Vox populi ou Terra Nova
La gauche perd-elle son latin ?
Publié le 29 novembre 2011 à 17:24 dans Politique
Mots-clés : Alain Mergier, Christophe Guilluy, François Hollande, Plaidoyer pour une gauche populaire

La liberté guidant le peuple, par Gérard Rancinan.
La gauche peut-elle renouer avec l’électorat populaire, ou est-elle vouée à « rechercher le peuple désespérément », comme l’ont craint un moment Gaël Brustier et Jean-Philippe Huelin ? Le Parti socialiste, considéré comme la principale formation de gauche, retrouvera-t-il sa vocation originelle, ou laissera-t-il ouvriers et employés dériver vers les « populismes », pour demeurer ce qu’il est devenu : un parti de bobos ? C’est une question que l’on commence à se poser au PS. Certains ont fait mieux, en s’efforçant d’y répondre. S’arrachant aux « impensés de la gauche », un groupe d’intellectuels réunis autour de deux élus socialistes , nous livrent, à quelques mois du scrutin présidentiel, un véritable Plaidoyer pour une gauche populaire.
L’alarme fut donnée, au mois de mai dernier, par le désormais célèbre rapport de la Fondation Terra Nova . Celui-ci, semblant prendre acte d’une inexorable droitisation des couches populaires, prônait la construction artificielle d’un « peuple de substitution ». Naturellement acquis à la gauche, ce dernier serait constitué des jeunes, des diplômés, des femmes et des personnes « issues de la diversité ». Oublié, cet ouvrier blanc sans âge et sans diplôme supposé obtus, frileux, intolérant, et définitivement « lepenisé ».
Surréaliste ? Pas tant que ça. Pour Laurent Bouvet, la gauche est finalement très imprégnée de « cet idéal trentenaire en forme d’illusion, qu’est le multiculturalisme » et par le « libéralisme culturel et moral » qui va avec. Or cela n’est pas anodin. Outre qu’il semble difficile de gagner une élection présidentielle sans le peuple, même en agrégeant tous les particularismes à la mode, ce phénomène constitue un véritable renoncement de la gauche à sa vocation originelle. Car, si l’on en croit Jean-Claude Michéa, le libéralisme « de gauche » n’est pas meilleur que celui « de droite », chacun constituant l’une des faces – politique et culturelle pour l’un, économique pour l’autre – du même système.
Au bout du compte, le rapport de Terra Nova aura au moins permis de forcer l’émergence d’un débat, là où régnait depuis longtemps un consensus tacite. Il n’est plus tabou de vouloir reconquérir les « couches populaires et moyennes intégrées ». Car entre le bourgeois urbain soucieux de sortir du nucléaire et de s’alimenter bio et un lumpenprolétariat banlieusard sur lequel la gauche a pris l’habitude de se focaliser, il existe une France périphérique, rurale et périurbaine, décrite avec talent par Christophe Guilluy, qui demeure en quête de représentants. Alors qu’elle ignore depuis longtemps cette « cohorte de salariés déclassés qui, sans dépendre de l’assistance, se débattent dans l’univers quotidien des CDD, de l’intérim et des petits boulots », la gauche a en partie trahi sa raison d’être. Si elle remporte nombre de scrutins locaux, elle a aussi perdu beaucoup d’élections nationales. Doit-on rappeler qu’en 2002, seuls 13% des ouvriers ont voté pour Lionel Jospin ?
Les avocats de la gauche populaire ont en tout cas le mérite d’ouvrir les yeux sur l’insécurité macroéconomique qui tenaille cette France oubliée. Ils ciblent même l’une des principales causes : « l’incursion répétée de la globalisation dans (son) quotidien » (Philippe Guibert). S’il est vrai que la mondialisation fut parfois considérée comme heureuse, et qu’elle l’est peut-être encore pour « les élites mondialisées » décrites par Zygmunt Bauman, elle l’est moins pour les sédentaires involontaires, qui ne peuvent ni en bénéficier, ni la fuir. L’érosion rapide du pouvoir d’achat, l’épouvante générée par la financiarisation de l’économie et la concurrence d’immigrés tirant bien malgré eux le coût du travail vers le bas ne sont plus niées. Certes, on ne va pas jusqu’à proposer la « démondialisation », et l’on prend soin de rappeler que « la protection n’est pas le protectionnisme ». Pourtant, Alain Mergier en convient : une forme tenace d’insécurité « se rapporte aux rapports que la France entretient avec son extériorité, dominée par deux termes, l’Europe et la mondialisation ». La première est d’ailleurs perçue par les classes populaires – à juste raison – comme le cheval de Troie de la seconde.
Mais au-delà du discours sur les peurs économiques, qui, par chance, n’avait pas encore totalement déserté la pensée de gauche, apparaît une réflexion plus audacieuse encore. L’ouvrage s’attaque en effet sans tabou, et avec une lucidité qui rassérène, à ce phénomène nié plus encore qu’ignoré : le sentiment d’insécurité culturelle. Oui, il existe « une ouverture des frontières destructrices de l’identité nationale » (Bouvet). Oui, il y a une « déstabilisation des habitudes de vie quotidienne » (Mergier). Et oui, les couches populaires portent le deuil d’une l’époque où elles jouaient encore le rôle de « référent culturel » (Guilluy) au profit des nouveaux venus. On a beaucoup tu ces évidences par crainte d’être suspecté de populisme. Comme s’en désole Alain Finkielkraut, nous avons tant voulu respecter « toutes les cultures », que nous avons a oublié de défendre la nôtre : celle de la République, qui autorise le « vivre ensemble ». Faut-il continuer à camper sur des postures morales stériles pour s’éviter les foudres de professeurs de philosophie qui, tels un Raphaël Enthoven, traquent sans relâche un « discours sécuritaire » derrière chaque tentative de réflexion égalitaire ? Les chantres de la gauche populaire ont opté quant à eux pour l’abandon de la langue de bois. On préfèrera ici saluer leur démarche.
Il manquera peut-être à cet ouvrage une dimension économique. Si l’on choisit de renouer enfin avec le peuple, il ne suffit pas de se montrer ouvert à ses préoccupations. Il faut également lui proposer une alternative, pas seulement une alternance. Or comment envisager de guérir cette France malade sans se donner d’abord les moyens d’une politique économique volontariste ? Comment mettre en oeuvre une politique industrielle ambitieuse sans remettre en cause les dogmes libéraux qui l’asphyxient depuis trente ans ? Et sans croissance, comment envisager, enfin, de répartir plus équitablement les fruits de celle-ci ?
Il conviendra également de ne pas céder au syndrome de la « coalition victorieuse », qui frappe, justement, Terra Nova. Il ne s’agit pas seulement d’opposer le « vrai peuple » à celui de substitution, dans une simple optique de victoire électorale. Un candidat à l’élection présidentielle doit en effet s’adresser à la nation toute entière, qui est bien plus qu’une simple juxtaposition de cibles et de catégories.
Espérons en tout cas que ce Plaidoyer pour une gauche populaire rencontrera l’écho qu’il mérite auprès du candidat qu’il cherche à convaincre. Car c’est bien à François Hollande que ce texte est adressé. Celui-ci saura-t-il s’en saisir pour gagner l’élection ? Surtout, s’il l’emporte, saura-t-il le faire vraiment sien, afin de ne pas avoir gagné pour rien ?
Plaidoyer pour une gauche populaire. La gauche face à ses électeurs, L. Baumel et F. Kalfon (dir.), 2011.
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L'auteur
Coralie Delaume est blogueuse (L'arène nue)
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Impat1 dit
Lisa,…” Vous ne pensez pas que certains se sont transformé en “petits blancs”, ouvriers ou employés ou chômeurs, et votant souvent FN, après avoir voté PC ?”…
Si, certainement. Il y a deux phénomènes distincts.
L’un, enrichissement, éducation, modernisation du travail productif, fait que le nombre “d’ouvriers” au sens ancien se réduit considérablement.
L’autre, dû essentiellement aux craintes sur l’identité et la sécurité, fait que ceux qui restent s’éloignent de la gauche, souvent hélas pour se tourner vers le FN.
lecampdessaints dit
“le peuple a mal voté changeons le peuple” brecht
la licorne dit
@ Fiorino, merci pour cette explication, elle est excellente. Je pense que c’est un canaular, ce qui la rend encore meilleure.
Revenons aux choses sérieuses…Tant qu’existera le suffrage universel, il est bien évident que créer une “gauche populaire” comme il y a une “droite populaire” est indispensable pour conserver toutes les petites prébendes du pouvoir.
Mais enfin, le suffrage universel, ce n’est pas trop un problème, les moyens pervers pour le contourner sont légion, nous en avons un exemple avec la problématique des 500 signatures de la présidentielle qui permettent, par le biais des pressions exercées sur les maires, de tenir la dragée haute à certains candidats avec la complicité des têtes à claques médiatiques (et autres Apathie… ) “êtes-vous bien certaine d’être crédible puisque vous peinez à obtenir vos signatures…. non non non, quelles pressions exerce-t-on sur les maires”. Plus, il y aura bientôt les machines à voter dont les médias nous vanteront la fiabilité à coup de reportages bidonnés comme les sondages intox sur le vote des Immigrés aux élections locales….
Moi, ce qui me rassure dans cette prise de conscience des élus de gauche, c’est leur souci d’être aimé du peuple dont ils ont tous les moyens de se distancier. Mais pour cela, ils devront avant tout faire taire leur aile bobo, qui, depuis des années, méprise, insulte, ridiculise indéfiniment le peuple en retournant le sens des mots ou en discréditant leur sens. Populiste vient de peuple, c’est un mot méprisant pour qualifier les choix du peuple qui leur sont défavorables. “Choisir” qui est le propre de l’homme en toutes circonstances devient “discriminer” quand le peuple opère des choix sélectifs (dans sa vie privée, professionnelle, publique) que cette élite veut être la seule à pouvoir continuer à pratiquer, en se payant la tête du peuple qui “doit” voter à gauche sinon on l’insulte !
Connaissez-vous la dernière chanson de Bénabar ? Refrain “Je suis politiquement correct et je t’emmerde !”. Tout est dit. J’ai le pouvoir et je t’emmerde. Le cher Bénabar face à une foule déchaînée en cas d’émeutes “populistes” ferait-il autant le malin?
Si la gauche veut garder le pouvoir, elle peut contineur à tricher avec la démocratie … ou chercher de nouveau à se faire aimer… Il va falloir qu’elle jette par dessus bord grand nombre de ses têtes de gondoles…
Fiorino dit
Merci, si c’est un canaular ça vient d’Olivier Ferrand car c’est lui qui a revendiqué ses origines italiennes. Ferrando est un nom énormement répandu en ligurie et ça veut dire effectivement Bolet satan, je pense que ça lui va a merveille :)
Fiorino dit
Bonjour à tous et à toutes :-)
Petite leçon de patois ligure dont la famille d’Olivier Ferrand est sans doute originaire, Ferrand a été francisé en realité son nom c’est Ferrando en patois ligure signifie —> Boletus satanas
“Malgré son nom, le Bolet satan n’est pas réellement dangereux pour un adulte en bonne santé. Mais sa consommation entrainera nausées, diarrhée et vomissements. Même cuite, sa chair reste nocive.”
wiki
kacyj dit
Effectivement Impat,
Les nostalgiques de la gauche raisonnent à la manière des économistes marginalistes, ceteris paribus.
Impat1 dit
Vox populi…
La “Gauche” a certainement changé de référence, de source d’inspiration et de cible. Mais il est difficile de le lui reprocher car la composition du peuple a profondément changé, donc la vox populi aussi.
Les “ouvriers” dont parle l’article ne sont plus depuis déjà longtemps les prolétaires que Sartre ne voulait pas désespérer. Ils sont devenus plus éduqués, plus riches, plus “classe moyenne”. Du coup la tendance naturelle à voter “à gauche” a disparu. Leurs votes ne sont plus des réflexes, ils sont devenus des réflexions. Pour illustrer mon propos, je suggère aux sceptiques de se souvenir des chaînes de montage d’automobiles des années 60, ou de les regarder en films si ils sont trop jeunes. Puis d’aller visiter les chaînes actuelles de Renault ou PSA. Un autre monde…une Terra Nova.
lisa dit
Vous ne pensez pas que certains se sont transformé en “petits blancs”, ouvriers ou employés ou chômeurs, et votant souvent FN, après avoir voté PC ?
Ellroy dit
image d’art “comptant pour rien” ou ”conten-pourri”
Saul dit
comme Laborie.
Coralie écrit “la gauche a en partie trahi sa raison d’être.”
ce qui n’en fait plus un parti de gauche (on en parle sur le fil de Cohen)
jeu : qu’est ce qui attire l’attention de l’éspèce de Joey Starr sur le tableau ?
laborie dit
Bonne analyse….