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Woody Allen, un Dostoïevski joueur

Les ennemis de nos modernes sont des modernes

Publié le 15 janvier 2011 à 6:01 dans Culture

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photo : Jeff Hester

Woody Allen, archétype de l’humour juif new-yorkais ? En tant que fan de la première heure, cette thèse m’avait toujours suffi, et pour cause : elle m’arrangeait ! Je me trouvais ainsi coopté, moi le goy pur porc, par le cercle fermé des « happy jews » de Manhattan, seuls capables apparemment de goûter tout le sel de l’humour alliené.

Hélas Dandrieu vint, pour m’expliquer que je me la pétais en vain. La thèse de son bouquin1 : Woody Allen est universel comme un Bergman normal, en plus marrant quand même, et l’univers intello de la Grosse Pomme n’est qu’un décor pour sa Comédie humaine.

Selon mon collègue et ami de Valeurs Actuelles, de Causeur et du fan-club des Nits (voir ce nom sur Google), Woody est un « antimoderne » comme vous et moi (enfin, surtout moi) ; un pessimiste qui se joue de son propre désespoir ; un « athée post-moral » peut-être, mais infiniment nostalgique du Sens, c’est-à-dire de l’Amour.

Je ne vous raconterais pas tout ça si je n’avais pris pour habitude de choisir mes rares « sorties ciné » en fonction des critiques dudit Dandrieu, auquel je fais confiance sur ce terrain, euh, comme un aveugle à son chien.

Ici, l’exercice est encore différent : Laurent Dandrieu interprète pour nous la partition allenienne (44 opus). Avec brio, mais sans la boursouflure castafiorienne. En bon interprète, il sait s’effacer devant l’auteur et l’oeuvre – même si, au bout du compte, c’est pour nous faire partager ce qu’il y entend.

Contrairement à ce qu’elle aura sans doute pensé, si j’ai demandé à l’exquise attachée de presse de Laurent copie des articles déjà parus, c’est moins par paresse que par curiosité. Agréablement récompensée, d’ailleurs : non seulement « la critique est unanime », mais elle s’avère dans l’ensemble étonnamment subtile –et, dans le détail, essentiellement droitière.

Attention ! Je n’ai pas dit que les deux étaient liés. Je tiens plutôt qu’un mec de valeur(s) comme Dandrieu n’a pas forcément bonne presse « dans les poulaillers qui font l’opinion » (comme disait sans comprendre ce gentil con de Souchon.) Mais d’un autre côté « The times they are a’changing » (comme disait Bob Dylan à propos d’autre chose.)

Sur le fond, l’antimoderne au sens alleno-dandrieusien du terme n’est pas réfugié sur la plus haute tour de son château fort intérieur. Il est plongé au coeur de la modernité comme tout le monde, c’est-à-dire comme un con ; sauf qu’il en perçoit, lui, les ridicules. Et voilà le fin mot : Woody Allen ne croit pas aux « trois idoles de la modernité : la raison, l’individu et le progrès. »

Le mieux, c’est qu’il n’est pas seul dans cette triple incroyance : rien qu’en France, il y retrouve les grands fêlés du moment, de Muray à Houellebecq en passant par Nabe et Dantec. Ça devait arriver : à force que s’épaississe le Catalogue des erreurs modernes, comme disait saint Pie IX, l’antimodernité est devenue moderne.

« La vie est une tornade de merde dans laquelle l’art est notre seul parapluie », notait judicieusement le Nobel Mario Vargas Llosa. Tout l’art de Woody, selon Laurent, tient dans cette alchimie par laquelle il change l’or du Rien en diamant pour l’esprit. Et vous savez quoi ? Pour tous ceux à qui il est déjà arrivé de s’interroger sur le sens de leur existence –ou qui en ont le projet-, mais surtout pour ce vieil agnostique inconsolable, c’est là un indispensable viatique.

Une heureuse formule, malheureusement saccagée par l’usage, définissait l’humour comme « la politesse du désespoir ». Comment dire autrement, à défaut de mieux ? Avec les armes de l’humour, Woody Allen se bat sur les deux fronts (bas) de la modernité : le crétinisme et le nihilisme. À travers ses ricanements, il plaide pour la vie et la dignité d’être homme.

Il y a quand même un blème, que Dandrieu ne nous cèle point : les derniers films du maître sont des daubes infâmes – ou plus précisément, comme il écrit, des « pochades superficielles » d’un « auteur en panne d’idées ». Bien sûr c’est vrai, même que pour un fan c’est un peu déprimant. Alors, déclin ou parenthèse ? Au regard de l’Histoire du cinéma, on s’en fout un peu : Woody n’est pas un pic-vert de l’année, et quoi qu’il fasse désormais, son œuvre restera comme celle d’un moraliste.

En moquant nos névroses narcissiques et nos toutes petites dépendances, il n’a d’autre but que de sortir ses prochains, comme lui-même, de cette horrible sensation d’impuissance devant l’absurde. C’est sans doute ce qui permet à Joël Prieur d’oser, pour résumer la thèse du livre, un parallèle inattendu entre Woody Allen et Albert Camus : ne partagent-ils pas « un désespoir ensoleillé qui doit bien mener quelque part » ?

Non seulement c’est bien dit mais c’est paru dans Minute – et quoi de plus chic que de citer Minute, surtout en conclusion d’un papier de fond comme celui-ci ?

N.B. à l’attention de mes amis commentateurs :
Dans le genre hors sujet que vous affectionnez, je suggère de commencer directement par Minute, au lieu de s’attarder bêtement sur Woody Allen ou même sur le bouquin de Dandrieu
Lol.


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  1. Woody Allen, Portrait d’un antimoderne, CNRS Editions
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  • 11 May 2011 à 18h33

    rroseselavy38 dit

    Je ne comprends pas (ou plus) cet intérêt général, ce “consensus” autour du “génie” Woody… Vous parlez de “daubes infâmes” à propos des dernières productions du “maître” ? Euh… J’ai revu (après tant d’années) “Prends l’oseille et tire-toi” et je n’ai pu aller au bout et je me demande comment j’avais fait à l’époque pour me rejouir à ce point. En comparaison, je peux aller voir dix fois de suite “la cerisaie” ou “En attendant Godot”, écouter dix fois de suite la 5ème de Mahler (ou la 6ème, la 4ème…) sans jamais m’ennuyer… Et si vous voulez d’autres noms, y’aura qu’à demander…

  • 18 January 2011 à 11h57

    jmt dit

    @Basile de Koch

    Avant d’être accusé de procrastination, je me dépêche de répondre à votre prétérition. J’avoue bien humblement méconnaître les penchants patriotiques de Chopin. Merci de me déciller. Pis, en amoureux béat de W.A., me suis-je risqué à une phrase de dialogue de Scoop qui me paraît être assez méconnue, loin des sempiternelles citations rebattues et pas toutes avérées.

    Pour le reste, tout pareil que Clappique pour vos articles et votre blog, découvert sur vos conseils il y a peu.

  • 18 January 2011 à 10h38

    clappique dit

    Basile de Koch.
    A trop vouloir donner des leçons, on finit par passer pour un imbécile. Si j’avais été un peu plus réveillé je me serais rendu compte que vous donniez dans la paraphrase et non dans la citation. Comme je ne suis pas sans ignorer (sic) beaucoup de l’oeuvre de Chopin, je m’y plongerai en guise de pénitence, en commençant par les Polonaises.
    Pour le reste, merci pour vos articles et pour votre blog, que je lis avec beaucoup de plaisir.

  • 18 January 2011 à 9h37

    Grandgil dit

    J’aime bien “le lion et l’agneau dormiront ensemble, l’agneau ne dormira pas très bien”.

  • 18 January 2011 à 6h17

    Basile de Koch dit

    @ Clappique (17/1, 7h19), et jmt (ibid., 9h41) :
    Merci pour la rectification, mais je n’ai pas mis de guillemets : et s’il me plaît, à moi, d’envahir l’Allemagne ?
    Au-delà même de ma modeste personne, vous n’êtes quand même pas sans ignorer (1) l’importance des oeuvres patriotiques de Chopin, ou bien ?
    Milbiz.

    (1) J’attends avec sérénité une nouvelle rectification sur cette formulation, pourtant choisie.

  • 17 January 2011 à 19h54

    Anatole Belgique dit

    Le thème du sentiment de culpabilité bien que présent est moins central dans “Match point” que dans “Crimes et délit”. On le retrouve d’ailleurs aussi dans “Le rêve de Cassandre” avec un des frères qui cette fois-ci n’arrive pas à s’en débarrasser.
    Dans “Match point”, il y a surtout (mais pas que) le thème explicite du hasard qui régit nos existences plutôt qu’une Justice Immanente comme on le voit dans beaucoup de fictions.

  • 17 January 2011 à 15h09

    Bérénice dit

    @Anatole Belgique

    à propos de Crimes et délits ( un de mes préférés parmi les très sombres tels que Maris et femmes, September, Une autre femme ), ne trouvez-vous pas que Match point en était la répétition édulcorée, comme si un bon assistant avait voulu imiter le maître?

  • 17 January 2011 à 13h39

    Anatole Belgique dit

    Ma référence en matière d’analyse de l’oeuvre de Woody Allen est “Le cinéma de Woody Allen” de Rolandeau. Je n’ai pas lu (encore ?) le livre de Dandrieu et je me demande comment situer ces 2 livres l’un par rapport à l’autre. Au vu de ce qu’en écrit Basile de Koch, ils ont un point de vue qui n’est peut-être pas très éloigné.
    Puisque M. Dandrieu semble lire ce fil, pourrait-il nous en dire un mot ?

    Personnellement, j’ai toujours été surpris que l’oeuvre de Woody Allen soit si peu analysée. On a l’impression que ses détracteurs tout autant que la plupart de ses admirateurs le prenne juste pour un comique intello sans voir la profondeur et la justesse du traitement des thèmes qu’il aborde.

    @Roba : un lien explicite entre Dostoïevski et Allen, c’est “Crimes et délit” (dont la conclusion s’éloigne quand même radicalement de l’original).

  • 17 January 2011 à 13h23

    AnnieHall dit

    “Dieu est mort, Nietzsche est mort et moi même je me sens pas très bien!”

  • 17 January 2011 à 12h42

    Bérénice dit

    Woody, moderne, postmoderne ou juste ringard? ” Mon fantasme : être le collant d’Ursula Andress. ” …. RIRE

  • 17 January 2011 à 11h37

    Laurent Dandrieu dit

    Chère Lisa,

    grâce au hasard et à l’ exquise attachée de presse réunis, Woody a eu le livre en mains propres (ce qui est bien le moins pour un hypocondriaque bourré de Tocs). Pas de réaction de sa part à ce jour.

    Pour ma part, j’affectionne particulièrement : “Le lion et l’agneau partageront la même couche – mais l’agneau ne dormira pas beaucoup.”

    bien à vous,

    LD
    (et merci à TFP)

  • 17 January 2011 à 10h30

    Sidoine dit

    C’est une déclinaison du bouquin de Compagnon “les Antimodernes”…
    Attention, ca commence à devenir mainstream comme posture. C’est une tendance qui va embarquer le ban et l’arrière ban comme d’habitude, un peu comme un sac Vuitton qui n’habille plus seulement les femmes élégantes.

  • 17 January 2011 à 10h22

    TFP dit

    enfin une approche intelligente, critique et non boboïdale de l’homme Woody, avec autant de tristesse que de lucidité, et des références au catholicisme aussi incongrues que plaisantes et tombant juste, sans parachute précautionneux d’études esthétisantes de cadres ou de travellings.
    bravo Laurent !

  • 17 January 2011 à 10h15

    lisa dit

    J’ai tapé n’importe quoi !
    J’aimerais savoir si W. Allen est au courant de la “thèse” de L. Dandrieu ?