n’obtenaient pas la moyenne), sans rien sacrifier bien sûr, si l’on en croit le discours officiel, à ce qu’on est en droit d’attendre d’un futur bachelier.

Bac de français nouvelle formule

La nouvelle formule se présente comme suit : l’élève doit toujours produire une analyse de texte, mais celle-ci, évaluée sur huit points seulement, ne constitue plus la totalité de la note. Deux points sont attribués à la qualité de la lecture à voix haute et deux points à une question de grammaire portant sur une phrase du texte analysé : autant dire qu’il est facile de grappiller quelques points, même si la lecture est hésitante et la maîtrise grammaticale approximative, pour ne pas dire plus… Le reste de la note (huit points, à la même hauteur que l’analyse de texte) repose sur la présentation par le candidat d’une œuvre qu’il aura choisie parmi les lectures de l’année. Il s’agit de renforcer par-là l’investissement personnel des élèves dans leurs pratiques littéraires (à quel moment a-t-on le droit de rire ?). Autant dire que l’élève peu scrupuleux peut décider de ne lire qu’un seul ouvrage pendant son année, celui-là même qu’il présentera en juin, ce que certains comprennent fort bien dès l’explicitation des épreuves en début de première !

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En quoi consiste cette partie de l’oral ? En une rapide présentation, à caractère général, de l’œuvre choisie, suivie d’un échange avec l’examinateur, qui vise à développer et approfondir les raisons du choix de l’élève ainsi que sa connaissance et sa compréhension du livre, le tout en huit minutes chrono. Il n’est d’ailleurs même pas sûr que tous les candidats aient lu le texte dont ils parlent, puisque Wikipédia peut utilement les en dispenser et, à supposer qu’ils en aient effectivement fait la lecture, il est clair que dans bien des cas c’est cette même source d’informations qui tiendra lieu de travail personnel. Des collègues réquisitionnés pour l’oral lors de la session de juin 2021 m’ont parlé d’identiques récitations de pages Wikipédia d’un candidat à l’autre. Tu parles d’une appropriation ! Mais qui peut les en blâmer…

Où l’on voit que la partie la plus noble de l’épreuve, censément la plus exigeante, celle qui demande le plus de rigueur, de finesse et de technicité, à savoir l’analyse de texte, autrefois unique objet de l’évaluation, se trouve reléguée, tant par la durée de l’exercice que par le nombre de points attribués, au même rang qu’un vague bla-bla sur une œuvre librement choisie… et pas forcément lue. Évidemment, si un élève fait montre d’un peu d’habileté, s’il a l’air investi, il glanera facilement des points qui compenseront les récurrentes faiblesses de la stricte analyse littéraire. Si on se demandait encore comment faire pour que tous arrivent à de bons résultats décorrélés d’un niveau réel, la Rue de Grenelle a sans conteste trouvé des éléments de réponse…

Des œuvres littéraires très variées…

Mais j’ai gardé le meilleur pour la fin : la nature des œuvres proposées aux élèves pour leur présentation orale. Figurent donc parmi elles les œuvres intégrales imposées par le programme national et qui font l’objet d’analyses en classe durant l’année, peu ou prou des classiques du xvie au xxe siècle ; jusque-là rien à dire, même si la qualité des écrits d’Olympe de Gouges ou de Jean-Luc Lagarce peut se discuter… S’y ajoutent des titres dont la lecture est purement cursive, censés se rattacher aux thèmes associés aux œuvres du programme : par exemple, la lecture des Maximes de La Rochefoucauld accompagnera idéalement l’analyse des Caractères de La Bruyère, sous l’angle thématique commun de la « comédie sociale ». Le choix de ces œuvres complémentaires est laissé à l’appréciation de chaque professeur. Et là, je dois dire que je suis tombée de ma chaise en prenant connaissance des textes donnés à lire aux élèves de l’une des classes de première générale de ma session. Cette liste, longue et hétéroclite, semble faire la part belle aux revendications féministes, dont on connaît le caractère prioritaire dans l’étude des lettres (!), via plusieurs ouvrages allant de l’incontournable Olympe de Gouges aux indispensables D. A. Amal (Les Impatientes) et Michelle Obama (Devenir), en passant par Simone de Beauvoir et un roman historique sur la mère de Guillaume le Conquérant, forcément plus intéressante que son fils. J’allais oublier ce probable chef-d’œuvre de l’autobiographie, Pourquoi je me bats, écrit par une catcheuse américaine, Ronda Rousey, qui retrace son parcours de femme « résiliente » et pugnace.

Salam (2022), documentaire sur la rappeuse française Diam’s © Black Dynamite / Brut / M by M

Il semble que le professeur à l’origine de cette liste ait à cœur d’inscrire son programme annuel dans des causes idéologiques (« progressistes », il va sans dire) plutôt que de chercher à servir la littérature. Si tel était le cas, si l’on se souciait réellement de littérature ici, on aurait pu trouver de vrais écrivains (Péguy, au hasard) qui célèbrent de grandes figures féminines. On aurait pu ne pas perdre de vue ce qui devrait d’abord animer tous les professeurs de lettres : faire aimer la langue française, jusque dans ses manifestations les plus élevées. Mais j’arrête là la provocation, il ne s’agirait quand même pas de proposer aux élèves de première l’exigeant (et de surcroît catholique !) Charles Péguy quand on peut faire lire Ronda Rousey et Michelle Obama !

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… et quand on peut faire lire Mélanie Georgiades, ex-Diam’s, dont le récent Mélanie, française et musulmane, figure également dans cette liste. Oui, oui, une liste de bac. Là encore j’attends qu’on m’explique l’intérêt littéraire de la chose, mais je trouve également problématique (le mot est faible) qu’un professeur se fasse ainsi le relais de la promotion du voile islamique, instrument d’émancipation selon l’ex-rappeuse convertie à l’islam. Que les élèves tombent sur ce livre et le lisent par eux-mêmes, c’est une chose, c’en est une autre lorsqu’un enseignant, a priori garant de certains principes républicains (parmi lesquels, il me semble, l’égalité entre les hommes et les femmes) s’en fait le passeur complaisant ! La démarche n’est guère éloignée d’une forme de prosélytisme qui n’a rien à faire dans une salle de classe : cette lecture amènera les élèves, au nom d’une tolérance mal comprise, à banaliser le voile et à en faire, eu égard au titre du livre, un attribut français ordinaire au même titre que la jupe courte et le talon aiguille, entretenant par là un relativisme qui met en péril nos usages communs et, osons le mot, notre identité. Soyons clair : ce n’est pas le fait que Mélanie se présente comme « française et musulmane » qui pose problème, c’est que son voile revendiqué comme instrument de libération ne lui semble pas contrevenir à son identité française et, plus généralement, à l’émancipation féminine. Peut-elle par ailleurs ignorer que ce vêtement est utilisé par les plus radicaux comme un étendard politique dans des pays européens où l’objectif est d’islamiser l’espace public ? Si le professeur en charge de cette classe veut à tout prix amener à réfléchir sur la condition des femmes, on ne saurait trop lui conseiller la saine lecture de la Franco-Iranienne Chahdortt Djavann, dont le titre Bas les voiles ! se passe de toute explication. L’honnêteté intellectuelle consisterait a minima à mettre les deux points de vue en regard.

Finalement, cette liste m’apparaît scandaleuse à bien des égards. Elle baigne dans l’air du temps, ce qui est déjà suspect quand on attendrait un peu de recul sur les lubies contemporaines, et surtout elle invite à un double relativisme : idéologique et culturel comme on vient de le voir avec l’exemple de Diam’s, mais aussi littéraire puisque sont confondues dans une sorte d’équivalence, sans hiérarchie aucune, l’expression de Flaubert et celle d’une catcheuse ou d’une ex-chanteuse de rap. Jack Lang, qui prétendait en son temps ne pas distinguer entre Mozart et le rap (tout en n’écoutant probablement que le premier), aurait de quoi être fier : la relève est assurée.

Été 2022 – Causeur #103

Article extrait du Magazine Causeur


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Professeur agrégé de Lettres

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