Un grand philosophe trop tôt disparu, Robert, dit Bobby, Lapointe nous raconte, dans une parabole mammaire, qu’une certaine Françoise, que l’on appelait Framboise, était parvenue à augmenter le volume de sa poitrine grâce à « un institut d’Angers, qui peut presque tout changer, excepté ce qu’on ne peut pas ».

À l’heure du « Yes we can ! » et du ressassement à l’infini de la possibilité d’un autre monde conçu et réalisé par des hommes meilleurs, il n’est pas inutile de rappeler cet « excepté ce qu’on ne peut pas ». Celui-ci distingue la pensée lapointienne des idéologies post-modernes de la volonté proclamant la toute-puissance de l’homme sur son destin individuel et collectif. Lapointe ne stigmatise pas le progrès des sciences et des techniques, mais il en marque la limite.

En quelques décennies, on est passé de l’utopie d’un homme nouveau bâtissant une société idéale, prospère et solidaire à une eschatologie du sauvetage en catastrophe d’une planète menacée par l’homme ancien, bousilleur impénitent de son environnement.

Il faut changer de comportement, au nom du respect que l’on doit aux générations futures, tel est l’impératif catégorique des instances dirigeantes morales et politiques qui ont trouvé là un moyen fort commode de gestion de la foule. Un citoyen culpabilisé, renvoyé sans cesse à la trace carbone qu’il laisse dans son sillage d’homo economicus, sera moins enclin à faire porter aux détenteurs du pouvoir la responsabilité de ses misères quotidiennes.

C’est ainsi que s’est imposée l’escroquerie consistant à faire croire qu’une mortification individuelle – une privation consentie des commodités liées à l’utilisation des énergies fossiles – fera de vous, le petit, le sans-grade, un sauveur de notre planète et un bienfaiteur de l’humanité à venir. Le schéma, reconnaissons-le, est loin d’être nouveau, puisqu’il a fonctionné à la satisfaction générale pendant deux millénaires : les souffrances subies en ce bas monde seraient la meilleure garantie d’une éternelle félicité dans l’autre.

La version nouvelle de la rédemption individuelle confère de surcroît aux mortels que nous sommes une illusion de puissance qui nous rapproche de ce ou ces dieux réputés morts : si je suis capable, par ma seule volonté, de faire baisser la température moyenne de la terre d’un degré, je dépasse mon humanité pour accéder à la surhumanité. Je ne subis plus mon destin, je détermine celui de mon espèce.

On n’entrera pas ici dans les querelles entre « réchauffistes » et « anti-réchauffistes ». Admettons que les prévisions apocalyptiques des premiers soient pertinentes. Même dans cette hypothèse, qui fait la part belle aux origines anthropiques du réchauffement climatique planétaire, il reste que l’on peut tout changer, excepté ce que l’on ne peut pas. On ne peut pas taxer les tâches solaires, les courants marins, les volcans, qui n’ont aucune compassion pour le sort des générations humaines à venir. À supposer, ce qui n’est pas gagné, que les populations des pays émergents acceptent de renoncer à rattraper les vieilles puissances industrielles en matière de consommation, on est encore loin du compte pour que chacun d’entre nous puisse se considérer comme le maître du climat. « Mais, au moins, on aura fait quelque chose ! », se défendent les promoteurs de l’ascèse écolo, quand on les confronte au caractère dérisoire des effets attendus de programmes de réduction des émissions de gaz à effet de serre aux coûts ophtalmocéphaliques.

Il est en effet difficilement supportable pour un être doté d’un minimum de cette common decency chère à George Orwell de se rendre sans combattre, même si l’issue du combat semble raisonnablement désespérée.

Cette attitude, qui paraît au premier abord relever d’une saine approche éthique des problèmes auxquels nous sommes confrontés, se révèle à l’examen méprisante pour nos descendants et stérilisante pour la pensée de nos contemporains.

Dans la longue durée de l’histoire de l’humanité, on a pu constater que l’espèce homo sapiens s’était adaptée avec succès à des variations climatiques de son environnement beaucoup plus importantes que celle prévue pour notre siècle par les experts de la tendance alarmiste.

C’est même une caractéristique de l’espèce de pouvoir survivre aussi bien dans les régions arctiques qu’aux alentours de l’équateur. On ne voit pas ce qui pourrait empêcher ces fameuses générations futures de déployer leur génie dans un contexte géoclimatique quelque peu modifié. Ils seront tout à fait capables de créer des stations balnéaires au Groenland si le temps le permet et d’édifier, là où cela se révélera nécessaire, les ouvrages d’art capable de protéger les côtes contre l’élévation du niveau des océans. Les Hollandais ont, dans ce domaine, une expérience qui peut être utile. Et il n’est pas interdit de penser qu’ils élaboreront de nouveaux concepts et de nouveaux produits adaptés à leur environnement car, jusqu’à preuve du contraire, l’élévation de la température ne produit pas l’abaissement concomitant du Q.I. moyen des populations.

D’autre part, la domination de la pensée apocalyptique étouffe le débat sur la politique à mettre en œuvre aujourd’hui pour parer à l’éventualité du réchauffement climatique, une fois reconnue son inévitabilité et notre impuissance relative à l’enrayer. Imaginons une pensée positive et joyeuse du réchauffement, qui en soulignerait un certain nombre de bienfaits, et qui stimulerait les énergies pour trouver des solutions aux désagréments qu’il provoque. Cela nous reposerait des jérémiades et injonctions comminatoires des flics de la pensée verte.

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Luc Rosenzweig
est journaliste.Il a travaillé pendant de nombreuses années à Libération, Le Monde & Arte.Il collabore actuellement à la revue Politique Internationale, tient une chronique hebdomadaire à RCJ et produit des émissions pour France Culture.Il est l'auteur de plusieurs essais parmi lesquels "Parfaits espions" (édition du Rocher), ...
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