Prilepine, un grand écrivain russe | Causeur

Prilepine, un grand écrivain russe

Portrait du guerrier en artiste (1/2)

Auteur

Monique Slodzian
est traductrice du russe, notamment de Zakhar Prilepine.

Publié le 13 mai 2017 / Culture

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Depuis qu’il a annoncé publiquement, le 13 février dernier, sa décision d’aller faire la guerre au Donbass, Zakhar Prilepine est vilipendé dans la presse libérale russe sur l’air « Ah, je vous l’avais bien dit, ce Prilepine est un fasciste ! ». Absurde.
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Zakhar Prilepine. Photo: Hannah Assouline.

Depuis qu’il a annoncé publiquement, le 13 février dernier, sa décision d’aller faire la guerre au Donbass, Zakhar Prilepine est vilipendé dans la presse libérale russe  sur l’air « Ah, je vous l’avais bien dit, ce Prilepine est un fasciste ! ». Le site de l’Atlantic Council, basé à Washington, donne une version illustrée de l’information avec photos du bataillon qu’il commande, localisation du quartier général et commentaires venimeux à propos des militants « ultra-nationalistes » qui le composent. C’est donner par avance quitus à  l’armée de Kiev pour bombarder  l’hôtel « Prague » de Donetsk. Ni vu ni connu ou presque ! Dans la presse occidentale les protestations seraient à peine audibles.

En vérité, le sort de Prilepine se confond en Occident avec celui du Donbass, victimes l’un et l’autre  d’un même  boycott. Pour ceux qui, comme moi,  ont  la chance de le connaître, de le lire, de le traduire et d’être de ses amis,  ces attaques calomnieuses sont insupportables et stupides.

Un enragé, pas une tête brûlée

C’est sans conteste l’une des grandes voix littéraire de notre temps, auteur de 5 romans et 8 recueils de nouvelles  traduits en 12 langues. A 42 ans, il a construit une œuvre. De quelle tête brûlée va-t-on parler? Il a la rage, ce n’est pas pareil. Né en 1975, il n’a rien oublié ni rien pardonné aux années 90. Ne cherchez pas ailleurs la clé de ses engagements successifs, depuis son adhésion au mouvement national-bolchevique d’Edouard Limonov en 1994 jusqu’à sa dernière décision de prendre les armes pour le Donbass. A l’insouciance de son enfance soviétique  a succédé la brutalité du désastre de la perestroïka  et de la contre-révolution libérale. Il n’est pas question ici de nostalgie de l’enfance mais de douleur et d’humiliation et des effets dévastateurs d’un libéralisme sauvage sur une société hébétée que lui, Zakhar, regarde en face et décrit avec une vérité stupéfiante.

>> A lire aussi: Guerre et paix à Donetsk – Un reportage de Victoire Chevreul

En 1995, il a 20 ans et part au service militaire ; à la sortie, il suit la formation proposée par l’école de la police pour devenir OMON (forces spéciales), en même temps que des études à la faculté des lettres. L’itinéraire  banal d’un jeune homme issu d’une famille pauvre, en Russie comme ailleurs. Il  est envoyé  en Tchétchénie l’année suivante. Puis au Daghestan. Il  revient sain et sauf de la guerre, mais profondément marqué. En 1999, il termine ses études et quitte les OMON. Son père, professeur de collège a perdu son travail  et s’est perdu dans l’alcool, à en mourir. Sa mère infirmière survit à peine. La crise financière de 1998 a encore aggravé la situation économique et Zakhar, devenu père de famille, est policier le jour et garde du corps la nuit, ou encore videur de boîte de nuit.

Longtemps opposant résolu à Poutine

Il entre dans un journal local en 2000 et en devient bientôt le rédacteur en chef ; il  collabore au journal des nationaux-bolchéviques, Limonka; publie ses récits dans des dizaines de journaux et de revues. Pathologies, son roman sur la guerre de Tchétchénie sort en 2004 et fait de lui, d’emblée, l’un des maîtres de la prose de guerre.  San’kia, véritable brûlot révolutionnaire, paraît en 2006, suivi du Péché en 2007. Il enchaîne romans, nouvelles,  récits  et essais. Il n’en néglige pas pour autant la politique et donne chaque jour des papiers politiques à la presse d’opposition. Et ce n’est pas le point de vue de Sirius.

Jusqu’en 2014, il est un adversaire résolu du Kremlin. Il se définit lui-même comme « de gauche, jeune et méchant », titre de l’une de ses nouvelles. A  la question du président Poutine : « Y aurait-il chez nous quelqu’un qui veuille réitérer 1917 ? », posée pour de vrai à une assemblée de 500 écrivains, la réponse de Prilepine est sans ambages. « Monsieur le Président, c’est vous qui ne voulez pas voir revenir l’année 1917, parlez pour vous. Ici il y a des gens qui le souhaitent et  1917 peut revenir ».   Peut-on être plus clair ? S’il n’est pas seul à ne pas aimer le pouvoir (« c’est sympa, admis par tous et bien vu », dit-il lui-même avec ironie), sa carte de visite «  russe et de gauche » est jugée du plus mauvais goût par la bourgeoisie qui a « la cervelle légèrement luxée » et se prosterne devant l’Occident.

En 2014 éclatent les événements de « Maïdan ». Comme beaucoup à gauche, il y voit un coup d’Etat téléguidé et financé depuis « l’autre côté de l’Océan ». C’est désormais en Ukraine que se joue l’avenir de la Russie et celui de la révolution qu’il attend. Il y a pour lui un avant et un après la sécession du Donbass et le retour de la Crimée dans le giron de la Russie. L’armistice qu’il signe avec le Kremlin ne vaut que comme adhésion conditionnelle à sa politique extérieure. A tort ou à raison, il croit la Russie capable de mettre le monde sur d’autres rails. Elle a été capable d’une révolution qui, partout, a donné aux peuples opprimés le signal de leur libération, pourquoi n’ouvrirait-elle pas les portes d’un autre avenir ? L’urgence est donc de la libérer du capitalisme dévergondé qui la ruine au-dedans et d’empêcher l’Occident de l’attaquer du dehors. A cet égard, ultime tentative d’étrangler la Russie en postant les forces de l’OTAN à sa porte, la guerre en Ukraine est devenue  un front révolutionnaire.

Engagé volontaire au Donbass

Donc, le 13 février dernier, lorsque la nouvelle est tombée annonçant que Zakhar Prilepine  s’engageait  dans la guerre au Donbass, ce ne fut pas vraiment une surprise. Il y avait  eu les convois humanitaires qu’il subventionnait et escortait lui-même. Puis son rôle de conseiller auprès d’Alexandre  Zakhartchenko, président de la République populaire de Donetsk. Son  Journal d’Ukraine, paru en 2015,  racontait le cauchemar  de la  guerre civile, avec ses loufoqueries. Le Donbass ne le quittait pas. Il inventait sans cesse de nouveaux moyens  pour collecter des fonds : n’a-t-il pas créé chez lui, à Nijni-Novgorod,  un atelier de fabrication de teeshirts ? Elu écrivain de l’année en 2016, il s’est ainsi fait vendeur de vêtements en ligne, en même temps qu’organisateur d’événements et  correspondant de guerre. Le 10 février dernier, il organisait un téléthon en faveur des enfants du Donbass, le 5 avril un concert de rock, tous deux avec le même mot d’ordre : « Assez tuer ! ». Notez bien que l’ennemi, le fauteur de guerre, n’est nullement  pour lui le peuple ukrainien, mais « l’orangisme de Kiev » dont l’objectif est d’arracher l’Ukraine au monde russe et de  fourrer les fusées de l’OTAN sous le nez de la Russie.

La décision ne datait pas d’hier et Zakhar n’était pas homme à reculer devant les risques – et Dieu sait qu’ils sont énormes comme en témoigne le blog de l’Atlantic Council. Il a laissé à Nijni Novgorod Macha et leurs quatre enfants. Seule une sensibilité généreuse peut nourrir pareille détermination. C’est tout Zakhar.

Un des enragés de la littérature russe

Je lui ai parlé pour la première fois  en mars 2013 dans le lieu le plus convenu du monde : au Salon du livre, où il présentait ses livres en français. Je venais lui demander l’autorisation de publier  sa Lettre au camarade  Staline, le fameux  pamphlet publié le 30 juillet 2012 sur le journal en ligne Svobodnaïa Pressa, qu’il venait de lancer avec son ami Sergueï Chargounov, autre figure de proue de la littérature et de la politique russes1. La Lettre avait soulevé une tempête d’indignation dans les médias ultralibéraux. C’est qu’il avait eu l’outrecuidance de l’écrire en leur nom et, coup de poing final, il concluait : « Malgré tous nos efforts, nous ne parvenons pas à disperser ton héritage et ton nom aux quatre vents, à substituer à la mémoire lumineuse de tes superbes réalisations celle, sombre, de tes crimes, oui, de tels crimes réels et monstrueux. Nous te sommes tous redevables. Sois maudit. »

L’électrochoc provoqué par la Lettre était tel qu’elle devait à mes yeux figurer dans l’ouvrage que je préparais sur les jeunes écrivains russes en rébellion  contre le régime mis en place en 1991, après le dépeçage de l’Union soviétique orchestré par l’Occident. Grâce à son aide, la Lettre à Staline surplombe le portrait de mes Enragés de la jeune littérature russe (La Différence, 2014) .

Un contraste m’a longtemps intriguée. Sa spontanéité et sa cordialité naturelles tranchaient  avec la froideur qu’il montrait dans les tables rondes auxquelles j’avais assisté. A partir du tollé soulevé par la Lettre, j’en  comprenais  mieux la raison. A Paris, il se retrouvait chaque fois en compagnie d’écrivains russes qui, au pays, le combattaient sans merci, et pour lesquels il n’était qu’un salaud doublé d’un imposteur, faisant moisson de prix littéraires. En 2012, à la surprise générale, son roman Le péché, déjà couronné du prix « bestseller national »  en 2008,  décrochait le super bestseller national pour la décennie, damant le pion au  maître du roman,  Viktor Pelevine, lequel s’en souviendra en 2017, accusant le commandant Prilepine de rechercher les bienfaits du Kremlin : “Quand tes livres sont de la merde, il faut bien que tu gagnes de l’argent avec le terrorisme ». Misérable dépit : en 2015, le grand roman de Prilepine, Le refuge, qui devrait bientôt sortir en français, était le livre le plus demandé dans les bibliothèques de toute la Russie et le n°1 des ventes en librairie.

  1. Livre sans photographies paru en 2015, Editions de la Différence. Chargounov est aujourd’hui député apparenté communiste.

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    La rédaction de commentaires est impossible pour cet article

    • 14 Mai 2017 à 1h36

      Brice Briselances dit

      Fameux libérateurs des peuples les russes ! C’est bien connu ! Article qui prouve que l’abus d’anti-libéralisme comme de tout alcool frelaté rend aveugle et con.

    • 13 Mai 2017 à 22h28

      Schlemihl dit

      Que chacun ait sur la guerre en Ukraine l’ opinion qui lui plaira et c’ est aux habitants de Lougansk Sebastopol Quertche de décider de leurs propre destin . ce n’ est pas sur les bords de la Seine qu’ on sait le mieux ce qui est bon sur les bords du Tanaïs ou en Tauride .

      Je ferai quelques observations sur le passé :

      Après 75 ans de communisme je ne sais pas trop ce dont in peuple a besoin . Il faut arrêter le communisme tout de suite , même si on sait qu’il soutient la société et l’ empêche de livrer dans le chaos . Plus il dure plus il détruit et aggrave le chaos inévitable . Capitalisme sauvage libéralisme démocratie réactions ne marcheront évidemment pas . Une dictature à la Pinochet serait le moindre mal , mais il faudrait des citoyens chiliens . Plus de communisme et arrive ce qui peut arriver ! je ne demande à personne d’ être content .

      Je suis content d’ apprendre que Staline a de superbes réalisations à son actif , mais je ne sais pas lesquelles  . Je reconnais qu’en 1941 il a su montrer du caractère et être un chef , ce qui était désespérément nécessaire . Mieux un vaut un chef peu compétent et implacable mais qui donne des ordres qu’un chef qui ne fait rien et qui refuse de commander . Pour le reste il a vigoureusement liquidé l’ économie , assassiné en très grand dans les républiques musulmanes , exterminé un nombre ahurissant de paysans ukrainiens , déporté fusillé exterminé , a été féroce et assassin chez les Estoniens Lettons Lituaniens Galiciens , comme en Russie et partout d’ailleurs . Point positif : il a tué les communistes en 1937 . Je rappelle que les nazis sont allés jusque en Asie .

      La Russie a donné aux peuples opprimés  un espoir de libération ? je proteste contre cette déviation petite bourgeoise . Les nationalités devaient disparaître  .

      Au fait ou en est l’ Affaire Kirov ? Je suggère des mesures énergiques , quelques bombes H sur Saint Petersourg pour commencer . Pour commencer seulement .

      S M I E R T ‘  

    • 13 Mai 2017 à 22h23

      Schlemihl dit

      Que chacun ait sur la guerre en Ukraine l’ opinion qui lui plaira et c’ est aux habitants de Lougansk Sebastopol Quertche de décider de leurs propre destin . ce n’ est pas sur les bords de la Seine qu’ on sait le mieux ce qui est bon sur les bords du Tanaïs ou en Tauride .

      Je ferai quelques observations sur le passé :

      Après 75 ans de communisme je ne sais pas trop ce dont in peuple a besoin . Il faut arrêter le communisme tout de suite , même si on sait qu’il soutient la société et l’ empêche de livrer dans le chaos . Plus il dure plus il détruit et aggrave le chaos inévitable . Capitalisme sauvage libéralisme démocratie réactions ne marcheront évidemment pas . Une dictature à la Pinochet serait le moindre mal , mais il faudrait des citoyens chiliens . Plus de communisme et arrive ce qui peut arriver ! je ne demande à personne d’ être content .

      Je suis content d’ apprendre que Staline a de superbes réalisations à son actif , mais je ne sais pas lesquelles  . Je reconnais qu’en 1941 il a su montrer du caractère et être un chef , ce qui était désespérément nécessaire . Mieux un vaut un chef peu compétent et implacable mais qui donne des ordres qu’un chef qui ne fait rien et qui refuse de commander . Pour le reste il a vigoureusement liquidé l’ économie , assassiné en très grand dans les républiques musulmanes , exterminé un nombre ahurissant de paysans ukrainiens , déporté fusillé exterminé , a été féroce et assassin chez les Estoniens Lettons Lituaniens Galiciens , comme en Russie et partout d’ailleurs . Point positif : il a tué les communistes en 1937 . Je rappelle que les nazis sont allés jusque en Asie .

    • 13 Mai 2017 à 16h33

      mordor dit

      Excellent article. Je ne peux le juger en tant qu’écrivain n’ayant lu aucun de ses livres, mais tout ce qu’il a fait pour aider les pauvres gens du Donbas, bombardés, tués, sans discontinuer depuis 3 ans, ses articles pour faire connaître la vérité sur ce qui se passe réellement dans cette partie de l’Europe, dont tout le monde se fout, et son engagement actuel auprès de ceux qui combattent me le rend terriblement sympathique.

    • 13 Mai 2017 à 10h25

      Didier Goux dit

      Par lequel de ses romans (traduits en français si possible…) conseilleriez-vous de découvrir votre auteur ?

    • 13 Mai 2017 à 9h31

      Peter Koroly dit

      Putin Propaganda

      • 13 Mai 2017 à 9h49

        alain delon dit

        Kamarad, méfiez-vous oreilles de Moskou!

      • 13 Mai 2017 à 18h09

        agatha dit

        Je compatis, vous avez dû lire ce texte de Monique Slodzian dans la panique, c’est tellement à l’opposé des théories habituelles. Si je peux me permettre : ne la lisez plus, cela vous fera trop de mal.

    • 13 Mai 2017 à 9h22

      Ananias dit

      Nous, nous avons BHL. C’est un autre gabarit.

    • 13 Mai 2017 à 9h14

      alain delon dit

      Zakhar Konkourlepine était en compétition cette année, ainsi que J.Leroy, pour le prix littéraire du même nom