C’est une nationalisation – qui ne dit pas son nom. Et ça se passe aux Etats-Unis. Le gouvernement fédéral vient bel et bien de prendre le contrôle des deux plus gros acteurs du marché du crédit immobilier, Freddie Mac et Fannie Mae (les « sœurs »), victimes de leur politique irresponsable d’attribution de prêts. Washington n’a pas opté pour une nationalisation pure et simple, qui aurait imposé l’inscription au budget fédéral des dettes des deux établissements et plongé encore plus profondément dans le rouge les comptes publics américains. Dans la réalité, cela revient exactement au même : en contrepartie de la garantie de ces dettes, le gouvernement détient des titres qui font de lui un actionnaire privilégié – les autres étant plus ou moins dépouillés : les titres ordinaires (common shares) ne vaudront plus rien, et les actions dites prioritaires ne donneront plus droit au versement de dividendes. Le gouvernement entend stabiliser les deux organismes de crédit pour les vendre – probablement après les avoir dépecés -, une fois la tempête financière passée.

L’opération paraît raisonnable. Ces mesures interventionnistes qui fleurent l’économie d’Etat peuvent néanmoins surprendre quand on se rappelle que Bruxelles trépigne dès qu’un gouvernement tente trop ouvertement de sauver une entreprise en difficulté, et alors que les Etats-Unis sont considérés comme la Mecque du néo-libéralisme échevelé qui a pris la suite du capitalisme de papa. Après tout, conformément à la règle d’or de l’économie libérale, ils auraient pu choisir de faire payer les pots cassés aux noceurs. Seulement, voilà, « Fannie » et « Freddie » sont trop grandes pour qu’on les abandonne au marché et à sa logique du « crime et châtiment ». A elles seules, les deux « sœurs terribles » détiennent la moitié du marché américain du crédit immobilier, leur chiffre d’affaires avoisinant la somme astronomique de 6.000 milliards de dollars.

Fannie Mae (Federal National Mortgage Association) et Freddie Mac (Federal Home Loan Mortgage Corporation) ont été respectivement fondées par le gouvernement américain en 1938 et 1970 pour développer et solidifier le marché du crédit immobilier. La principale mission de ces deux agences fédérales devenues par la suite des entreprises privées est de pourvoir en fonds les établissements distributeurs de crédits immobiliers : en somme, elles font office de « banques des banques ». Leur blason d’ex-agences gouvernementales leur a valu la confiance quasi absolue des marchés – brevet qui n’est pas seulement honorifique, car elles bénéficient d’un loyer de l’argent plus faible que les autres banques. En clair, les deux sœurs payaient moins cher les fonds qu’elles levaient, ce qui leur a permis de devenir de véritables géantes durant la décennie du « boom » immobilier. Seulement, dans un climat de taux baissiers, les marges se sont amenuisées. L’avidité conjuguée des actionnaires, des détenteurs d’obligations et des cadres dirigeants a poussé les deux banques à essayer de doper leurs performances en opérant dans le secteur des subprimes, les fameux prêts à risque et à rendement plus élevés. Cette stratégie devait « pimenter » les rendements, gonfler les résultats, et avec eux le prix de l’action, les dividendes et, last but not least, les bonus des dirigeants. On sait ce qu’il en est advenu.

Lorsque la bulle immobilière a éclaté, les deux sœurs ont subi l’onde de choc de plein fouet. En effet, les prêts à haut risque se sont vite révélés être un abîme sans fond. Face à l’ampleur de la crise, le gouvernement américain a d’abord hésité avant de se décider à agir avec pragmatisme, sans se montrer trop sourcilleux sur la doctrine. Par gros temps, le capitalisme a besoin d’un parapluie, voire d’une bouée de sauvetage. Et peu importe que cela soit peu libéral. Bref, en matière de politique économique, le président Bush semble avoir fait sien le slogan des pacifistes européens d’antan – better red than dead. Il a bien raison.

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