Villepin, fenêtre sur cour
Son dernier livre est un autoportrait involontaire
Publié le 21 novembre 2010 à 6:01 dans Culture
Mots-clés : Dominique de Villepin

Dominique de Villepin se présente comme le chevalier blanc de la politique, au cœur purifié de toutes les scories courtisanes, entièrement dévoué à servir la France avec honneur, loyauté et panache gaulliste. Il ne s’est pourtant pas privé, ces jours-ci, d’agir en parfait « homme de l’occasion » pour reprendre les termes de Balthazar Gracian. La parution de son dernier livre, De l’esprit de cour, la malédiction française, combinée par ses piques oratoires à l’encontre du Président, lancées le dimanche 7 novembre sur l’antenne d’Europe 1, tombaient à pic.
En soutenant que l’esprit de cour est à l’origine du blocage de la société, de l’essoufflement général du pays et de la corruption du régime politique, puis en accusant Nicolas Sarkozy d’être aujourd’hui « un des problèmes de la France », Dominique de Villepin a retiré au pouvoir une crédibilité qu’il veut gagner en le critiquant. À la veille du remaniement ministériel, voilà qui n’était pas mal joué. Sa thèse prenait tout son éclat à mesure que le ballet des prétendants agitait fébrilement l’Elysée.
Virus curial1
Or, l’habileté et l’opportunisme dont fait preuve Dominique de Villepin ne sont-ils pas des qualités qui caractérisent le courtisan avisé ? En disant ce qu’il faut au moment où il faut, ne s’est-il pas tenu « au centre de l’occasion », comme ferait un parfait homme de cour, qui saurait profiter de l’inconstance, des humeurs et de la contingence du sort pour être certain de plaire et de s’attirer la faveur populaire ? En effet, à défaut de flatter notre Prince, son ennemi juré, c’est le peuple que Dominique de Villepin tente de courtiser en prenant bien soin de dissimuler son intention sous le paravent de la satire.
Et pour couronner cette stratégie, tout s’est passé à quelques jours de la commémoration du quarantième anniversaire de la mort du Général De Gaulle, envisagé par l’intéressé comme contre modèle idéal du sarkozysme. Voilà qui lui donne des gages d’assurance pour se présenter comme l’homme providentiel qui vivifierait à nouveau l’esprit républicain étouffé actuellement par l’esprit de cour.
Mais penchons-nous sur ce « virus curial », jugé par Dominique de Villepin comme « une spécificité française constamment à l’œuvre au cœur du pouvoir ». L’auteur prend la cour comme « fil d’Ariane » pour voyager dans un passé, comparé, si on file la métaphore jusqu’au bout, à un labyrinthe. Et là, la perplexité gagne. N’est-ce pas surprenant pour se diriger dans le labyrinthe du passé d’utiliser la cour, qui est elle-même un véritable labyrinthe où chacun simule pour mieux dissimuler et guide pour mieux égarer ?
Comme le courtisan, la cour présente deux faces. L’une artificielle et apparente cache l’autre, nuisible et invisible.
Dominique de Villepin montre comment, grâce à cette duplicité, la cour fait croire qu’elle renforce le pouvoir alors qu’elle conspire contre lui. Vue du dehors, la cour apparaît comme l’instrument du pouvoir. Mais en réalité, la cour verrouille tout de l’intérieur tandis que du dedans, elle exerce sa capacité de nuisance et devient moins le lieu où l’on paraît qu’un foyer où l’on manigance contre le pouvoir en place, le mécanisme des passions aidant à alimenter la sédition des courtisans humiliés.
Cour monarchique, cour impériale, pour Villepin, la cour se métamorphose selon la nature des régimes, mais son fonctionnement oligarchique reste foncièrement le même.
Un diseur de vérité
Se drapant dans les habits de Ruy Blas, Dominique de Villepin prend plaisir à décrire le climat perpétuel de guerre froide, où les courtisans donneraient les apparences de servir l’intérêt général pour mieux se servir eux-mêmes et évincer leurs rivaux potentiels en se fourvoyant dans un cortège de coups bas, d’intrigues et de complots. Avec la démocratie parlementaire, la cour se désincarnerait mais ne perdrait pas en influence. Bien au contraire, en se masquant, en devenant une sorte de société secrète, qui prospèrerait entre le monde des affaires et le monde du pouvoir, son influence se répandrait plus facilement. Ainsi, comme le phoenix, la cour ne meurt jamais, elle renaît de ses cendres et se survit dans l’esprit qui l’anime.
En apparence, Dominique de Villepin se présente comme un diseur de vérité qui ose nommer le mal qui ronge la France et que les élites s’évertuent à dissimuler.
En réalité, dans les plis et les replis de sa critique et de l’éloge adressé aux hommes illustres, se glisse son propre sacre. En filigrane de son analyse historique, il ne cesse d’affirmer sa différence avec l’actuel Président et établit in fine sa propre légitimité présidentielle.
Dominique de Villepin ne manque à aucun moment de souligner le gouffre qui le sépare du « Premier des courtisans » : Nicolas Sarkozy lui-même et sa vision d’un pouvoir aimé pour les effets de plaisir et de gloire qu’il procure. Pour Villepin, l’ode au Général De Gaulle, le culte voué à l’idéal d’indépendance et de fidélité représente autant de manières de dessiner en creux son autoportrait.
Mise en scène
Dans le passage consacré au Général, résonne son discours de l’ONU où, en plaidant l’opposition à la guerre en Irak, il s’affirme comme le gardien de l’indépendance de la France, tout en marquant bien la séparation avec Nicolas Sarkozy, relayé au statut de vil laquais à la solde de l’Empire Américain.
Ainsi l’esprit gaulliste animerait le verbe villepiniste et inversement.
Le sursaut républicain que Dominique de Villepin appelle de ses vœux, au début et à la fin de son livre, voudrait être aussi une façon de s’inscrire dans la droite ligne de l’appel gaulliste, c’est à dire à refuser le fatalisme tout en se présentant comme celui qui serait porteur d’un grand projet collectif capable de guérir la France de cette fameuse tumeur « curiale ».
Tombée de rideau !
Villepin, en affirmant que le propre du courtisan moderne, est « qu’il n’est plus identifié comme tel, ce qui le rend encore plus redoutable car il avance masqué », finit donc par se trahir lui-même. A travers cette séduisante mise en scène, c’est lui qui finit par apparaître comme l’archétype du courtisan.
Parce que tout de même, il ne faudrait pas oublier que l’ « esprit villepiniste » s’incarne lui aussi banalement dans un système politique et que si l’homme est un féru d’histoire, il parle, tout d’abord, en tant que chef de parti politique soumis, comme tous les autres partis, aux dérives courtisanes.
- Les termes sont de Dominique de Villepin lui-même : précieux un jour, précieux toujours ↩
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L'auteur
Isabelle Marchandier est membre de la rédaction de Causeur.
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Fairmieux dit
Un peu de bons sens et regardez-bien Monsieur de Villepin : physiquement il a un tel masque sur le visage, qu’on ne voit que cela !
De plus il a fait l’ena et vous savez bien qu’un enarque est capable de dire n’importe quoi sur tous les sujets en ayant l’air de le connaitre à fond, alors qu’il vient juste de le découvrir : bref le grand oral ….je l’ai vécu professionnellement plus d’une fois et c’est bleuffant pour ceux qui ne sont pas des spécialistes du sujet ou de la psychologie.
FélixRenédeSessandre dit
@ Marie
J’ai lu. Si j’ai bien compris, il n’y a aucun lien entre l’arrêt des versements et les attentats. Il n’y a pas eu non plus de financement de la campagne Balladur par des rétrocommissions. Donc, Chirac n’avait aucune raison de suspendre les versements. Donc, les attentats, bien qu’ayant eu lieu APRES, sont la cause et non la conséquence de l’arrêt des versements Comment dit-on abracadabrantesque en ourdou?
Marie dit
@Felixrenédessandre
Karachi
Voici un pensum à vous infliger si vous voulez avoir une version plus juste de cette affaire
http://www.assemblee-nationale.fr/13/pdf/rap-info/i2514-tII.pdf
et la suite
http://www.assemblee-nationale.fr/13/pdf/rap-info/i2514-tI.pdf
Ugolino dit
Deux choses encore, à propos de notre contempteur déclaré de l’esprit de cour.
D’abord, il apparaît qu’il laisserait entendre en loucedé, ça et là, qu’il se désolait du caractère indécis, limité de Jacques Chirac.
Manque d’élégance et de noblesse manifeste envers qui l’avait élevé, envers qui l’avait “fait”. C’est bien dans l’esprit du temps, la fidélité étant une variable des plus limitées chez nombre de nos contemporains… “Modernité” peut-être pas trop étonnante de la part d’un Galouzeau ci-devanté de Villepin de fraîche date ( c’est un roturier qui écrit ces lignes).
Ensuite et conséquemment, cette illusion sur ce en quoi réside la force, la vraie. De Villepin se serait donc autorisé à prendre un Chirac de haut, ne serait-ce qu’in petto…
Ah oui ? Mais le vrai patron, celui qui decidait in fine, celui qui pouvait décider de congédier l’autre, c’était qui ? Le buveur de coronas tâtant le cul des vaches au Salon de l’Agriculture ou l’élégant chippendale capable de citer Rimbaud et Chateaubriand au quart de tour ? Poser la question, c’est y répondre.
Moralité, et que cela plaise ou non, le vrai fortiche en matière de pouvoir, c’est celui qui dure, celui qui a la gniaque, celui qui survit. L’élégance et le verbe haut – que j’apprécie à leur justes mesures – ne sont que des plus en la circonstance.
Pascal dit
Grâce soit rendue aux différents intervenants de pointer les ridicules de l’intéressé, glissés dans un bas de soie où pataugent les matières fécales.
Villepin?
Jamais élu,pas un mandat électif à faire valoir,sauf,peut être, pour représenter ses camarades à l’ENA ,toujours nommé par la faveur du prince,comme le note justement Ugolino.
FélixRenédeSessandre dit
@ Sophie
« Je redoute beaucoup la rigoureuse vertu calviniste »
Et moi je l’appelle de mes voeux.
Bettencourt Woerth
Karachi
HLM
Emplois fictifs
Conflits d’intérêts
Fraudes aux élections au PS
Même ce qui n’est que la partie visible de l’iceberg, on n’y prête plus attention. Mais c’est nous qui sommes dans le Titanic. Car l’argent détourné ne représente rien par rapport à l’efficacité dilapidée.
isa dit
Quel fat et quel trouillard ce type! Après l’avoir bien ramené pour mouiller au mawimum Balladur-Sarkozy, il s’aperçoit que des éclaboussures sont inévitables pour lui-même.
il freine des quatre fers, maintenant, il ne voit plus de preuves formelles de rétro-commissions, après avoir dit exactement le contraire;
De mieux en mieux, ce grand homme…
P.S.: info intéressante, c’est le “journaliste” Guy Birenbaum qui a publié le livre des enfants des morts de Karachi(parce qu’il est aussi publieur…).
Coriolan dit
On pouvait aussi dire non à la guerre en Irak sans provoquer les américains (comme les Allemands), cela s’appelle faire preuve de diplomatie. Villepin s’est fait plaisir mais ce sont les Français qui paient.
http://www.egaliteetreconciliation.fr/Le-non-a-la-guerre-en-Irak-a-coute-4-milliards-a-la-France-4380.html
Gwendan dit
Villepin serait bien avisé de se remémorer les “brillants résultats” de sa carrière politique ,en tant que conseiller il fût à l’origine d’une dissolution catastrophique pour son président et en tant que premier ministre ,il a reussi ce que ni giscard,ni balladur,ni même sarko n’ont reussi à faire:enterrer politiquement chirac.
Sa gestion calamiteuse des émeutes de 2005 et de l’affaire du CPE sont là pour rappelller comment il aurait su “débloquer” la France..
sol invictus dit
Le beau Galouzeau me fait immanquablement penser à ces grands cons prétentieux que beaucoup ont subi pendant leur scolarité installé bien en vue au premier rang pour bien lécher le cul des profs et objet de la détestation générale de leurs camarades.
Pierre Jolibert dit
@Ugolino
Je cause de Félix René de Sessandre, mais en vérifiant je me rends compte que c’est vous qui avez parlé des Suisses. Décidément je suis fatigué. Toutes mes excuses.
Ugolino dit
@ Sophie: “Je redoute beaucoup la rigoureuse vertu calviniste” (causant de la Confœderatio Helvetica , NDLR)
Ma che “rigoureuse vertu calviniste” ? Vous “redoutez”… “beaucoup”… ? Ben on a pas peur des mêmes choses, vous et moi, en ce bas monde et en l’an de grâce 2010. Vous avez eu connaissance de beaucoup de Michel Servet condamnés au bûcher, ces derniers siècles ?
Pourrait-on arrêter de se payer de mots 5 minutes ? Encore une autre vertu hexagonale, tiens ! Je voulais parler de choses concrètes et actuelles, comme par exemple du degré de corruption ou encore de la balance commerciale helvétique, diantrement positive malgré un taux de change défavorable au franc fort et… suisse.
Et puis tiens, un tantinet de rigoureuse vertu calviniste ne nous ferait pas de mal, à la réflexion.
@ Pierre Jolibert : Euh, “Poenix” ? De qui causez-vous donc, cher causeur ?
Pierre Jolibert dit
Vous dites, Phoenix :
“regardez comment fonctionnent les choses en Suisse”
et Pascal disait déjà : «Les Suisses s’offensent d’être dits gentilshommes, et prouvent leur roture de race pour être jugés dignes des grands emplois.»
S’ils ont modéré leur snobisme à rebours, les Suisses sont peut-être devenus les démocrates que vous espérez, Félix. Mais dès le début ils avaient annoncé que c’était ce qu’ils voulaient ; c’est pour cela qu’ils ont repoussé les Habsbourg, et pareillement plus tard les Néerlandais. Et c’est pour cela qu’ils sont parmi les seules véritables nations en Europe.
Et c’est pour cela que Rousseau, ce Suisse de Genève, a dit qu’il ne voyait en France aucun germe pour la société libre et égalitaire telle qu’il la concevait. Et les pseudo-révolutionnaires auraient mieux fait de bien le lire, et de le laisser à Ermenonville, au lieu de le panthéoniser en laissant croire qu’il les aurait approuvés.
En attendant, la France, ça a toujours été la monarchie, la féodalité, et les privilèges. Normal, c’est un empire.
Sophie dit
Effectivement, ce n’est universel. La France a aboli les privilèges et créer les avantages, c’est ce qui fait son charme. Je redoute beaucoup la rigoureuse vertu calviniste.
steed59 dit
dominique de villepin n’est qu’un guignol pathétique
FélixRenédeSessandre dit
@ Pierre Jolibert
« … qui nous préserve encore quelques moments du néant ». De la même manière que le communisme préservait les russes du chaos. En étant pessimiste, on peut voir venir un scénario à la russe. En étant optimiste, on peut imaginer que les français deviendront enfin démocrates.
Ugolino dit
@Marie :
Félix à écrit : « A tous niveaux en France, tout fonctionne à l’allégeance, et la croyance française à l’utilité et au bien-fondé de la hiérarchie est une idéologie qui nous conduit tous à la faillite. »
Et vous avez ajouté “mais c’est universel mon cher!”
Meuh non, justement, ce n’est pas si universel que cela. Sans aller chercher outre-Atlantique ce qu’il y a de bon chez les Ricains ou les Canadiens en la matière, regardez comment fonctionnent les choses en Suisse, pays dont le succès notable, rapporté à la taille, est loin de se réduire à la seule succion du produit de la fraude fiscale des autres nations. Et on pourrait prendre bien d’autres exemples.
Et puis il est des pays, des cultures dans lesquels une réelle rigidité hiérarchique, dans l’Etat comme dans les grosses entreprises (en général ) se voit contrebalancée par une très grande souplesse d’esprit à nombre d’échelons, ce qui fait que cela marche pas mal, au final, même s’il y a de la déperdition d’énergie. Sans vouloir prendre la Chine en exemple, on peut quand même ici la citer. Dans l’hexagone, même là, le bât blesse.
A défaut de pouvoir injecter dans l’appareil de l’Etat comme dans le cerveaux de trop ses représentants l’idée que ne pas mener son monde à la baguette ne signifie pas nécessairement dissoudre des siècles d’identité nationale, on pourrait déjà faire mieux dans la “société civile” (sic ! Déjà, rien que ce terme !) et dans les entreprises. Mais même là, il y a du boulot.
FélixRenédeSessandre dit
@ Marie
Voyagez un peu, et vous verrez que ce n’est pas si universel que ça. Bon je vous accorde que ça pourrait également s’appliquer aux pays du Maghreb et quelques autres.
Sophie dit
“les territoires perdus de la République seront peut-être bientôt gagnés ”
Bien dit! ;-)
Marie dit
@Felix
“A tous niveaux en France, tout fonctionne à l’allégeance, et la croyance française à l’utilité et au bien-fondé de la hiérarchie est une idéologie qui nous conduit tous à la faillite.” mais c’est universel mon cher!