Whiplash | Causeur

Whiplash

Un film dépeint notre société de compétition

Auteur

Jean-Paul Brighelli

Jean-Paul Brighelli
Enseignant et essayiste, anime le blog "Bonnet d'âne" hébergé par Causeur.

Publié le 04 février 2015 / Culture

Mots-clés :

whiplash sade violence

Au début d’Elvire-Jouvet 40, magnifique spectacle (1986) de Brigitte Jaques pour le Théâtre National de Strasbourg, Claudia, l’élève de Jouvet jouée par Maria de Medeiros, qui débutait alors, dit très bien la scène 6 de l’acte IV de Dom Juan. Très bien, mais ce que raconte la pièce, c’est comment un metteur en scène de génie (Louis Jouvet, interprété par Philippe Clévenot) lui permettra, en sept séances, non seulement de le jouer mieux, mais d’accéder à la vérité de la scène en entrant, dit-il, dans le sentiment du personnage, et pas seulement avec de la technique — bref, de se sortir les tripes. D’aller au-delà d’elle-même. De devenir Elvire.

J’ai pensé à cette scène au tout début de Whiplash, à voir absolument quoi qu’en disent les grincheux. Un jeune garçon, Andrew Neyman — Miles Teller, bluffant — s’entraîne à la batterie. Et le spectateur ignare que je suis se dit « Diable, il se débrouille drôlement bien, le morveux » — jusqu’à ce qu’un prof du Shaffer Conservatory, Terence Fletcher (J.K. Simmons, quelque peu satanique, et longtemps abonné aux rôles de nazi — pas un hasard) le pousse à aller au-delà de lui-même, et à devenir le nouveau Buddy Rich — une référence dans l’art des cymbales de jazz, quoi qu’en pensent les mêmes grincheux. Le jazz est plein de chapelles qui s’anathématisent l’une l’autre.

Evidemment, pour l’amener plus loin que lui-même, il faut un peu le pousser. Le provoquer. L’insulter. Le battre même. Le renier. L’amener à deux doigts du suicide (et on comprend au fil du film qu’un autre ancien élève est tombé du mauvais côté du désespoir). Et finalement faire éclore le génie qui était en lui. Toute pédagogie est-elle un sado-masochisme ?
Rappelez-vous 
le sergent Hartmann de Full Metal Jacket. Eh bien à côté de Fletcher, Hartmann était un poète. Un tendre. Une fleur des champs. Fletcher dirige un jazz band, sur le modèle de celui de Duke Ellington, dont le Caravan rythme la séquence finale. Ses musiciens participent à des concours très sélectifs — l’ENS ou l’X, à côté, c’est roupette de sansonite. Il veut les meilleurs, et que chacun donne le meilleur. Pas de pitié pour les frimeurs, pour les ratés, pour les faibles. Il y a dans ce film un petit côté Highlander : Fletcher met en concurrence trois batteurs, but there can be only one

On ne passe pas loin de la décapitation, d’ailleurs. Le film repose sur une anecdote (légèrement outrée, paraît-il) selon laquelle Jo Jones aurait lancé une cymbale à la tête du jeune Charlie Parker, pour lui apprendre à ne pas respecter le tempo. Moyennant quoi Parker, piqué au vif, aurait bossé comme un fou et serait revenu un an plus tard avec un solo étourdissant qui fit de lui The Bird. Encore un exemple de l’immortel Principe de Liberty Valance : When the legend becomes fact, print the legend.
Pour souffrir, le jeune Neyman souffre. Les mains en sang — gouttelettes giclant (non sans complaisance ) sur les peaux tendues des caisses et le cuivre des cymbales, l’ego déstructuré comme une forêt noire entre les mains d’un pâtissier moléculaire, insulté dans ce qu’il est (juif, en l’occurrence), vilipendé, amené au bord du gouffre — il se retrouve serveur dans un bistro quelconque. Et finalement, réglant les comptes avec le chef : le final est un Œdipe magistral avec celui qui est son vrai père — le père biologique étant un prof en panne d’écriture, un faible qui conseille à son fils d’abandonner…

Bien sûr, on ne peut pas ériger en principe pédagogique général ce qui se passe dans cette fiction — même si ça me titille quelque part, l’instinct de compétition en moi l’emportant toujours. Bien sûr, et je suis le premier à le dire, ce serait déjà beau que nous amenions chaque gosse au plus haut de ses capacités : on en est loin, la politique du « socle commun » consistant à niveler par le bas ce qui devrait être défini par le haut, parce que seul un système scolaire ambitieux peut donner de l’ambition, surtout à ceux qui ne sont pas nés avec une cuillère d’argent dans la bouche.
Mais il y a l’au-delà de soi.

J’ai toujours été sidéré que notre société accepte, comme allant de soi, des normes de compétition d’une violence extrême (quelqu’un a-t-il idée de la façon dont Philippe Lucas a traité Laure Manaudou, entre autres, pour en faire une championne olympique ? Ou dont Alexeï Michine a flagellé Yagudin, Plushenko ou Tuktamysheva, toute récente championne d’Europe de patin sur glace ?) et des pratiques pédagogiques d’un laxisme écœurant — « je te touche avec une fleur », dit un copain pour exprimer ces pédagogies de l’exigence zéro.
Nous avions un système scolaire à plusieurs vitesses — un niveau général d’exigence raisonnable, et un niveau supérieur de haut vol — en gros, les très bonnes facs et surtout les classes préparatoires… On a rabaissé le seuil au départ, raboté les exigences, et l’on s’emploie désormais à supprimer l’élite. Le recteur de Poitiers vient de rayer d’un trait de plume plusieurs classes prépas, moins pour faire des économies que pour en finir une bonne fois pour toutes avec l’élitisme. Des idéologues détruisent le système qui les a faits rois, afin qu’il n’y ait plus que des esclaves après eux.
Du coup, par réaction, je me repais de ces fictions de sélection ultime, quand les doigts saignent sur les baguettes, quand le corps entier souffre, et que le band haletant guette la reprise.

La métaphore pédagogique n’a pas échappé à Télérama, qui dans un article plutôt équilibré s’exclame :  » Imaginez le Marquis de Sade à la tête d’un IUFM… »

Bien sûr — et c’est explicitement dit dans le film — tous les musiciens n’hébergent pas en eux Mozart ni Charlie Parker. De vrais génies, en quarante ans d’exercice, j’en ai trouvé deux — l’un et l’autre matheux —, et c’est déjà beaucoup. La probabilité pour que je déniche non pas Mozart mais Rimbaud s’éloigne chaque jour.
Mais je cherche. Je chercherai toujours.

  • Article en accès libre. Pour lire tous nos articles, abonnez-vous !

    La rédaction de commentaires est impossible pour cet article

    • 8 Février 2015 à 13h07

      l’appel de chtulhu dit

      Très bon article . Je suis moi même batteur et c’est mon métier . Je remercie Will pour son coup de gueule salutaire sur SRV ! Dans le milieu ou j’exerce je rencontre beaucoup ceux que j’appelle des “locals-hero” c’est à dire des frimeurs égocentriques qui se croient les meilleurs (mais jusqu’au bout de la rue) . Ayant vécu à l’étranger et joué à l’étranger je me suis toujours rendu compte qu’il existe des musiciens talentueux partout sur la planète et souvent très modeste dans leurs attitudes . A Paris par contre c’est la capitale de l’égo , des fils et filles à papa qui ont pu faire des études musicales poussées grâce à leurs parents docteurs , architectes , avocats , chef d’entreprises enfin plein aux as quoi ! Parceque sans ce soutien et quoiqu’on en dise ou pense cela est quand même plus facile de faire “l’artiste de la famille” quand il y a filet de sécurité (de billets) en dessous . Encore merci pour cet article ….

    • 7 Février 2015 à 11h58

      salaison dit

      et le pire !….. comme les enfants doivent être “productifs” de plus en plus tôt, bientôt à un enfant de trois ans on va lui demander (et l’orienter) ce qu’il veut faire plus tard (ou vers la filière définie!)

    • 5 Février 2015 à 16h04

      Wil dit

      “… Buddy Rich — une référence dans l’art des cymbales de jazz, quoi qu’en pensent les mêmes grincheux. Le jazz est plein de chapelles qui s’anathématisent l’une l’autre.”
      Les grincheux bobos snobinards new yorkais comme ce Brody sont de la même veine que ceux qui ont sifflés Stevie Ray Vaughan en 84,un des plus grands guitaristes de l’histoire,la première fois qu’il est passé au Carnégie Hall en le prenant pour un sous Hendrix,comme l’ont fait les jazzeux snobinards de Montreux pour en fin de compte reconnaitre son immense talent quelques années plus tard,après que Bowie l’ait embauché pour son album Let’s Dance tellement il le trouvait bon.
      Ce sont les mêmes qui ont élu Slash,le guitariste de Gun’s and Roses le meilleur guitariste de tous les temps.Une absurdité totale.
      Pour résumer,leur gouts musicaux sont souvent douteux car souvent conséquent d’un phénomène de mode.
      Quand on est batteur comme je l’ai été,on sait que Buddy Rich est un des plus grands batteur de l’histoire et dire le contraire est juste l’expression d’un besoin compulsif qu’ont certains de se sentir différent quitte à avoir tort.un besoin d’exister.

      • 5 Février 2015 à 16h20

        Wil dit

        Merde,ça me fait penser que ça fera déjà 25 ans au mois d’aout Que SRV est mort!
        Put**n,ça passe vite!
        Ca rejoint d’ailleurs un peu l’article en me permettant de donner mon avis sur la définition de génie.
        Selon moi,c’est quelqu’un qui a un don naturel (SRV ne savait pas lire la musique par exemple),qui est reconnu comme un maitre dans son domaine par ses paires,qui fait école et dont on reconnait encore le talent bien des années après sa disparition.
        des qualités qu’ont peut sans nul doute attribuer à Stevie Ray Vaughan et à Buddy Rich.

    • 5 Février 2015 à 13h54

      snoepje62 dit

      “Des idéologues détruisent le système qui les a faits rois, afin qu’il n’y ait plus que des esclaves après eux.”

      Exactement. La classe politique détruit l’Histoire, la filiation, la culture, l’identité. Elle crée des jeunes sans passé, sans futur, qui seront des parents pire que les leurs, mais qui auront un point commun: ils ne remettront jamais le système en cause, et seront manipulables à souhait.
      La caste dirigeante assurera son avenir comme des seigneurs, les autres seront de pauvres manants. 

    • 4 Février 2015 à 21h23

      Oblomov dit

      Fascination pour les coups de trique et rhétorique de la force. Le tout avec les meilleures intentions du monde, bien entendu! C’est beau comme du Jünger…

      • 6 Février 2015 à 10h31

        agatha dit

        Oblomov, ne craignez rien, personne ne vous obligera personnellement à sortir de votre douce léthargie et quitter votre divan paresseux :-)

    • 4 Février 2015 à 20h10

      Colonel DAX dit

      Non-non-non, Jean-Paul,

      L’ouvrier/esclave est heureux
      (rencontrez-le, que diable : il ne sent pas si mauvais)

      C’est le maitre qui ne l’est pas.

      Denicheur de genies vous etes ?

      Pauv’ type…