France, 2017: chronique d’un meurtre à la pioche ordinaire | Causeur

France, 2017: chronique d’un meurtre à la pioche ordinaire

Pauvre petit criminel…

Auteur

Lyvann Vaté
Lycéen. Il tient le blog Lyvannvate.wordpress.com.

Publié le 17 avril 2017 / Société

Mots-clés : , , , ,

Palais de Justice de Grenoble, février 2016. SIPA. 00741018_000010

L’article porte un titre évocateur et laconique : « Timide jeune meurtrier » et dresse le portrait de Julien Waeyert, vingt-six ans, venu répondre de l’homicide volontaire d’Abdel Hakim Hadad commis en 2013. Après avoir été « la nourrice » (avoir dissimulé chez lui des stupéfiants) d’Hadad, il a brûlé une partie de la marchandise (de crainte de poursuites, et souhaitant « se ranger ») et a tué son collaborateur d’un coup de pioche dans son garage.

On s’attend à un cruel règlement de comptes entre caïds. Une crapule qui tue une autre crapule pour une histoire d’argent. Vous êtes loin du compte. Ce Julien Waeyert n’est autre qu’un « jeune homme effacé », souffrant d’un problème de confiance en lui car sa silhouette était « boulotte » et qui a débuté dans le trafic après le « décès de sa grand-mère », nous dit la journaliste de Sud Ouest. Sortons violons et Kleenex.

La timidité du coup de pioche

D’emblée, précisons une chose. « Julien » n’est pas sujet à quelque maladie mentale. Un comité de « psychiatres » et « d’experts » ne manifeste « pas d’élément pathologiques » bien qu’un expert seulement, tout de même, aille jusqu’à le qualifier de « borderline » – pensez-vous, faut-il être borderline pour tuer quelqu’un à coup de pioche ? Comment expliquer, alors, cette violence, soudaine, incompréhensible, invraisemblable, sauvage ? Et l’auteur de l’article de dresser le portrait de ce jeune perdu, égaré, humilié – et dont on apprend qu’il « s’enferme dans la consommation de stupéfiants » comme la cocaïne à partir de l’âge de douze ans. Mais personne, semble-t-il, ne s’émeut qu’un enfant de douze ans consomme de la cocaïne, phénomène présenté par l’article comme une logique compensation après la mort de sa grand-mère.

Le traitement de cette affaire d’homicide volontaire ne dit pas seulement sur ce journalisme larme-à-l’œil, qui ne se préoccupe guère des victimes mais uniquement des états d’âme des coupables, il dit aussi, et surtout, sur la culture de l’excuse, et ce misérabilisme infantilisant qui multiplie à l’infini le champ lexical de la tristesse. Ainsi l’accusé commence par « laisser tomber quelques larmes », puis « pleure » et enfin « sanglote » avec sa mère, selon les expressions choisies par la journaliste tout au long de ce long torrent lacrymal. Ajoutons qu’il n’est presque jamais désigné sous son nom, mais plutôt sous son prénom, comme pour maintenir l’homme, que l’on ne manque pas de qualifier de manière récurrente de « jeune » (à vingt-six ans, tout de même, on pourrait commencer à accéder à l’âge adulte), irrévocablement dans l’âge puéril. « Julien ». Une fois. Deux fois. Trois fois. Quatre fois. Cinq fois. Six fois. Sept fois.

« Quand on a été humilié pendant des années… »

Ceux qui circonscriront cette affaire à un simple fait divers de presse quotidienne régionale se refusent à voir qu’il s’agit là d’une accommodation ahurissante à une violence endémique, une violence des petits trafics du quotidien, une violence en voie de généralisation car en voie de banalisation, qui imprègne l’ensemble de la société, à laquelle même on ne prête plus attention. Un homme qui a assené coups de pioche, puis de poutre, puis de pelle, avant de mettre le corps dans un sac poubelle et de tenter d’y mettre le feu – et qui, tout naturellement, devant la Cour d’assises, plaide la « timidité », un problème de « confiance en soi », né de railleries sur son poids quand il était adolescent. De tels propos, et la complaisance émotionnelle dans la tonalité de l’article, signent peu à peu l’arrêt de mort du Gorafi et mettent la presse satirique au chômage technique. Un homme accusé de meurtre qui, en toute bonne foi, explique que cela est dû au décès de sa grand-mère et à ses complexes physiques : n’est-ce pas là un produit magique de notre époque ? Quand la présidente lui demande pourquoi il a accepté d’entrer dans le trafic de stupéfiants, sa réponse est sans appel : « Quand on a été humilié pendant des années, avoir le respect de quelques personnes, c’est important. » Et, dans un style au lyrisme tonitruant, la journaliste en remet une couche en terminant son papier par la réaction de la mère de Julien Waeyert. On pourrait avoir une pensée pour la mère endeuillée de la personne assassinée, non, c’est dans la bouche de la mère de l’assassin que nous découvrons ces mots, prononcés dans « un cri d’amour » (sic) : « Je l’aime très fort. »

Ce qui n’a rien de dérisoire suinte pourtant la dérision. La journaliste ne s’étonne pas de cette apparente légèreté, de ces atermoiements larmoyeux, ni même de l’indécence qu’il y a à « déballer sa relation fusionnelle avec sa mère » quand on a tué un homme à coups de pioche – rien de tout cela : elle note seulement un « paradoxe » entre le criminel qu’il fut et le « jeune homme effacé » qui se tient devant elle. Nous faisons face à l’union improbable entre une société de plus en plus insensible et un traitement, une traduction, une réception qui donnent moins dans la sensibilité que dans la sensiblerie. Nous voici enjoints de faire preuve de compassion pour la sauvagerie.

Faits trop divers

Nous n’assistons en aucune manière à un cas de violence démente ou psychiatrique que l’on croirait potentiellement existante en tout être humain quelle que soit la société à laquelle il appartient, à une violence qui, en tout temps, en tout lieu, épisodiquement et marginalement, a pu avoir lieu, et être retranscrite avec assiduité par les mêmes journaux locaux, une violence alors restreinte au milieu, à la pègre, à une poignée de criminels, au grand banditisme, c’est-à-dire à un fonctionnement social particulier et numériquement réduit à peu de gens, aux groupuscules d’actions terroristes en bande organisée (GAL, BVE, Iparretarrak), à la mafia ou même aux trafics de contrebande transfrontalière qui ont cours dans la région depuis l’aube des temps monétaires et commerciaux.

Il s’agit d’une violence qui se déplace comme un poison, comme un venin – dont la défense, en termes d’excuses et de justifications psychanalytiques abracadabrantesques, ne fait même pas rire. Au contraire, elle est prise au sérieux, et nous ferait même pleurer.

Quelques pages plus loin, dans le même numéro, du même journal, un bref article relate un autre jugement, émis par le tribunal correctionnel de Bayonne. Nous apprenons que, dans un quartier tranquille – bien que festif, agité – d’une moyenne ville de province, et alors que nous n’étions qu’en début de soirée (vingt-deux heures), une jeune femme a été frappée au visage parce qu’elle avait refusé de donner une cigarette. Des témoins s’interposent ; la brigade anti-criminalité intervient et essaie, avec difficultés, de contenir l’agresseur, qui résiste et frappe les policiers. Cet incident, dont la démesure confine à l’invraisemblable, a été puni de quatre mois de prison ferme. Frapper une jeune femme car elle n’avait pas de cigarette à donner, voilà ce que la morale et le droit réprouvent – encore heureux. Cependant, subrepticement, on couvre cette agressivité latente, cette violence commune, du voile de la banalité, de l’ordinaire. Si elle n’avait pas protesté, appelé la police, personne n’aurait tiqué face à ce comportement, pourtant plus qu’incompréhensible – carrément absurde. Personne n’aurait relevé le caractère purement gratuit et irrationnel de cette attitude.

Ce n’est, nous dit-on, qu’un « faits divers ».

Ni plus. Ni moins.

  • Article en accès libre. Pour lire tous nos articles, abonnez-vous !

    La rédaction de commentaires est impossible pour cet article

    • 20 Avril 2017 à 11h12

      Maristocrate dit

      la saturation et le ras le bol de supporter au quotidien les méfaits de ces victimes auto proclamées, l’indulgence de la magistrature à leur égard, la complaisance des médias, et la clémence de leur jugement avec une flopée de circonstances atténuantes toutes plus légères les unes que les autres, conduisent aujourd’hui les Français à s’en remettre à MLP, qui apparaît comme étant la seule dotée de bon sens et de raison….

    • 20 Avril 2017 à 8h57

      Calonne dit

      Bonjour,
      Ce qui m’intéresse c’est l’action de la justice ,sa décision .
      Pour le reste qu’un journaliste quidam interprète les faits à sa manière , vu le nombre , je ne vois pas l’intérêt .

    • 19 Avril 2017 à 10h53

      keg dit

      La pioche n’est pas toujours fructueuse et est fonction de la tête cherchée….
      Pour une clope c’est 4 mois et une pioche en tête c’est atténuant…. le passé…. qui vous colle à la peau plus qu’une tâche de goudron….

      Avant de flinguer vérifiez et améliorez vos atténuants.

      http://wp.me/p4Im0Q-1DO

    • 19 Avril 2017 à 10h51

      alain delon dit

      Alors ce bac, ça s’annonce comment?

      • 21 Avril 2017 à 21h23

        Lyvann Vaté dit

        Ce sont les vacances (en tout cas dans ma zone).
        Donc la préoccupation est lointaine !

    • 18 Avril 2017 à 0h18

      Simbabbad dit

      Excellent article, bien écrit qui plus est. La fascination pour les bourreaux de la part d’un certain milieu est très inquiétante, mais il faudrait étendre le constat sur le cinéma et la télévision.

    • 17 Avril 2017 à 22h45

      solitude dit

      relevé sur une réponse à un article: :
      Avec 19 millions de patients passés aux urgences chaque année, chiffre en constante augmentation, la violence à l’hôpital ne cesse de s’amplifier. La gratuité des soins sature le service, avec des maux bénins relevant de la médecine de ville.
      “Pour peu qu’il y ait un foyer islamique dans le quartier, ils font la loi aux urgences ! Nous sommes au front”, déclare Patrick Pelloux, le président de l’Association des médecins urgentistes de France.
      Il décrit un “un combat de l’islam intégriste politique pour mettre la main sur la santé”. Il dénonce le manque de courage de certains médecins qui ne respectent pas la laïcité, ainsi que les doyens de faculté qui tolèrent le voile sur leurs bancs

      • 19 Avril 2017 à 21h26

        Robert39 dit

        Patrick Pelloux est un aspirateur idéologique à l’immigration massive et il déplore “le manque de courage de certains médecins qui ne respectent pas la laïcité, ainsi que les doyens de faculté qui tolèrent le voile sur leurs bancs”.
        Mais est-ce que Patrick Pelloux a déjà dit “NON” lui tout seul à un “islamiste, intégriste”, voire même à un “Arabe agressif”?
        Connaît-il la notion de “cousins” ou de “frères” chez certains Arabes Français?
        Un jour, j’ai dit NON à un Arabe de mon quartier; le lendemain, j’avais 8 de ses “cousins” avec l’un d’entre eux qui me posait une lame sous la gorge. Mes copains regardaient exaspérés. Heureusement pour moi, nous étions gosses. Malheureusement pour des Patrick Pelloux qui sait désormais que je vote FN depuis 2012, que je ne suis pas raciste, les races ne sont ni supérieures ni inférieures, mais que si elles existent elles sont franchement non miscibles; je dirais aussi que les Arabes Français nous colonisent. 
        Ce soir dans une bijouterie sécurisée (sonnette à la porte), deux hommes entrent et l’un, seul parlant français, demande à voir des Bretling. Sans gêne apparente (en tout cas non gêné ni poli ni discret comme la plupart des Français qui, en général, entrent dans un magasin, a fortiori si les marchandises sont “de valeur”), à l’aise comme s’il était dans sa cuisine ou sa salle de bain; ils posent leurs petits sacs sur des chaises (je n’aurais pas osé), interpelle (plutôt de façon souriante, certes) une vendeuse. J’entends des phrases genre “Pourquoi celle-là est à 3000 et l’autre à 1300?” (comme s’il y avait à négocier des prix dans ce genre de maison), la réponse de la vendeuse étant immédiatement et ostensiblement (voix grave, pas gênée du tout) traduite en “je-ne-sais-quoi” à l’ami non-du-tout-francophone.
        Bref, je me suis vraiment dit que les immigrés étaient en France heureux comme un colonisateur.
        je me dis ça aussi quand je vois et entends le même genre de population arabo-turque-jenesaisquoi/qui qui parlent fort, rient..

        • 19 Avril 2017 à 21h40

          Robert39 dit

          Je pense désormais comme Zemmour quand il répond à l’argument selon lequel “ces femmes voilées ont l’air joyeuses sur ces photos, elles n’ont pas l’air si asservies”: “heureuses comme des colonisateurs en terre colonisée”.
          Je sais, ça fait mal à entendre.
          Charité envers Patrick Pelloux cependant. Que Dieu et ses puissants amis le gardent. Les Français-moyens n’ont pas de puissants amis, de puissants réseaux. On s’en prend plein la gueule. Peut-être est-ce une sélection naturelle? Les Arabes, impressionnants souvent physiquement, souvent à tendance agressive ou vindicative, souvent en nombre supérieur, démographiquement en essor chez nous, ceux-là ne feront qu’une bouchée de faiblards comme nous, les moyens, les sans dent peut-être.
          Avec les Français les plus puissants, au moins on garde de la vie, de la vitalité, on se fait avoir économiquement peut-être, on a un peu peur d’aller demander un découvert à son banquier, on a un peu honte d’aller à Lidl, mais comme ce n’est pas un système mafieux, on ne se fait pas insulter, on ne se fait pas intimider dès l’école primaire, en tout cas pas physiquement et “démographiquement”.
          Là, on se fait remplacer tranquillement, on se fait gicler de la ZUP puis du quartier HLM moyen, puis du centre-ville. On ose moins passer dans la rue Battant à partir de 22h. On rejoint sa compagne si elle est allée boire un verre ou au restaurant. On fait bonne figure en s’achetant un kebab de temps en temps. On ne mate pas trop tous ces mecs, ces jeunes, en jogging, parfois en capuche.
          Non, on va se casser, on va déserter. On sans doute repeupler les campagnes un jour. Pas dans des camps j’espère. Enfin, on le mériterait sans doute, avec toutes les horreurs que nos aïeux ont pu faire.
          Je vais voter Marine pour faire sortir la racaille, celle du haut (la gauchiste, la mondialiste, la grande moralisatrice), celle du bas (la gauchiste, la délinquante, la racketteuse, la communautarisée). La France restante contre l’anti-France. Fin de l’Histoire. 

        • 20 Avril 2017 à 12h22

          Moumine dit

          Je trouve votre témoignage saisissant et votre réflexion finement ciselée sur la réalité asphyxiante de ce que peuvent vivre les “Français-moyens” en certains lieux. Et la clarté de votre écriture…
          Une personne m’a raconté que, vivant à Champigny/Marne dans les années 90, elle a voulu porter plainte pour son fils de 10 ans qui s’était fait molesté et détroussé par une “bande”. Les flics lui ont demandé de quelle couleur étaient les agresseurs, car ils ne recevaient les plaintes que contre les Blancs, étant donné que celles contre les autres n’aboutissaient jamais. Stupéfiée, cette personne a déposé une plainte contre X. Inutilement, bien sûr.
          La lucidité dans vos deux derniers paragraphes est à tomber.
          La racaille du bas n’existe que grâce à celle du haut.

        • 20 Avril 2017 à 12h36

          Moumine dit

          Robert39
          A la réflexion, je subodore que votre témoignage a tout à voir avec l’article ci-dessus. Le cul-de-basse-fosse dans lequel était plongé le meurtrier depuis son enfance.
          Tout de même, vous devriez écrire.

        • 20 Avril 2017 à 22h14

          Robert39 dit

          Oui moumine il y a de quoi être suffisamment déprimé pour s’isoler et écrire. Pour votre histoire de Champigny désolé je préfère ne pas vous croire. Ça risque d’être sanglant un jour en France. Vengeance, ressentiment, barbarie. Je ne vous pas comment nous pourrions nous en sortir.

        • 20 Avril 2017 à 23h06

          Moumine dit

          Robert39
          Jusqu’à aujourd’hui, je n’ai jamais pensé à douter de la personne qui m’a rapporté cette histoire de Champigny, mais autant ne pas y croire après tout.
          Je ne suis pas spécialiste, cependant il me semble que votre style et l’authenticité de votre expression vous permettrait d’écrire même sous forme de roman.
          C’est sûr que nous ne savons pas où nous allons. En dépit de tout, je vous souhaite de retrouver de la sérénité. En fait, je nous le souhaite à tous.

        • 20 Avril 2017 à 23h19

          Moumine dit

          pardon : …vous permettraient…

        • 21 Avril 2017 à 8h56

          Robert39 dit

          Moumine je préfère ne pas vous croire pour garder de la sérénité garder un peu d’espoir… je ne doute pas de votre honnêteté

    • 17 Avril 2017 à 20h34

      Renaud42 dit

      Prenant la suite de l’hypocrisie bourgeoise qui mimait la vertu nous avons de nos jours cette hypocrisie bienpensante infiniment plus abjecte qui mime la sainteté.

      L’hyperviolence ordinaire est le poids qui équilibre sur la balance cosmique cette compassion pseudo divine généralisée qui ne paye pas le prix.

    • 17 Avril 2017 à 20h07

      nanie68 dit

      Merci Lyvann pour cet article plein de  lucidité et si bien rédigé Je suis étonnée de ton âge … 

       

    • 17 Avril 2017 à 19h18

      Monge dit

      Si la nouvelle génération est de ce calibre il y a de l’espoir. Il est encourageant de voir que certains résistent lucidement à l’arrivée du fascisme mou.

    • 17 Avril 2017 à 16h40

      desi dit

      Vraiment bien écrit pour un lycéen !

    • 17 Avril 2017 à 16h32

      Moumine dit

      Cet article est impressionnant de lucidité.