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Comment imposer un milliardaire

Crédits photo : Guesus.

« Les gens riches sont différents de vous et moi ». Francis Scott Fitzgerald observait cette évidence dans sa correspondance avec Ernest Hemingway. Mais on le sait depuis La Lettre volée d’Edgar Poe, seuls les grands écrivains ont le don de repérer « ce qui va sans dire », « ce qui va de soi », et qui est justement ce qui pose problème.
En quoi consiste cette différence entre les riches et le commun des mortels, entendons les riches vraiment riches, ceux dont la fortune doit avoir quelque chose d’angoissant pour eux, comme s’ils étaient atteints de la malédiction du roi Midas qui transformait en or tout ce qu’il touchait ? Posséder ce qui se fait de plus beau ? De meilleur ? Et dans tous les domaines, à la manière de Fouquet, le surintendant de Louis XIV qui pratiquait la dépense somptuaire et improductive comme arme politique pour faire rayonner la monarchie ? Bien entendu, il y a de cela. Mais il existe également des riches qui jouissent de la pure accumulation et que la simple idée de se savoir riches suffit à satisfaire. Ils vivent misérablement, ou presque, comme l’un des personnages les plus terrifiants de la Comédie humaine de Balzac, l’usurier Gobseck qui montre que l’argent a fait basculer l’échelle des valeurs quelque part autour de 1830, noyant tout ce qui faisait la couleur du monde ancien dans les eaux glacées du calcul égoïste.[access capability=”lire_inedits”]

La richesse isole. La richesse absolue isole absolument

Non, la différence est ailleurs, et sans doute faut-il aller chercher encore chez Fitzgerald, notamment dans Gatsby le magnifique. On y raconte, au-delà d’une belle histoire d’amour, comment la richesse isole et comment la richesse absolue isole absolument. Il faut être un ancien pauvre, comme Gatsby, ou un riche très intelligent, comme Warren Buffet, pour le comprendre. Warren Buffet, une des plus grandes fortunes mondiales, est l’auteur d’une phrase désormais célèbre mais souvent mal comprise : « Il y a une guerre des classes, c’est un fait, mais c’est ma classe, la classe des riches qui mène cette guerre, et nous sommes en train de la gagner ». Mal comprise parce que, précisément, Warren Buffet ne s’en réjouit pas mais le déplore. On croit lire un communiqué de victoire et c’est un appel de détresse.
Un riche intelligent, encore une fois, comprend parfaitement que certaines choses ne peuvent pas durer. Cette déclaration date d’avant la crise de 2008 et de cette comique épidémie récente, initiée par Buffet lui-même. Ainsi quelques très riches patrons français réclament à leur tour à corps et à cris : « Appauvrissez-nous ! », et ce par le biais d’une taxe sur les très hauts revenus.

On peut y voir, comme l’ami Luc Rosenzweig, une belle opération de communication. On peut aussi penser que l’isolement dont nous parlions génère la peur. La peur est la compagne la plus fidèle du riche. Les seigneurs du Moyen Âge savaient qu’ils n’étaient pas à l’abri des jacqueries, les bourgeois des villes de la furie prolétarienne. On ne voit pas comment quelques progrès en matière de sécurisation électronique des résidences de luxe ou des buildings des quartiers d’affaires protègeraient le riche de l’exaspération de plus en plus visible de populations contemplant le fossé toujours plus profond des inégalités. Qui disait, par exemple, à l’aube des années 2000 : « Le découplage entre faible progression des salaires et profits historiques des entreprises fait craindre une montée du ressentiment, aux États-Unis comme ailleurs, contre le capitalisme et le marché » ? Un politicien démocrate américain ? Un social-libéral européen ? Eh bien non, il s’agissait du gourou monétariste Alan Greenspan, à l’époque encore gouverneur de la « Fed » et alors paré d’une infaillibilité quasi pontificale. Comme quoi, on peut s’être démené pour que les très riches deviennent encore plus riches et avoir une analyse parfaitement lucide du caractère totalement artificiel de la théorie du ruissellement qui veut que l’argent des riches finisse, au bout du compte, par profiter à tous, sans même avoir recours à une fiscalité redistributive.

Les riches qui demandent à être imposés veulent retrouver le sommeil

Les très riches ont toujours eu peur, d’ailleurs. À l’époque où ils croyaient en Dieu, ils avaient peur de l’Enfer. Ils laissaient des ecclésiastiques comme Bossuet ou Bourdaloue leur dire, sur leur égoïsme ou leurs appétits démesurés, des choses d’une violence qui donne aux diatribes des militants de Lutte ouvrière des allures d’aimables bluettes. On force le trait ? À peine. Ecoutez plutôt Bourdaloue, dans son Sermon sur les richesses : « On veut être riche à quelque prix que ce soit, on veut être riche sans se prescrire de bornes et on veut être riche en peu de temps. Trois désirs capables de pervertir des saints ; trois sources empoisonnées de toutes les injustices dont le monde est rempli. Malheur à l’homme qui veut sans cesse multiplier ses revenus, parce qu’en multipliant le sien, il y mêle infailliblement celui du prochain ». Cette peur, La Fontaine, dont on oublie trop souvent l’incroyable lucidité politique, l’évoque dans Le Savetier et le financier : « Son voisin au contraire, étant tout cousu d’or/Chantait peu, dormait moins encor./C’était un homme de finance ».

Ce qui se passe aujourd’hui, c’est que les riches qui demandent à être imposés veulent retrouver le sommeil comme le financier de La Fontaine qui se plaignait « que les soins de la Providence/N’eussent pas au marché fait vendre le dormir/Comme le manger et le boire ». Autrefois, ils s’en tiraient en pratiquant la charité ou, comme on dit désormais avec Bill Gates, la philanthropie. Se débarrasser de sa fortune totalement ou en partie au profit des pauvres, juste avant de mourir, au grand désespoir des héritiers, était une pratique courante pour faire son salut. Nos riches modernes, qui savent que Dieu n’existe plus ou alors s’est bien caché, ont trouvé un autre moyen : ils voudraient payer des impôts. Mais attention, de manière exceptionnelle. Pour montrer qu’ils ne sont pas si seuls, qu’ils ne sont pas si différents, qu’ils n’ont pas si peur. D’après le chiffrage de Maurice Lévy lui-même, le PDG de Publicis, il s’agirait ponctuellement de 300 millions d’euros.
C’est très aimable, mais le problème est qu’aujourd’hui comme hier, cela ressemble à de la charité, voire à de l’aumône. Et que devant l’ampleur des efforts demandés, cette aumône pourrait finir par ressembler à une provocation.[/access]

Le Bloc

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Septembre 2011 . N°39

Article extrait du Magazine Causeur


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Jérôme Leroy est écrivain et membre de la rédaction de Causeur. Dernier roman publié: Vivonne (La Table Ronde, 2021)

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