J’aimerais poursuivre ici les excellentes réflexions du camarade Leroy sur le grand péril autonome. L’instant présent en France est celui de la tentative de fabrication d’une nouvelle figure de l’imaginaire social : le « terroriste anarcho-autonome ». Il s’agit de la troisième figure fantasmatique du « Mal absolu contemporain », succédant historiquement à la fabrication des figures du « pédophile » et du « terroriste islamiste ».

Nous devons apprendre d’urgence à distinguer les registres, si nous ne désirons pas que le scandale et la catastrophe d’Outreau se répètent, avec les mêmes conséquences dévastatrices, pour les présumés « terroristes autonomes » mis en examen sans preuve matérielle le 15 novembre. Il serait peut-être temps pour un grand nombre de journalistes, pour la Police et la Justice, de tirer réellement les conséquences d’Outreau, dans la pratique et pas seulement dans le discours. La réaction doit intervenir maintenant. Ces institutions, si elles souhaitent recouvrer leur dignité, ne peuvent pas répéter les mêmes catastrophiques erreurs et le même rituel de la repentance à retardement, une fois qu’il est trop tard et que des vies ont été détruites.

Nous devons rigoureusement distinguer le registre de la réalité de celui de l’imaginaire social, de la fantasmatique sociale. Dans le registre de la réalité, il existe des personnes responsables de viols et de meurtres d’enfants, comme il existe des attentats islamistes sanglants. Mais, à ma connaissance, il n’existe aucun précédent d’un attentat autonome contre des personnes. Pas plus qu’il n’existe la moindre preuve attestant d’un projet d’attentat autonome contre des personnes.

A côté de la réalité tragique des crimes pédophiles et des attentats islamistes avérés, nous avons vu se former un certain dispositif à la fois politique, judiciaire, législatif et médiatique qui a produit un certain nombre d’images sociales, de fantasmes collectifs. Et nous avons pu observer les conséquences désastreuses que ces fantasmes collectifs ont eues dans la réalité. Loin de réduire les maux et les douleurs suscités par ces crimes, ils ont empoisonné notre vie sociale et démultiplié les douleurs.

Les figures fantasmatiques du « pédophile », du « terroriste islamiste » et du « terroriste anarcho-autonome » présentent de nombreux traits communs. La structure du fantasme est identique : une essence diabolique dissimulée derrière une apparence quelconque. La voie est ainsi ouverte à une suspicion généralisée. N’importe quel être quelconque, banal, devient un suspect. C’est ainsi que, dans le langage de nombreux journalistes complices de cette paranoïa programmée, l’épicerie de Tarnac est devenue une « épicerie tapie dans l’ombre » et la ferme retapée par des amis une mystérieuse « base » terroriste. Dans ce montage, le caractère diabolique du mal est renforcé dans le fantasme par un caractère d’invisibilité, d’indiscernabilité. Le terme de « cellule invisible », inventé de toutes pièces par le procureur de Paris, Jean-Claude Marin, lors de la conférence de presse du 14 novembre annonçant la mise en examen des suspects, ne figure dans aucun écrit « autonome ». Il a été immédiatement repris et diffusé comme parole d’évangile par toute la presse. Il ne résulte pourtant que d’une déformation de la signature collective de L’insurrection qui vient, le « Comité invisible », dont le caractère poétique et humoristique, ne correspondant à aucune instance politique réelle, saute pourtant aux yeux de quiconque parcourt quelques lignes de ce texte. Il existait dans la littérature autonome un « Parti Imaginaire ». Il existe désormais aussi une Cellule Imaginaire.

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Bruno Maillé
est un paria timide.Ecrivain fantôme en voie de matérialisation, il gravite depuis quinze ans entre diverses revues antimodernes, notamment  L’Atelier du roman.Depuis qu’il écrit à rebrousse-poil dans Causeur, sa conscience politique vient enfin de dépasser d’une courte tête celle de la limace ordinaire. 
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