Vierzon: ville sans centre | Causeur

Vierzon: ville sans centre

Les ravages de la désurbanisation

Auteur

Daoud Boughezala

Daoud Boughezala
est rédacteur en chef de Causeur.

Publié le 13 mai 2017 / Culture

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Comment, en quelques décennies, le cœur d'une cité millénaire a-t-il pu s'étioler puis disparaître? Chronique berrichonne des ravages de la désurbanisation.

Commerces du centre-ville de Vierzon. Photo : Emma Rebato

De Vierzon, je n’ai longtemps connu que la chanson de Brel et la conurbation autoroutière. Si la sous-préfecture du Cher, 27 000 habitants, défraie rarement la rubrique des scandales, est-ce parce qu’il y fait bon vivre ? Une rapide recherche Google me conduit vers le blog « Vierzonitude », dont l’auteur appartient à la vaste conjuration des lanceurs d’alertes. En l’espèce, nulle affaire de corruption ou de fraude fiscale. Rémy Beurion couche sur la toile ce que les Vierzonnais constatent au quotidien : le centre-ville se vide de ses commerces. C’est bien simple : sur les 48 pas-de-porte d’une rue piétonne du centre, 32 se seraient fait la malle !

Pour en avoir le cœur net, je me rends sur place par une morne soirée de janvier. À une heure et demie de Paris, un autre monde m’ouvre ses portes. Sortie de la gare, zéro degré. Mon calvaire ne prend fin qu’au seuil de l’Arche Hôtel, chancre de béton érigé en 1990 dans le plus pur style brejnévien. Digne rappel de l’identité politique de la ville, communiste sans discontinuer, depuis sa création (1937) jusqu’à aujourd’hui, à l’exception de deux duodécennats centristes (1947-1959 ; 1990-2008). Autrefois, l’autochtone naissait à l’hôpital de la rue Karl-Marx, effectuait ses démarches administratives place Maurice-Thorez avant de baguenauder place Gabriel-Péri puis de fleurir une fois l’an la tombe d’Édouard Vaillant…

En attendant Rémy, je contemple la déco psychédélique du bar de l’hôtel. Son premier propriétaire, chineur compulsif tout droit échappé d’American Graffiti, y a laissé une empreinte impérissable qui jure avec l’ADN bolchevique de la ville. Comme s’il n’était jamais descendu de son trip d’acide, ce fan de la culture yankee a semé des portraits multicolores d’Elvis, Marilyn et Shirley Temple, poussant le fétichisme jusqu’à racheter l’auto du clip Joe le taxi pour l’exposer à ses clients…

Sur les innombrables vitrines ceintes de panneaux “A vendre”, les mots des commerçants ayant lâché l’affaire font figure d’ex-voto adressés à leur clientèle

Voici mon homme. « Vierzon la rouge », foyer du tracteur et de la machine agricole, Rémy en connaît chaque essieu. Entre autres griefs, il reproche à la nomenklatura locale d’avoir tourné le dos à l’identité prolétaire vierzonnaise. « Je me sens fils d’ouvrier dans l’âme. Mon père travaillait chez LBM, un fabricant de presses hydrauliques pour l’industrie automobile. Jusqu’à aujourd’hui, l’entreprise est restée une Scop ! » me raconte-t-il en faisant tintinnabuler ses oreilles percées. Ce vestige des Trente Glorieuses témoigne de l’âge d’or vierzonnais, apparu avec la révolution industrielle dont le bâtiment des

[...]

  1. « À Vierzon, cette petite insécurité qui empoisonne le quotidien », Stéphane Kovacs, 2 février 2017.

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    publié dans le Magazine Causeur n° 104 - Avril 2017

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    • 15 Mai 2017 à 19h26

      Pol de Caroitte dit

      Albi, sa cathédrale, ses boutiques vides et son lanceur d’alerte (19mai 2016) :

      http://transports.blog.lemonde.fr/2016/05/19/albi-sa-cathedrale-ses-boutiques-vides-et-son-lanceur-dalerte/

    • 15 Mai 2017 à 19h22

      Pol de Caroitte dit

      Un blog du Monde, « L’inteconnexion n’est plus assurée », tenu par Olivier RAZEMON, présente plusieurs articles de cet auteur relatifs à la crise que subissent la plupart des villes françaises, qu’elles soient petites ou moyennes.

      http://transports.blog.lemonde.fr/

      – Au pays des villes mortes (11 janvier 2016)

      – La dévitalisation commerciale profite-t-elle vraiment à Marine Le Pen? (25 avril 2017)

      – Présidentielle: quel candidat se préoccupe du sort des villes moyennes? (19 avril 2017)

      – Albi, sa cathédrale, ses boutiques vides et son lanceur d’alerte (19 mai 2016)

      – La « balade urbaine » pour comprendre la crise des villes moyennes (21 décembre 2016)

      – La crise urbaine a son point aveugle: les déplacements (23 octobre 2016)

    • 15 Mai 2017 à 18h52

      Pol de Caroitte dit

      Cet article d’une revue professionnelle de l’immobilier montre bien que Vierzon n’est nullement un cas isolé, mais, hélas, un exemple parmi bien d’autres.

      « La vacance commerciale dépasse les 15% dans plus de 20 centres-villes en France »

      Procos, fédération du commerce spécialisé, a fait la comptabilité des locaux commerciaux vides dans les centres-villes de 200 agglomérations de plus de 25 000 habitants, en collaboration avec Codata. Ce “taux de vacance’ s’est encore accru pour atteindre la moyenne de 9,5 %. Les extrêmes, à 15% et plus, sont atteint dans les petites villes, ainsi que dans tous les centres-villes où le déclin de l’industrie, des revenus ou du tourisme dépriment la consommation locale. Mais l’essor des surfaces commerciales neuves dans les périphéries n’est pas étranger au phénomène…  »

      Parmi les chapitres :
      – « De plus en plus de centres-villes en situation défavorable. »
      – « Contrastes entre villes de moins de 50 000 et de plus de 500 000 habitants. »

      Une carte de France accompagne l’article.

      La région parisienne est en dehors du champ de cette étude.

      C’est la province qui paye, très dur, tandis que les métropoles — qui servent de villages Potemkine faisant croire que tout va bien — s’en sortent les doigts dans le nez. Comme ce n’est pas étrange ! La régionalisation, qui est une décentralisation-recentralisation, leur a donné le droit d’aînesse avec les facilités qui vont avec, tandis que les autres sont destinés à n’être que des déshérités.

      Un visionnaire, Michel Houellebecq, avait abordé ce sujet des deux France, dans La carte et le territoire, et un peu aussi dans Soumission.

      Pas de bol, il n’a aucune influence sur les têtes de nœud qui gouvernent avant tout pour leur propre classe.

      Ce n’est pas le nouveau petit Prince Emmanuel Ier qui va changer grand-chose à cette situation.

      http://www.lsa-conso.fr/la-vacance-commerciale-depasse-les-15-dans-plus-de-20-centres-villes-en-france,241251

    • 14 Mai 2017 à 10h38

      accenteur dit

      L’histoire apprend que dans le passé, des “modes” faisaient tantôt se précipiter les “gens” dans les villes, tantôt vers la campagne. A présent, l’exode vers les grandes villes se poursuit. L’avenir proche est dans les mégapoles comme en Afrique, en Asie, en Amérique du sud. Quand elles deviendront synonymes d’inconfort et de pestilence, on reviendra vers les petites villes, les villages, la campagne.

    • 14 Mai 2017 à 4h54

      Pol de Caroitte dit

      Quant à « démolir tout ce qui est vide et sordide et faire des espaces verts à la place , comme à Detroit », selon IMHO, c’est une ânerie.

      Cette idée qui propose de « faire du passé table rase » est ce qu’on peut trouver de plus absurde.

      Un petit tour à Detroit montre à quel point la fausse campagne des anciens quartiers rasés est patibulaire et menaçante. Cette fausse campagne s’étale sur des kilomètres, séparant les quartiers nord, apparemment les plus aisés, du centre-ville sur le fleuve (environ 6 km, je crois). Traverser ces zones la nuit ou même le jour, d’accord, mais alors en voiture blindée.

      Voici le nouveau Detroit abandonné :
      http://ruinedcitesusa.blogspot.fr/2015/01/quartiers-abandonnes-detroit-vue.html
      On y voit, jumelées, la photo aérienne du quartier et la vue au niveau d’un piéton.

      Certaines maisons isolées restent habitées par des familles trop pauvres pour aller ailleurs. Et ce n’est pas tout : il y a des gangs qui rôdent…

      IMHO, rassurez-nous : vous n’êtes pas conseiller municipal ?

    • 14 Mai 2017 à 1h32

      IMHO dit

      Consulté Google Maps : Vierzon n’est qu’un grand faubourg ouvrier où il n’y a pas dix maisons regardables dans le centre , qui est passée de 10.000 habitants en 1936 26.000 en 1946 et 36.000 en 1975 et revenue aujourd’hui à 27.000 .
      Le centre est une ville-champignon qui est condamnée à devenir une vile fantôme . Alors les commerces qui ferment …
      La seule chose que l’on puisse faire pour le centre c’est de démolir tout ce qui est vide et sordide et faire des espaces verts à la place , comme à Detroit .

      • 14 Mai 2017 à 2h53

        Renaud42 dit

        Idée de technocrate qui regarde le monde depuis son écran. Les petites villes désertées sont innombrables, surtout dans le centre de la France, vous voulez les raser comme Ceausescu?

        • 14 Mai 2017 à 8h35

          IMHO dit

          Leur faire la barbe , pas les raser .

      • 14 Mai 2017 à 4h49

        Pol de Caroitte dit

        Par rapport à IMHO (14 Mai 2017 à 1h32)

        Je suis bien de l’avis de Renaud42.

        – D’abord il n’y a aucune fatalité pour qu’une ville disparaisse : Vierzon n’a rien à voir avec les villes-fantômes des USA (ex-villes minières).
        Ce n’est pas un problème parce que c’est Vierzon, c’est en réalité un problème national d’aménagement du territoire et de soutien à la mutation des activités. Ainsi, dans le même département, à 35 km de là, Bourges a perdu 16 % de sa population (apogée en 1975 = 77 300, 2014 = 66 528). À 100 km à l’est, dans la Nièvre, Nevers à perdu 24 % de ses habitants de 1975 à 2014.

        – Le centre-ville de Vierzon n’a en rien le caractère d’une ville-champignon : une promenade par Google Streetview montre au contraire un centre ancien, l’architecture y est couvent de la fin du XIXe siècle.

        La France Périphérique, dont notre président pour encore quelques heures niait la réalité avec obstination avec celle des quartiers perdus de la République, est une réalité incontournable. Il y a une dégradation considérable de la France en dehors de ses quelques métropoles — et encore ! Marseille et Lille ne sont pas des agglomérations si florissantes…

        Ces métropoles sont utilisées, en quelque sorte, comme des villages Potemkine : quand on s’y trouve on a l’impression qu’en France tout va bien. Mais quand on en sort (10 km suffisent souvent) rien ne va plus, on est dans un autre pays.

        Dans les médias (télé, radio, cinéma, papier) il n’est question que des métropoles. L’attitude des gouvernants fait croire que le reste de la France peut aller se faire foutre.

        Et ce n’est pas notre petit prince Emmanuel Ier qui va changer ça : il ne s’intéresse en vrai qu’aux métropoles. Pourtant, Amiens, d’où il vient, est dans la France périphérique. Amiens ne se développe plus mais stagne : 1975 = 131 476 hab, apogée en 2006 = 136 105 hab, mais baisse à 132 479 hab en 2014.

    • 13 Mai 2017 à 15h58

      Renaud42 dit

      Patience, d’ici dix ans les jeunes vont partir recoloniser la province pour retrouver une vie authentique loin des smart cities décadentes.

    • 13 Mai 2017 à 13h27

      gerard jourdain dit

      13 Mai 2017 à 11h41
      gerard jourdain dit
      vierzon

      petite ville qui a profité de la sté matra et de la construction des espaces renault…

      c’est bien de créer des emplois, c’est mieux de prévoir les changements industriels..

      au boulot les politiques.

      • 13 Mai 2017 à 21h53

        Pol de Caroitte dit

        Objection, votre Honneur : c’est à Romorantin et non à Vierzon que Matra s’était installé et que l’on a construit des Renault Espace. Je crois qu’une activité industrielle y perdure.

        Si la démographie de Romorantin se maintien — cette ville n’a perdu que 4 % de 1999 à 2014 où l’on compte environ 17 400 habitants — à l’inverse celle de Vierzon est sinistrée.

        À Vierzon il y avait des forges, des manufactures de porcelaine et de verrerie, et des tracteurs agricoles. Il reste des activités industrielles, mais elles sont bien moindres.

        La population de Vierzon a connu son apogée en 1975, avec 35 700 habitants, elle n’est plus en 2014 que de 27 050. Vierzon a donc perdu 24 % de ses habitants. Ça en fait des friches industrielles et des logements inhabités qui finiront par tomber en ruine !

        On peut douter que notre nouveau petit prince Emmanuel Ier s’intéresse aux problèmes graves et persistants de la France périphérique. Pourtant Amiens, qui fut son berceau, en fait partie.

        • 14 Mai 2017 à 3h30

          Pol de Caroitte dit

          Erratum :
          « Si la démographie de Romorantin se maintien…

          Avec un « t » au bout de « maintien », bien sûr !

    • 13 Mai 2017 à 12h52

      frederic dit

      Extrait de l’article du New York Ties cite plus bas:
      …”En préparant mon voyage, j’étais tombé sur un rapport du gouvernement qui s’est révélé être une sorte d’autopsie des villes de province — Agen, Limoges, Bourges, Arras, Béziers, Auxerre, Vichy, Calais, et autres. Dans ces villes ancestrales, certaines plus durement touchées qu’Albi, l’interaction entre une architecture à taille humaine faite de pierre et de brique et la vie publique avait été le creuset séculaire de l’histoire et de la culture françaises. Désormais, elles s’éteignaient, pouvait-on lire dans ce rapport au vocabulaire sec et concis, car une partie constitutive du mode de vie français se délitait progressivement”….
      Que Vierzon soit politiquement rouge, verte ou bleue peu importe. C’est surtout la tragedie humaine qui compte. Car, dans le meme article, on trouve:..”Dans une tribune récente du Figaro, l’homme d’affaires Charles Beigbeder écrivait : “À terme, si rien n’est entrepris, c’est une part éminente de l’âme française qui périra, emportant dans son flot plus de la moitié de la population française.” Il plaidait pour un “plan Marshall” pour “la France périphérique.” 

      • 13 Mai 2017 à 13h08

        Moumine dit

        frederic
        “Il plaidait pour un “plan Marshall” pour “la France périphérique”.”
        Nous en sommes donc là ?

        • 13 Mai 2017 à 18h10

          frederic dit

          Je ne sais pas Moumine mais si la province se vide physiquement et “perd son ame” et si les grandes viles ne peuvent offrir des postes de travail a ceux qui arrivent on peut se demander ce qui se passera avec cette masse de gens sans avenir. Cela fait penser aussi aux fims Italiens apres la guerre et aux pauvres du Sud venus s’etablir au Nord et tres mal recus.   

    • 13 Mai 2017 à 12h47

      Habemousse dit

       J’ai travaillé à ( enfin plutôt tenté )et traversé Vierzon durant une bonne trentaine d’année : cette ville, que je n’ai pas revue depuis six ans, a toujours été morte, comme la plupart des villes communistes, gérées par des utopistes durs, pas des pragmatiques.

      Si le « trou » que je connaissais a empiré, qu’est-ce que ce doit-être ? Prenez Montluçon, qui garde quelques couleurs grâce à son Ecole de Gendarmerie, la plus grande de France, ou Roanne, ce sont des rescapées de l’époque communiste au grand cœur et aux idées courtes.

      Seul Le Mans, de par sa taille, sa situation et son Maire, sans doute un camarade plus intelligent et lucide que la moyenne, sauve la face.

      Je ne dis pas que les communistes sont les seuls coupables, ils sont certainement les principaux, avant la mondialisation.

      Quand au clin d’œil sur Bourges et son futur déclin, il est prémonitoire : son « fameux » Printemps, qui couvre la cité de mégots et autres canettes de bière et papiers gras pendant un temps qui dure beaucoup plus que les concerts de ses petits génies., j’ai pu en vérifier les dégâts, il y a trente cinq ans, à une époque qui pensait déjà que le loisir « culturel » suffisait à occuper le vide sous la toison de ceux qui nous servaient de jeunesse.

      Déjà les quémandeurs avaient trente ans et vous arrêtaient dans la rue aux cris de « t’as pas cent balles et une cibiche ? » en se moquant bien des SDF professionnels dont ils ôtaient le gagne pain de la sébile, sans vergogne.

      C’était le bon temps de la Mitterrandie, des pétards et de la jack-Languerie chebrante. 

      • 13 Mai 2017 à 13h02

        Moumine dit

        Habemousse
        Édifiante, votre analyse. Ce parallèle entre la mort des villes et la gestion communiste a-t-il été étudié ?
        Quoi qu’il en soit, merci pour votre commentaire.

      • 14 Mai 2017 à 1h52

        IMHO dit

        Une ville industrielle ce n’est jamais une belle et bonne ville , si les actionnaires n’y résident pas : les bénéfices se dépensent ailleurs , et donc la ville ne vit que des salaires , et donc les signes extérieurs de richesse ne peuvent qu’y être rares , m$me pendant la période de prospérité , et a fortiori quand les usines ferment et que la population diminue . La marie n’y peut rien, les meilleurs sen vont et la ville devient une laide ville-fantôme .

    • 13 Mai 2017 à 12h39

      frederic dit

      Un article qui decrit une situation similaire a Albi a ete publie le 7 mars de cette annee par le New York Times (auteur Dmitry Kostyukov, traduit par la suite en Francais). Il semmble que le President de la Republique aurait fortement reagi car les etrangers ne devraient pas nous critiquer. C’etait d’ailleurs tout ce que la refutation du President contenait. Les faits comme ceux de Vierzon n’etaient pas mis en doute.  

    • 13 Mai 2017 à 11h46

      steed59 dit

      c’est marrant le besoin qu’ont les communistes de fusiller à tout bout de champ