Accueil Politique « L’immigration n’est ni une chance, ni une menace mais une question politique »

« L’immigration n’est ni une chance, ni une menace mais une question politique »


Laurent Bouvet est politologue. Il vient de publier Le sens du peuple, Gallimard, janvier 2012

Vous expliquez comment la gauche antitotalitaire, parce qu’elle peine à se défaire du souvenir de l’URSS et se méfie donc tout à la fois du peuple (en tant que masse) et de l’Etat, a favorisé le modèle individualiste et multiculturaliste. N’y a-t-elle pas été largement aidée par une autre gauche, « l’anticolonialiste », qui se défie de l’Etat par internationalisme, et voit des « néo-colonisés » partout ?

Oui tout à fait. C’est d’ailleurs en grande partie la « même » gauche. L’anticolonialisme et l’antitotalitarisme ont de nombreuses caractéristiques communes – au-delà de la gauche d’ailleurs bien évidemment. Mais ce que vous dites est très juste : l’existence d’un sentiment de culpabilité à l’égard du passé colonial du pays a contribué à construire et à renforcer le multiculturalisme normatif dont je parlais plus haut.
On en retrouve la trace non seulement dans l’idée, légitime, qu’il y a une attention particulière, au regard de l’Histoire, à porter à des populations dont les droits ont été niés par exemple mais encore dans celle, moins évidente, que l’immigrant notamment, s’il vient d’un ancien pays colonisé, serait nécessairement plus légitime que l’habitant du pays d’accueil. Qu’il y aurait un dû à payer par les sociétés colonisatrices d’antan, même si c’est au détriment de leurs propres populations. Cette forme de culpabilité actualisée a pu conduire certains à défendre, coûte que coûte, des prescriptions normatives du type « l’immigration est une chance pour la France », et ainsi de justifier, par exemple, au moment même où la crise économique sévissait, des pratiques de concurrence sur les emplois à bas salaire entre résidents et immigrants. Ce qui n’a pas été neutre dans la montée en puissance des mouvements néopopulistes dont le Front national en France est l’exemple-type.
Outre qu’il s’agit d’un comportement, à gauche, d’auxiliaire d’une « flexibilisation » par le bas du marché du travail et d’un patronat parfois sans scrupules en la matière, on peut estimer que politiquement ce n’est pas d’une grande habileté. Cela installe l’idée d’un faux débat entre l’immigration-chance et l’immigration-menace.

Un faux débat qui relaie néanmoins une question que tout le monde se pose : doit-on redouter ou se réjouir de l’immigration ?

L’immigration n’est ni une chance, ni une menace. Elle n’est qu’une question politique, économique, sociale, culturelle… qui se pose à toute grande société ouverte. Et doit être traitée comme telle, en fonction des intérêts du pays, de la zone (l’Europe en l’occurrence pour la France), et non de manière idéologique. Hélas, à gauche, on trouve en la matière encore beaucoup d’idéologie sur ce sujet. Beaucoup d’impensés et de tabous, dont le seul résultat tangible n’a pas été d’améliorer le sort de ceux que la gauche prétend défendre et aider mais plutôt de renforcer leur stigmatisation – notamment en aidant à croître les idées du Front National – et, au sein de ces populations, certaines parties radicalisées, peu enclines à l’intégration et au vivre ensemble.
Ce qui est valable ici pour l’immigration vaut bien entendu avant tout pour l’islam compte tenu des crispations suscitées ces dernières années autour de cette religion. En bref, il me semble que l’attitude excessivement multiculturaliste d’une partie de la gauche a favorisé davantage que combattu l’influence parallèle du Front national et des extrémistes musulmans dans notre pays. Si la gauche revient au pouvoir en 2012, il faudra sortir de cette impasse et des faux débats qui y ont conduit.

Lorsque vous parlez du populisme, vous affirmez que beaucoup de populisme nous éloigne de la démocratie, mais qu’un peu nous en rapproche… peut-il y exister un « bon » populisme ?

L’expérience historique du XXe siècle a permis de comprendre que le populisme soulève au moins autant de problèmes qu’il prétend en résoudre. Pourtant cela n’a suffit ni à l’éteindre ni à le disqualifier comme mode de protestation politique dans le cadre démocratique. La radicalité de son propos central, contre tout ce qui fait la subtilité démocratique, ne pouvant jamais briser le lien étroit qui l’attache à la démocratie elle-même. Car le peuple de la démocratie est le même peuple que celui du populisme. Ce qui fait que pour le comprendre, ce à quoi l’époque contemporaine nous oblige, et, si nécessaire, le combattre, ce à quoi les événements peuvent nous contraindre, il ne faut pas le rejeter comme la pathologie de la démocratie, définitive et odieuse, dont il prend si souvent la forme mais plutôt lui restituer son caractère dialectique.
Le populisme est en effet le mal démocratique dans les deux sens du terme : il l’affaiblit en la menaçant mais il l’alarme aussi sur ses insuffisances et ses dérives. Cela ne veut pas nécessairement dire qu’il y aurait un bon et un mauvais populisme, encore moins parce qu’on pourrait qualifier le premier de gauche alors que le second serait de droite voire d’extrême-droite. Cela signifie plutôt qu’il faut en accepter l’incontournable présence dans la politique démocratique, qu’il faut même sans doute l’encourager comme composante d’une critique indispensable de l’ordre démocratique, tout en en reconnaissant les limites et en refusant fermement leur dépassement. Cette responsabilité lourde autant qu’inévitable est celle du peuple tout entier. C’est d’abord et avant tout pour cela que la gauche doit se remettre à l’écouter et à mieux le représenter, qu’elle doit en retrouver le sens.

Après que François Hollande a prononcé le discours – considéré comme fondateur – du Bourget, le pensez-vous sur la bonne voie pour retrouver « le sens du peuple », et reconquérir cet électorat naturel de la gauche ?

Le discours du Bourget représente incontestablement un moment-clef de la campagne de François Hollande, et même, sans doute, au-delà, en ce qu’il a remis en cause un certain nombre des évolutions et des présupposés des 30 dernières années au PS et à gauche. Est-ce qu’il sera suffisant pour assurer la reconquête des catégories populaires ? Je n’en sais rien. On ne modifie pas ainsi en quelques mois de campagne des années d’évolution. Le candidat du PS lui-même est le produit de toutes ces années. Il a été formé et je dirais forgé dans le creuset du socialisme français des 30 dernières années dont tout ce dont nous venons de parler est une composante essentielle. Mais dans le contexte institutionnel français, une campagne présidentielle est en même temps un moment très privilégié pour faire « bouger les lignes » comme l’a dit un autre candidat de la gauche. Espérons qu’il en soit ainsi.
Au-delà, ma préoccupation n’est pas celle de la victoire de la gauche qui me semble assez imparable compte tenu de l’état de la droite et surtout de la qualité très faible de son leader après ses 5 années de présidence – une présidence ratée pendant laquelle Nicolas Sarkozy a divisé et affaibli le pays. Ce qui me paraît plus important, ce sont les conditions de l’exercice du pouvoir que rendra possible la victoire. Sur quel socle sociologique la gauche au pouvoir va-t-elle s’appuyer ? Est-ce qu’il sera suffisamment large et profond pour lui permettre de durer et surtout d’agir dans la durée ?
C’est là que l’idée de « sens du peuple » (l’expression est du grand historien Michelet) prend tout son sens. Eprouver le sens du peuple, ce n’est pas seulement mobiliser les catégories populaires, celles qui ont été longtemps oubliées par la gauche, pour gagner une élection, c’est donner à tout le peuple, celui des citoyens, celui de l’égalité sociale et celui de la reconnaissance commune, dans une conception ouverte et moderne de la nation, la perspective de sa pleine et entière expression. C’est donner au peuple, collectivement, ensemble, toute sa place. Bien au-delà des désirs, besoins et identités individuelles. C’est la tâche historique de la gauche, en France et ailleurs, tout particulièrement en des temps difficiles comme ceux que nous traversons.

Laurent Bouvet, Le sens du peuple, Gallimard, janvier 2012



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