Une apocalypse russe | Causeur

Une apocalypse russe

Yana Vagner transforme la fin du monde en suspense psychologique

Auteur

Jérôme Leroy

Jérôme Leroy
Ecrivain et rédacteur en chef culture de Causeur.

Publié le 20 août 2016 / Culture Monde

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(Photo : SIPA.REX40318377_000016)

Si la vogue des romans post-apocalyptiques est une bonne nouvelle pour la littérature depuis La Route de Cormac McCarthy qui a fait sortir la fin du monde du divertissement inquiet des seuls amateurs de SF, elle l’est sans doute moins pour notre société et en dit assez long sur nos peurs très contemporaines : hyperterrorisme, catastrophes climatiques, totalitarisme assisté par ordinateur, on en passe et des pires.

L’impressionnant diptyque de la Russe Yana Vagner, constitué de Vongozero et du Lac (Editions Mirobole), imagine qu’un virus élimine avec une rapidité foudroyante la population de Moscou avant de gagner le reste du pays et, sans doute, du monde. En près de mille pages, nous suivons à travers le récit d’une unique narratrice, Anna, l’odyssée glacée et désespérée d’un groupe de fuyards vers un lac proche de la frontière finlandaise, Vongozero.

Sur cette trame relativement classique, l’auteur tisse pourtant un récit d’une grande finesse psychologique et d’un réalisme troublant. Sans doute parce qu’il y a ici à l’œuvre un redoutable procédé d’identification savamment orchestré par Yana Vagner. Anna nous ressemble comme nous ressemblent son mari et ses voisins qui vivent à quatre-vingts kilomètres de la capitale, dans une zone résidentielle composée de quelques confortables datchas au milieu de la forêt. Comme nous, rien ne les a préparés au chaos et leurs problèmes personnels plus ou moins dérisoires, leurs petites misères ont malgré tout du mal à céder le pas devant une catastrophe pourtant évidente. Yana Vagner a compris qu’il est difficile, sauf par pure convention « hollywoodienne », de croire que des périodes troublées transformeraient les uns en superhéros survivalistes et les autres en victimes désignées, que nos jalousies, nos envies, nos frustrations s’oublieraient avec les premiers cadavres sur une route enneigée ou les premiers militaires débandés et pillards qui arriveront, la nuit, devant la véranda.

Ainsi en est-il d’Anna, mère de Micha, un garçon de quinze ans, et récemment remariée avec Sergueï. Sergueï a laissé à Moscou une première femme, Irina, et un petit garçon. C’est à la fois un remord et une inquiétude pour Anna qui n’aime pas non plus particulièrement ses voisins et notamment Leonid, un nouveau riche, et sa femme Marina. Elle a plus de sympathie pour Boris, le père de Sergueï , un vieil original alcoolique, ancien universitaire, qui vit dans un village retiré où il passe son temps à se saouler avec des paysans. C’est pourtant avec ces gens-là, bon gré mal gré, et sous l’impulsion de Boris, qu’Anna devra accepter de partir à bord d’un convoi de quelques 4X4 chargés hâtivement de vivres, d’essence, de trois carabines et de vêtements chauds pour un refuge de chasse sur un lac, à quelques centaines de kilomètres. Quelques centaines de kilomètres qui vont se révéler un véritable calvaire en plein hiver russe alors que l’ensemble du système s’effondre et que la contamination semble suivre les personnages à la trace.

On pourra admirer, dans ces deux romans, la manière dont Yana Vagner rend compte d’une société russe qui finalement, mondialisation oblige, ressemble désormais beaucoup à la nôtre – malgré l’habitude de manger du saucisson au petit déjeuner -,  ou encore dont elle suggère, par petites touches, de loin en loin, ce qui rend le tout d’autant plus angoissant, la perte progressive de tous les repères sociaux et moraux sous l’effet d’une crise majeure.

Mais ce qui marque surtout ici, c’est l’épaisseur des personnages qui nous deviennent incroyablement proches sous le regard toujours inquiet d’une Anna vulnérable qui se demande pourquoi son mari, par exemple, a pris des risques énormes pour aller rechercher son ex-femme et son fils dans une Moscou en quarantaine,  agonisante et glacée. Au point que nous ne pouvons nous empêcher de nous demander en permanence comment nous, nous réagirions dans de telles circonstances, en subissant ce qu’ils subissent, et notamment dans le second volume, face à cette obsession terrible de la faim dans une survie misérable décrite sans concessions.

Long monologue intérieur aux allures de requiem, Vongozero et Le Lac sont une authentique découverte pour laquelle il faut remercier les jeunes éditions Mirobole qui ont pris tous les risques et qui ont bien fait.

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    La rédaction de commentaires est impossible pour cet article

    • 25 Août 2016 à 9h54

      keg dit

      L’apocalypse de la taïga moscovite….
      La science friction au filtre des réalités…..

      http://wp.me/p4Im0Q-1fw

    • 20 Août 2016 à 19h04

      laborie dit

      Le sauciflard au p’tit dèj n’est pas une exclusivité russe…

      • 20 Août 2016 à 19h19

        Jérôme Leroy dit

        Chez les cadres des zones périurbaines avant de partir au boulot, ça se discute…

      • 21 Août 2016 à 22h58

        aregundis dit

        Bonsoir. Chez les Gones, on s’attable encore, vers 8-9 du mat’, pour un mâchon qui assemble commerçants du coin et représentants de commerce habitués des tables d’hôtes. Non, ça c’était avant. Avant, quoi ? Avant tout ça. Il y très longtemps. J’ai vu le changement lors de mon retour en métropole vers la fin des années 80. C’est vers les Cordeliers, les Terreaux et l’Hôtel de Ville, par là, et aussi de l’autre côté du Rhône, en filant vers les Brotteaux. Je me souviens qu’un soir, de passage dans l’hôtel en face de l’ancienne gare, le taulier est monté me demander si « je voulais un oreiller ». Je l’ai regardé, ébahi. J’étais vraiment très jeune. C’était dans une autre vie, sur autre planète où charbonnier était encore maître chez lui.
        Je n’ai plus l’humeur ni l’âge de tourner en rond dans des ruelles pleines de sens interdits. J’ignore si les Lyonnais ont toujours le goût des cochonnailles et du morgon. Leroy est bon quand il s’abstient de parler de Syriza ou de Podemos. Il est encore meilleur quand sa critique n’est pas prétexte à voir du « totalitarisme » là où il n’y en a pas. Mais au fait, du livre et de l’âme slave, vous en dites quoi, l’ami ? Parce que c’est ça, le sujet.