Villiers-le-Bel et la voyoucratie
Qu’est-ce qu’un voyou ?
Publié le 30 novembre 2007 à 12:01 dans Société
Ah ! Je ne me fais guère d’illusions : il y aura toujours des voyous ! Certains sont nés voyous dans l’âme : la voyouterie est dans leur sang et le système politique qui recueille leurs suffrages est bien la “voyoucratie”, pour reprendre le terme utilisé par le Président.
Pierre Lacenaire était un voyou s’il en fut, assassin récidiviste qui tuait par derrière, à l’aide d’un tire-point de cordonnier. Dans Les Enfants du paradis (Marcel Carné, 1945), Jacques Prévert lui fait dire : “Quand j’étais enfant, j’étais déjà plus lucide, plus intelligent que les autres… “Ils” ne me l’ont pas pardonné, ils voulaient que je sois comme eux… Levez la tête Pierre-François… regardez-moi… baissez les yeux… Et ils m’ont meublé l’esprit de force, avec des livres… de vieux livres … Pourquoi tant de poussière dans une tête d’enfant ? Quelle belle jeunesse, vraiment ! Mon père qui me détestait… ma mère, ma digne mère, qui préférait mon imbécile de frère et mon directeur de conscience qui me répétait sans cesse : “Vous êtes trop fier, Pierre François, il faut rentrer en vous-même !” Alors je suis rentré en moi-même… mais je n’ai jamais pu en sortir ! Jolie souricière ! Les imprudents ! Ils m’ont laissé tout seul avec moi-même… et pourtant ils me défendaient les mauvaises fréquentations…”
Même les voyous dans l’âme vivent donc dans un monde peuplé de circonstances. Mais tous les voyous ne sont pas “voyous dans l’âme”. Les autres, je les appellerai précisément “de circonstance” : ceux qui ne sont pas nés voyous mais qu’un contexte, “une crise sociale”, par exemple, ont fait basculer du côté de la voyouterie. Gavroche comme l’on sait avait eu une enfance difficile. On ne sait rien de la Liberté guidant le peuple chez Delacroix (1830) – sinon que son style dépoitraillé fait mauvais genre – mais pour prendre les risques qu’on la voit prendre, je ne crois pas m’avancer trop en disant qu’elle a dû en baver.
Je ne sais rien des enfants voleurs de bonbons de Villiers-le-Bel et condamnés à trois mois de prison ferme : peut–être sont–ils des voyous dans l’âme et j’aurais bien trop peur en les exonérant d’office, en invoquant leurs circonstances difficiles, de me retrouver dans le camp des “donneurs de leçons”. Mais peut–on au contraire me faire la preuve que leur acte n’a, comme l’affirme le Président, “rien à voir avec une crise sociale” ? Que ça n’a “rien à voir” avec un taux de chômage de 19 % et de 30 à 40 % dans les quartiers chauds, avec le fait que la ville compte 50 % de logements sociaux et que le revenu annuel moyen par habitant est de 6 500 euros (contre 12500 euros en Ile-de-France 1). Cela aussi me semblerait difficile à prouver.
Les anthropologues opposent dans un couple indissociable les “structures” aux “sentiments”. Ce sont les sentiments des femmes et des hommes qui les conduisent à bâtir des structures qui les contraignent ensuite et modèlent alors leurs sentiments, et ceci oblige à distinguer différents types de causes selon que l’on fixe son attention sur les unes ou sur les autres. Le voyou qui allume la mèche d’un cocktail Molotov puis le lance dans la direction des forces de l’ordre est bien la cause qui risque de provoquer des blessures effectivement “gravissimes”. Mais sa présence là a, elle aussi, ses propres causes au sein d’un contexte qui, ce n’est pas à exclure, pourrait très bien être celui d’une “crise sociale”. Quand les structures descendent dans la rue, elles réclament sans doute un voyou pour allumer la mèche, mais ce sont bien elles qui ont causé l’incendie.
- Chiffres publiés dans Le Monde en ligne. ↩
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Florent dit
Un raisonnement valable pour un individu n’est pas valable pour un Etat. Un Etat avec 2000 ans d’histoire, gouverné par des hommes de Gauche comme de Droite, parfois élus, parfois imposés, ne peut pas se “critiquer soi-même”, car ce soi-même est multiple. Qu’un petit garçon ait cassé un vase et s’excuse, je conçois qu’il en sort grandi ; mais le cas de figure est ici un peu différent.
Il peut critiquer néammoins les décisions de certains de ses anciens dirigeants, comme l’a fait Sarkozy en parlant de l’injustice du colonialisme, ou Chirac avec Pétain, mais s’excuser est absurde. Si la France s’excuse, elle s’excuse au nom de quoi exactement ? D’une entité ? D’un système ? De la République ? La colonisation est le fait d’individus, pas de la France, pas de sa Constitution, pas de ses valeurs, donc ces excuses ne peuvent être faites qu’au nom d’hommes morts et enterrés dans l’oubli, au nom de rien d’autre. Que leurs cadavres s’excusent, s’il faut vraiment aller déterrer les morts pour tirer un trait sur leurs dettes !
Sinon, qu’est-ce que la France, sinon ses habitants ? Si la France s’excusait, ça ne serait rien d’autre que des excuses proférées au nom de citoyens qui, je le répète, n’ont rien à voir avec la colonisation, et qui ont bien d’autres chats à fouetter.
Paul Jorion dit
Non, non : ça n’affaiblit pas de s’excuser, on en sort grandi. C’est peut–être fatigant, s’il y a beaucoup d’excuses à présenter, mais ça c’est une autre affaire !
« Que celui qui n’a jamais péché jette la première pierre », ça s’adresse à ceux qui préfèrent critiquer les autres plutôt que de se critiquer eux–mêmes. Même chose : se critiquer soi–même est effectivement épuisant mais ça rend plus fort ; critiquer les autres au contraire ne demande aucun talent !
Florent dit
Simplement parce que les excuses et la repentance ne fortifient pas les nations, elles les affaiblissent. Et en ce moment, la France a besoin de tout sauf d’être affaiblie.
C’est un engrenage du “toujours plus” : Chirac a reconnu la responsabilité de la France de Vichy dans la déportation des Juifs. Ensuite, les Noirs ont réclamé la reconnaissance du rôle de la France dans l’esclavage. Maintenant, la France reconnait pour la première fois l’injustice de la colonisation, et que répond l’Algérie ? “Ca ne suffit pas, excusez-vous !”, comme si elle souhaitait que les rôles s’inversent par rapport à sa période de colonisée, et qu’à présent le “maître” courbe l’échine. Et pendant ce temps, le Français RMIste qui observe ce veaudeville à la télévision peut s’interroger sur l’image du riche blanc colonisateur que l’Algérie a de lui.
Oui, ce ne sont pas les raisons de s’excuser qui manquent, pour tous les pays d’ailleurs, y compris les pays d’Afrique ou les pays arabes, qui ont organisé et généralisé l’esclavage les premiers, par exemple, mais le problème c’est qu’à ce petit jeu-là on peut remonter très loin, et que les Français aimeraient aller de l’avant, vers l’avenir. Or la France s’est déjà beaucoup flagellée, contrairement à d’autres pays qui sont plus prompts à demander des excuses qu’à présenter les leurs.
Et pour continuer sur Jésus, il me semble aussi qu’il a dit – personnage historique ou imaginaire, qu’importe – “Que celui qui n’a jamais péché jette la première pierre”, et j’ai l’impression que parmi tous ceux qui ont en main des pierres prêtes à être jetées sur la France, beaucoup devraient se poser cette question et faire leur examen de conscience.
Paul Jorion dit
Ah ça ! Ce ne sont pas les excuses à présenter qui manquent. Mais ce n’est pas une raison pour en faire l’économie : il suffit que chacun s’occupe des siennes, il ou elle sait très bien – en son for intérieur – à qui les présenter.
Ça n’exige pas non plus d’avoir la stature morale de Jésus–Christ : après tout, on apprend comment faire aux petits garçons et aux petites filles. C’est toujours à contre–coeur bien sûr qu’ils s’exécutent, mais apparemment les nations n’en sont même pas encore là !
Florent dit
Si tous les Français étaient des Jésus Christ en puissance, prêts à se laisser crucifier pour sauver le monde, et à tendre l’autre joue quand on les frappe (ou bien à offrir leur seconde voiture en sacrifice quand la première est brûlée, pour expier les fautes de leurs méchants ancêtres colonisateurs), alors nous pourrions dire que nous sommes un peuple parfait.
Cela dit, j’attends quant à moi des excuses officielles de l’Allemagne envers la France, car mon grand-père a tout de même été soldat pendant la Libération, il en a bavé, et les SS c’était autre chose que les méchants colonisateurs français, dans le genre.
Three piglets dit
D’autant plus que l’immense majorité des Francais (les européens, puisque les Francais issus de… se réclament encore du bled) n’ont jamais mis les pieds en Algérie.
Three piglets dit
La repentance est individuelle et non collective, surtout pas héréditaire.
Paul Jorion dit
Jésus-Christ est en fait l’archétype de ceux qui n’ont pas peur de prendre à leur charge, comme individus, les erreurs commises par d’autres, ancêtres ou non, avant eux Le sacrifice de Jésus est conçu par lui comme rachat du péché originel, il prend sur lui tous les crimes du passé et s’adresse à son père : « Par mon sacrifice et mon martyre, j’implore qu’on reparte sur une nouvelle base ». Le but, c’est de remplacer une fois pour toutes l’image d’un Dieu « jaloux », ce qui veut dire « capricieux », par un Dieu motivé uniquement par l’amour.
J’ignore si tout cela a un rapport avec le Jésus-Christ historique mais c’est la version « classique », c’est-à-dire « choréographiée » par Saint-Paul, recyclant certains grands thèmes socratiques. Dans cette version « classique » du christianisme, il est impossible de prendre Jésus pour l’ancêtre de ceux qui disent aujourd’hui « Je n’en ai rien à foutre de la repentance ! » : Jésus en est exactement le contraire !