Home Politique Puritain comme un communiste


Puritain comme un communiste

Puritain comme un communiste

adg pcf mariage

Bien avant le « mariage pour tous », je savais, au fond, que j’étais un puritain. Un puritain de gauche. Les pires sans doute. J’estime que le libertinage doit rester, comme le disait assez joliment Thorez à propos de la religion, un « vêtement d’intérieur ». Mes amours, mes goûts, mes débordements ne regardent que moi. L’affichage public d’une sexualité − et déjà ce mot me glace pour désigner ce merveilleux mélange, dans des proportions variables, de la sensualité, du plaisir et de l’amour − m’a toujours semblé du dernier mauvais goût.  Cependant, j’ai pu comprendre, voire soutenir les actions d’Act Up dans les années 1980. Après tout, ces jeunes gens n’avaient pas demandé à mourir et leurs manifestations brutales étaient des barouds d’honneur contre un virus qui les dévastait. Ensuite, ce fut une autre histoire, celle de la création d’un lobby LGBT dont les enjeux étaient de tout autre nature. Appréhender la totalité du réel à travers le prisme d’une orientation sexuelle particulière me semble dangereux. Enfermement communautaire, désir d’acquérir des droits particuliers alors qu’il ne peut y avoir, en ce qui me concerne, d’émancipation que sur un plan collectif.

Il faut dire par ailleurs que, par goût et par hasard, j’ai eu de bien mauvaises lectures assez peu compatibles, à première vue, avec un engagement communiste.[access capability=”lire_inedits”] Oui, on trouve dans ma bibliothèque Montherlant, Morand, Nimier, Blondin, Chardonne, Déon. Et puis, honte sur moi, je compte et j’ai compté quelques jolies amitiés à droite, voire très à droite et je voudrais saluer aujourd’hui, par exemple, la mémoire d’ADG[1. 1. ADG (1947-2004) : il fut pratiquement le seul écrivain « réac » d’une Série Noire des années 1970-1980 convertie au néo-polar. Styliste hors pair, dans la lignée de Perret et Blondin, ADG avait pour nom de baptême Alain Fournier. Cela explique pourquoi un de ses plus jolis textes s’intitule Le Grand Môme.]. Ce que j’aime d’habitude chez ces écrivains et chez ces amis, c’est justement une forme de légèreté dans le tragique, d’humour qui désarme tous les conformismes, y compris les leurs, bref d’absence de sérieux dans cet esprit d’enfance cher à Bernanos. Sans même s’en rendre compte, ils m’aidaient précisément à désarmer ce puritanisme hérité d’une éducation communiste et catho de gauche. Les réacs me détendaient, anxiolytiques paradoxaux. Ils moquaient, par exemple, cette obsession d’une certaine gauche pour la libération sexuelle mais ça ne les empêchait pas de pratiquer, eux, une aimable gauloiserie ou de conseiller la lecture des Mémoires de Casanova.

Et voilà qu’on me les a changés. Avec le « mariage pour tous », je veux dire. Voilà qu’eux aussi se comportent de manière mimétique, comme les lobbys gays qu’ils dénonçaient. Ils se sont tous mis à parler de sexe, et publiquement. On me dira qu’ils employaient les mots « famille », « papa », « maman » mais les autres aussi. J’aurais pu leur en vouloir pour d’autres raisons, parce que leur opposition à la loi Taubira était le fil sortant d’une pelote que je n’avais pas envie de dévider : après le refus du mariage gay, celui de l’avortement, de la pilule, du divorce… Même pas : ce qui m’a le plus gêné, c’est de les entendre ne plus parler que de ça et l’on peut ici, si l’on veut, substantiver le pronom et renvoyer au continent noir découvert par la psychanalyse. Or le ça me gêne, le ça est obscène, je n’aime pas qu’on parle de ça en public, qu’on en fasse l’alpha et l’oméga, par exemple, de l’opposition à la politique d’un gouvernement.

Alors, en attendant que tout ça se calme, je vais redevenir puritain. De gauche..[/access]

*Photo : mikedeaf.

Eté 2013 #4

Article extrait du Magazine Causeur


Vous venez de lire un article en accès libre.
Causeur ne vit que par ses lecteurs, c’est la seule garantie de son indépendance.
Pour nous soutenir, achetez Causeur en kiosque ou abonnez-vous !
Previous article Chanter tout l’été
Next article Russie : jusqu’où montera Igor Sechin ?
Jérôme Leroy est écrivain et membre de la rédaction de Causeur. Dernier roman publié: Vivonne (La Table Ronde, 2021)

RÉAGISSEZ À CET ARTICLE

Le système de commentaires sur Causeur.fr évolue : nous vous invitons à créer ci-dessous un nouveau compte Disqus si vous n'en avez pas encore.
Une tenue correcte est exigée. Soyez courtois et évitez le hors sujet.
Notre charte de modération