C’est assurément un coup dur pour tous ceux qui, comme votre serviteur, restaient prudents quant à la réalité de la crise, ou qui du moins doutaient de sa gravité, en l’absence tangible, par exemple, de guerre mondiale ou d’expansion brutale de la pandémie islamiste.

Baudrillardiens attardés, tenants de l’armchair marxism, et autres sceptiques ricaneurs nourris de Retz et de Monty Python, tous, nous en sommes pour nos frais : cette fois la crise, c’est du réel, pas du virtuel ! La preuve ? Nous apprenons que suite aux « dérèglements mondiaux » et dans une situation, donc, d’ »urgence absolue », le groupe « rock » Noir Désir, s’est décidé, pour la première fois depuis 2001 et les aléas qu’on sait, à sortir deux nouveaux titres.

D’après leur attaché de presse habituel, Stéphane Davet, du Monde, « La crise donne le signal du retour à Noir Désir ». Ce forcément chef d’œuvre, featuring Bertrand Cantat en personne, comprendra une version « punk » du Temps des Cerises ainsi que la chanson Gagnants-Perdants dont ces auteurs nous disent qu’elle « a été enregistrée en réaction au contexte actuel, politique et humain dans toute l’acceptation (sic) du terme. Impossible d’attendre pour la mettre à disposition ». En conséquence de quoi, elle est en téléchargement gratuit sur leur site. Les paroles de Gagnants-Perdants, écrites par Bertrand Cantat et non pas, comme je l’avais cru après une première lecture, par Francis Lalanne, sont avant tout, faut-il le dire, une dénonciation sans appel de la crise du capitalisme mondialisé, dont l’auteur n’hésite pas à dresser le constat de faillite :
« Il y a la chair à canon
Il y a la chair à spéculation
Il y a la chair à publicité
Y a tout ce que vous aimez
Vous et moi on le sait
Le spectacle est terminé ! »

Et qui c’est-y qui trinque quand que c’est la crise ? Toujours les mêmes, les petits, les sans-grade, les soutiers ! Sauf que ça va pas se passer comme ça. Gagnants-Perdants est aussi un appel à ne pas laisser faire, un cri primal de rébellion :
« Les dégâts, les excès
Ils vont vous les faire payer
Les cendres qui resteront
C’est pas eux qui les ramasseront
Mais les esclaves et les cons
Qui n’auront pas su dire non. »

Bien sûr, il y a prix à payer, il y a un risque à s’engager[1. Vous avez vu, à force de lire du Cantat, je me mets à en écrire.]. On notera d’ailleurs une allusion implicite aux dangers qu’Edvige fait peser sur nos libertés :
« Faut pas bouger une oreille
Toutes sortes de chiens nous surveillent
Pas un geste, une esquisse
Sinon on tourne la vis. »

Chacun l’aura compris, qu’on ne compte pas sur le « talentueux quatuor » pour se taire face la crise. Ils ont, sans hésiter, choisi leur camp, et ce n’est pas celui de l’UMP. Mais que la gauche institutionnelle ne se réjouisse pas trop vite devant cette prise de position, elle aussi en prend pour son grade, et notamment sa représentante la plus en vue, une ancienne députée des Deux-Sèvres, non ouvertement nommée dans l’opus, mais chacun aura reconnu qui est désigné dans cette subtile parabole cantatienne :
« Pimprenelle et Nicolas
Vous nous endormez comme ça
Le marchand de sable est passé
Nous on garde un œil éveillé. »

Les auditeurs les plus concernés pourront regretter cette critique un peu trop soft contre la gauche du Capital et se demander pourquoi Bertrand ne s’attaque pas plus violemment à cette femme-là. Cependant j’en suis certain, les fans de Noirdez ne s’arrêteront pas à d’aussi insignifiants détails. L’essentiel est là : Vive la Crise ! Noir Désir revient !

Quant aux esthètes dégénérés qui pensent que la Révolution ne se fera pas avec des vers de mirliton, que le rock’n’roll peut se passer de leçons de morale estampillées NPA et que les Noir Désir peuvent se carrer ici-bas leur plan promo maquillé en sollicitude pour le prolétariat, ceux-là hausseront les épaules et iront siffler une chanson des Ramones pour se changer les idées.

Dites-le vous bien : si Bertrand Cantat revient, c’est uniquement pour défendre la veuve et l’orphelin victime de la violence capitaliste. Cette chanson a été faite dans l’urgence, sans préméditation, donc. Gagnants-Perdants, ce n’est jamais qu’un énième drame compassionnel.

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