Les rien-pensants | Causeur

Les rien-pensants

Le politiquement correct est devenu minoritaire. Il n’en reste pas moins hégémonique

Auteur

Elisabeth Lévy

Elisabeth Lévy
est fondatrice et directrice de la rédaction de Causeur.

Publié le 10 juin 2014 / Politique Société

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polony zemmour inrocks

Le « politiquement correct », c’est comme le pudding : la preuve de son existence, c’est qu’on en mange tous les jours – et même jusqu’à l’indigestion. Curieux, quand on y pense, vu que nul ou presque ne reconnaît aimer ça. En effet, le terme appartient désormais au répertoire des noms d’oiseaux que l’on s’envoie à la figure dans le débat public. Il y a un quasi-consensus pour le dénoncer et personne pour le revendiquer, des légions de victimes et pas l’ombre d’un coupable. Bref, le politiquement correct est dans toutes les têtes. Surtout dans celles des autres.

C’est que si le mot est omniprésent, chacun a sa petite idée sur la chose. À ce compte-là, on se dit qu’on ferait mieux d’abandonner cette catégorie devenue inopérante à force d’être accommodée à toutes les sauces. Si on ne sait plus qui, de Pascale Clarke ou de Natacha Polony, d’Edwy Plenel ou d’Éric Zemmour, des Inrocks ou de Causeur, incarne le politiquement correct, c’est que ce terme n’a plus de sens. Un destin presque naturel pour une entreprise idéologique qui prétendait transformer le réel en régnant sur les esprits, donc en régentant le langage. Puisque « mal nommer les choses ajoute aux malheurs du monde », il devrait suffire de bien les nommer pour lui apporter le bonheur. L’ennui, c’est qu’il y a erreur sur la nature du « bien » dont il est question. Là où Camus parlait de vérité, les apôtres du politiquement correct convoquent la bienséance. Là où il faudrait affronter le réel tel qu’il est, ils entendent nous obliger à le voir tel qu’il devrait être, ou tel qu’ils croient qu’il devrait être. Là où on devrait s’efforcer de bien penser, ils ont inventé la bien-pensance. Au final, ils n’ont pas fait le bonheur du monde, ils nous ont pourri la vie.
Vous me direz qu’il faut choisir. Si le politiquement correct n’existe pas, il est absurde de le dénoncer. Pour sortir de cette impasse, une clarification s’impose.

Né dans les universités américaines dans les années 1970, le politiquement correct est devenu le code culturel des classes urbaines mondialisées avant de s’imposer à tous sous la forme d’une pensée obligatoire et, pour finir, d’une politique. Comment peut-on être contre le mariage gay ? Comment peut-on être eurosceptique ? Comment peut-on souhaiter le retour des frontières ? Comment peut-on être de droite ? Dans son dernier avatar, le politiquement correct n’a pas grand-chose d’autre à offrir que le viatique progressiste psalmodié en quelques slogans par des benêts à carte de presse : «L’immigration est une chance pour la France », « L’Europe est notre avenir », « La femme est l’avenir de l’homme ». Il se pâme devant la saucisse à barbe et s’étrangle face à la Manif pour tous. Il aime son prochain mais déteste volontiers son voisin. Il adore la différence mais abhorre la divergence.
En se diffusant, le politiquement correct a donc perdu en précision, au point de devenir un vague synonyme de « conformisme », de « bien-pensance », voire simplement de « gauche ». Or, justement, la gauche est, intellectuellement sinon politiquement, en voie d’épuisement. Il serait absurde de nier qu’il existe un conformisme de l’anti-conformisme ou, pour le dire autrement, une doxa conservatrice qui s’oppose à la doxa progressiste. Les uns se croient subversifs parce qu’ils épousent une personne de leur sexe, les autres parce qu’ils se marient à l’église. Le monde fantasmatique des premiers est peuplé de réactionnaires et de suppôts de l’ordre moral, celui des autres est livré aux syndicats gauchistes et aux enseignants bolcheviques qui incitent les enfants à la débauche. Et comme toujours, la première victime de cette guerre des récits, c’est la vérité.

Dans ces conditions, dira-t-on, autant reconnaître que le politiquement correct a changé de camp. Caron et ses innombrables clones ont assurément perdu la bataille des idées. C’est bien ce qui les enrage. C’est d’abord avec stupeur, puis avec dégoût, qu’ils ont assisté à la montée en puissance de leurs adversaires, affublés du gentil surnom de « néo-réacs ». Non contents d’exister, ce qui était déjà gonflé, ces malfaisants osaient marcher sur leurs plates-bandes médiatiques – sur la pointe des pieds, certes, mais c’était déjà trop. Pour un Zemmour ou une Polony autorisés (comme votre servante) à exprimer une opinion inconvenante, combien de centaines d’éditorialistes convenables et surtout, combien de soutiers anonymes qui, sans même en être conscients, distillent une vérité officielle qu’il ne leur viendrait même pas à l’idée de contester ?
C’est alors qu’est née l’idée de retourner à l’envoyeur cette arme de guerre sémantique : le politiquement correct, c’est vous !
Tout doux mes bijoux ! La manœuvre, fort habile au demeurant, repose sur une entourloupe. De fait, hier triomphant, le politiquement correct est aujourd’hui minoritaire, ce qui lui permet de se parer de l’habit flatteur de la résistance. Il n’en reste pas moins hégémonique. Maître des lieux où se fabrique l’opinion – les médias et, dans une moindre mesure, l’Université –, il se la joue rebelle tout en exerçant férocement la police du langage, de la pensée et même des arrière-pensées. De ce point de vue, Aymeric Caron, chroniqueur gauche de Laurent Ruquier, est un cas d’école, le mètre-étalon que l’on devrait empailler (après sa mort, que l’on souhaite la plus tardive possible), pour l’exposer au pavillon des poids et mesures de Sèvres. Caron ne pense pas, mais il pense bien.

N’empêche, il serait cruel de lui disputer le macaron de la rébellion auquel il semble tant tenir. Après tout, je veux bien endosser le maillot du politiquement correct – pour peu qu’il soit seyant et ajusté. Tant qu’à faire, j’aimerais autant exercer le pouvoir qui va avec.
Cette bataille de chiffonniers pour décrocher la médaille de l’incorrection est certes hautement comique, mais aussi parfaitement dérisoire. Ce qui l’est moins, c’est qu’elle révèle une fracture profonde, peut-être irréductible. On peut avoir des désaccords, c’est même le sel de l’existence. On peut se détester, et même se mépriser. Mais quand on ne s’accorde plus sur les mots et sur le récit, on ne vit plus dans le même monde. On ne saurait s’y résoudre car, malgré tout ce qui nous sépare, nous n’en avons pas d’autre sous la main. En vérité, nous n’avons pas d’autre choix que de réapprendre à parler le même langage – c’est-à-dire, littéralement retrouver un sens commun. Le bon de préférence.

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Causeur 14 - juin 2014   

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*Photo : ALFRED/SIPA. 00543003_000006.

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    La rédaction de commentaires est impossible pour cet article

    • 1 Décembre 2014 à 14h18

      GEGEPE dit

      J’avais pris l’habitude d’appeler “non-pensants”, ceux que vous nommez ‘rien-pensants”. Au-delà de cette petite question terminologique, il est clair que l’espace entre la “bien” et la “rien-pensance”, à savoir la modeste réflexion de bon sens, est désormais proscrite. Les vociférations caronesques ont un côté ridicule compte-tenu de la stupidité du personnage, mais elles contribuent à relayer la tonalité générale de la propagande télévisuelle.

    • 14 Juin 2014 à 21h46

      JLT dit

      Cela fait des années, depuis Jean Ferrat en fait, que je trouve stupide cette formule “la femme est l’avenir de l’homme”. Je suis heureux de voir que le choix de m’abonner à Causeur n’est pas un hasard…On dirait qu’un parfum d’intelligence commence à s’ échapper du marais journalistique ordinaire. 
      Merci à E. Levy 

      • 17 Juin 2014 à 13h02

        _Georges_ dit

        Aragon, en fait. La citation exacte est “Ma femme est une bossue, agent du Komintern, et mon avenir est foutu.”

    • 13 Juin 2014 à 7h23

      Marquis mari dit

      C’est diablement mal écrit, on dirait philippe Murray qui mâche un malabar après avoir pris un tranxène, je vais tout de même essayer de commenter : Caron a critiqué Israël, il est vilipendé. Car le fond est bien celui-là. Le sot, il lui suffisait de continuer de critiquer la France, et il n’aurait eu aucun tollé communautaire, pardon, je voulais dire médiatique.

    • 12 Juin 2014 à 17h32

      Arsenelupin dit

      “De la manœuvre des mœurs et du silence des mots dans le le lexique français.Itinéraire d’une bienséance langagière inédite:Le Politiquement Correct,entre splendeur et trahison.” Tel est le titre d’un texte remarquable d’une linguiste (Julie Masmejean )que je recommande aux lecteurs de Causeur en plus des références à la théorie de Lacan sur les 4 discours  et le signifiant comme “substance jouissante”

    • 12 Juin 2014 à 14h01

      josette benchetrit dit

      Le problème de la non -pensée, c’est qu’elle est dangereuse. car elle nous plonge dans la jouissance.Le lynchage, le meurtre le symptôme, la folie, la barbarie sont des lieux de non pensé et de jouissance.
      ce n’est pas pour rien que lorsque Lacan a écrit l’éthique, il a parlé de la jouissance en l’identifiant au mal.
      Tout ce qui interdit la pensée est donc dangereux.MAIs il faut voir que certains paranos vont douter de tout au nom de la pensée … les complotistes et negationnistes sont de ceux-là.  Le parano croit penser là où il ne fait que jouir. le delire parano converge vers ce qu’il cherche: à démontrer que le mal est porté par son bouc emissaire.  ”j’ai reussi où le paranoïaque échoue” Freud. Faut voir que parfois, la jouissance parano occupe le monde, cf Hitler et l’antisionisme. Ce n’est pas par hasard si cette epoque est aussi celle de la fin de la psychanalyse. retour du refoulé, resistance à sa verité, non pensée…Sale epoque.

    • 12 Juin 2014 à 13h40

      josette benchetrit dit

      le plus bel exemple est en effet celui d’aymeric Caron. il s’affiche “Incorrect”.mais sur le sujet d’Israel, il est en plein dans le mille.
      Pourtant, je lui pardonne car au sujet des animaux, il est assez incorrect pour etre près à voir ce qu’il y a d’immonde dans les cruels traitements imposés à ces innocents qui sont parfois battus à mort par des garde-chiourme ivres de leur toute puissance.  je ne me vois pas combattre les antisemites sans rendre hommage à l’antispecisme. IL nous faut etre coherent et appeler un crime par son nom.MAIs, envers les betes, c’est incorrect de le dire. Donc Aymeric est à la fois “rien-pensant”(bravo pour le joke)décérébré envers Israel, et hyper pensant envers les animaux. j’essai de penser dans tous les champs.

      • 12 Juin 2014 à 13h43

        josette benchetrit dit

        Heu, dsl, vu le nombre de fautes que j’ai laissées, j’ai oublié de penser à l’ortho correcte exigible. ;)

    • 11 Juin 2014 à 14h58

      Prince Murat dit

      Hier, le 10 Juin 2014 à 16h43, j’avais proposé une définition élargie, non pas des mots politiquement corrects, mais d’un mode de raisonnement et surtout d’argumentation ”politiquement correct” qui est caractéristique de beaucoup de vos interventions.
      Mais cela vous mettait tellement en difficultés, que vous n’avez pas trouvé de réponse…

      Prince Murat dit :
      Si je devais proposer une définition de “politiquement correct”, je dirais : un point de vue politique, quel qu’il soit, que celui qui l’énonce considère comme tellement évident, coulant de source, qu’il ne prend même pas la peine de dire un seul mot pour le justifier.
      Exemple, lors du dernier ”On n’est pas Couché”, Jean-François Kahn qui demande à plusieurs reprises à Aymeric Caron : ”Pourquoi faut-il être, à priori, contre le Front National ?”
      Aymeric se garde bien de répondre.
      Il y a ici une dame qui vous dira “Parce qu’Adolfine est une Borgnesse” !

      • 11 Juin 2014 à 16h14

        Prince Murat dit

        Ce commentaire était destiné à Nadia, mais il ne s’est pas tout à fait positionné où je le voulais.
        Mais, surtout, il met Nadia tellement en difficulté, qu’elle ne me répondra pas !

        • 11 Juin 2014 à 18h17

          nadia.com dit

          Mmmm ?
          Qu’est-ce qui doit me “mettre tellement en difficulté” ? Là à vue de nez je ne vois pas.
          Je ne regarde pas l’émission dont vous parlez, je ne supporte ni JFK ni Caron ni Ruquier, et encore moins Polony, là c’est fait.
          Le “politiquement correct” ne veut rien dire, là c’est fait.
          Quant au FN… que vous dire. L’histoire, le vide, le vent, la haine, la démagogie, le populisme. ça suffit non ?
          Autre chose ?

        • 11 Juin 2014 à 18h21

          Belle dit

          Attention, Nadia.
          Ne le provoquez pas davantage.
          Enfin euh vous savez… Bref il vous cherche depuis le début de l’après- midi. 

        • 11 Juin 2014 à 18h24

          nadia.com dit

          Ah bon ?
          J’avais pas vu.
          Murat me cherche ? La bonne blague.
          Il risque pas de me trouver -;))

    • 11 Juin 2014 à 13h32

      _Georges_ dit

      Je sens que l’on va retomber dans le “total respect”, et que le politiquement correct va remporter sa plus grande victoire.

      Interdiction de dire que le roi est nu et la morale inopérante.

      Pelo se trompe. Le politiquement correct n’était pas une insulte, au départ, juste une étape délirante dans la marche aveugle du progressisme en son immense envie de nettoyer le réel et condamner l’histoire.

      Le politiquement correct a existé ; il a fait et fait rage, et se communique à tous, par imitation et intimidation.

      Seul son ridicule a pu lui être fatal. C’est comme cela qu’il est devenu une insulte.

      Maintenant, Polony, nadia et Elisabeth Lévy veulent le châtier. Volonté de sauver le féminisme ? ou de ne pas désespérer Le Monde et Médiapart, après Billancourt ?

      • 11 Juin 2014 à 15h01

        Guenièvre dit

        “Le politiquement correct n’était pas une insulte, au départ, juste une étape délirante dans la marche aveugle du progressisme en son immense envie de nettoyer le réel et condamner l’histoire.

        Le politiquement correct a existé ; il a fait et fait rage, et se communique à tous, par imitation et intimidation. ”

        Je suis bien d’accord avec vous _Georges_. On confond conformisme et politiquement correct. Le politiquement correct est le conformisme d’une époque, celle des années 80-90 , conformisme qui avait des caractéristiques bien particulières par exemple celle d’euphémiser les termes et de passer sous silence tout qui pourraient heurter certaines catégories de la population. Si la tendance s’inverse , si la majorité médiatique appelle un chat un chat et dit les choses de façon abrupte voire brutale on aboutit à un autre conformisme qui n’est pas du politiquement correct. .
        Mais la bataille du vocabulaire est une caractéristique de notre époque…

      • 11 Juin 2014 à 18h23

        nadia.com dit

        Nuance, nuance, Georges.
        Polony et Lévy ne le châtient pas. A un elles en substituent un autre qui n’est que le reflet du premier.
        Moi le PC m’ennuie. C’est un carcan. Je préfère les idées. Piquer à l’un et à l’autre. A droite et à gauche et même au centre. Etre libre, quoi.
        Entendre les deux journalistes que vous citez se plaindre du PC est très drôle. Leur anti-bienpensance est une autre bien-pensance.

      • 11 Juin 2014 à 19h34

        pelo dit

        Georges, je n’ai pas dit “au départ” pour l’insulte.

        Au départ, le “politiquement correct”, que ce soit du point de vue anglo-saxon (political correctness) ou du point de vue français (cf Foucault) correspondait à une justesse de jugement (juridique ou scientifique).

        C’est par la suite, quand le terme s’est répandu, donc gavauldé, fin 70 – 80, qu’il a pris cette tournure négative qui a toujours cours aujourd’hui (et plus que partout ailleurs sur Causeur).

        Derrière cette “insulte”, il y a comme la jalousie de la pensée de l’autre qu’on croit dominante, à la place de laquelle l’”insulteur” aimerait de toute force substituer la sienne.

        Effet miroir.

        Il doit y avoir du complexe de supériorité/infériorité là-dedans. Où là aussi se joue un effet miroir…