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Hier, aujourd’hui et demain

Série “Un été littéraire dans les Carpates” (3)

Auteur

Marie Céhère

Marie Céhère
Sophistique, littérature.

Publié le 15 août 2016 / Culture

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ioana parvulescu roumanie

Ioana Pârvulescu.

La vie commence vendredi est le premier roman d’Ioana Pârvulescu, professeur de littérature roumaine à l’université de Bucarest, critique littéraire, traductrice du français et de l’allemand. Sans précautions pour son lecteur, avec la brutalité fascinante d’un tour de magie, elle le plonge dans un univers désuet, frénétique et inquiétant.

Pour Iulia Margulis, la fille du docteur Margulis, médecin respecté mais moqué pour son hygiénisme, la vie commence vendredi 19 décembre 1897. Mais dans son journal intime, dont elle vient de commencer un nouveau cahier, mademoiselle Margulis note par inadvertance qu’elle se réjouit de débuter « l’année 1998 » avec son amoureux Alexandru. Se rendant compte de son étourderie, elle raye cette date fantaisiste et retourne à ses préoccupations : la lecture, en anglais, de Vanity Fair, la préparation des cadeaux de Noël, son jeune frère Jacques, sa virginité perdue sur un divan une après-midi de brouillard. Pourtant, cette rature va  nous entrainer dans un étrange glissement temporel.

À Bucarest, à la toute fin du XIXème siècle, une demi-douzaine de  grands quotidiens se disputent les faveurs des lecteurs. Le débat fait rage: faut-il ou non interdire et punir pénalement le duel. À la rédaction d’Universul, cette querelle passe cependant au second plan. La page des petites annonces intéresse davantage. Un porte-monnaie en chevreau a été égaré et on en offre une récompense exorbitante ; un noble jeune homme retrouvé agonisant dans la neige vient de rendre son dernier soupir et la famille ne se montre pas ; on vient d’engager comme journaliste un certain Dan Kretzu, ramassé lui aussi dans la neige, et dont tout le monde ignore tout. Bandit de grand chemin, faux monnayeur, étranger revenu d’exil ? Aucune de ces hypothèses ne convainc. Hébergé par Alexandru qui lui trouve un air de famille avec la famille Margulis, choyé par ces derniers comme un cousin perdu de vue, épaulé par le jeune commissionnaire Nicu, Dan intrigue. D’autant qu’il semble oublier les règles élémentaires de savoir-vivre, comme retirer son chapeau à bon escient, réaliser le baise-main correctement, prendre un fiacre ou se rendre à l’établissement de bains.

La quête d’identité de Dan, la poursuite d’une icône ornée de diamants, le jeu du chat et de la souris que se jouent Iulia et Alexandru, prennent place dans la capitale roumaine en pleine métamorphose. On démolit des églises, on fait venir l’électricité, le téléphone, les médecins se servent désormais d’un appareil pour voir le dehors et le dedans des patients… Et si tout allait si vite que le présent, le passé et le futur se heurtaient comme des tramways lancés les uns vers les autres à une vitesse folle ?

Dan Kretzu est tombé du ciel, c’est la conviction des dames de la paroisse. Mais pour les autres, qui voient en lui un frère revenu d’un pays lointain, il a réussi l’incroyable, l’impensable voyage dans le temps. Pavel, l’un des journalistes d’Universul, qui travaille sur un roman d’anticipation, est le seul à ne pas s’en étonner. Oui, Dan vient du monde qui existera un siècle plus tard. En attendant, de grands malheurs attendent la Roumanie et l’Europe, mais il ne peut en dire plus. Le secret du voyageur dans le temps est de ne surtout pas modifier le destin du monde. Sa présence garantit que rien ne changera dans ce qu’il a déjà appris dans les livres d’histoire. La guerre, le communisme, le nazisme, la tour Eiffel, l’affaire Dreyfus, la désaffection des églises et de la foi, l’Europe unie, la technique toute-puissante, les femmes débarrassées de corsets et de jupes, tout cela doit avoir lieu, c’est pourquoi Dan se comporte comme un éléphant dans un magasin de porcelaine : surtout ne rien dire, ne rien changer à l’Histoire.

En 1997, Dan Crețu a 43 ans et se lasse de sa carrière de journaliste. Il songe peut-être avec regret au siècle dernier, si vif, si porteur d’espoir, au grand élan que les hommes ont produit puis détruit. « Peu avant 1900, chaque jour apportait son lot de nouveautés et les hommes rêvaient de notre monde, ils rêvaient de nous. » Or, « Dan avait 43 ans et la vie était tout simplement passée à côté de lui. Il avait grand besoin de temps. » Ainsi Pavel concluait-il son roman d’anticipation, « L’avenir commence lundi », refusé par son éditeur d’un grand « non » tracé à l’encre violette. Non: les hommes de 1900 devaient ne rien savoir.

Ioana Pârvulescu, La vie commence vendredi, traduit du roumain par Marily Le Nir, Le Seuil, 2016.

>>> Série “Un été littéraire dans les Carpates” (1) : Tomates géantes et fourmis violettes au pays de Ceausescu

>>> Série “Un été littéraire dans les Carpates” (2) : La revanche des machines

 

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    La rédaction de commentaires est impossible pour cet article

    • 19 Août 2016 à 14h33

      Livio del Quenale dit

      Mais quel ennui ! Effectivement, il faut “meubler” ce vide estival. 

    • 15 Août 2016 à 13h05

      Garmin dit

      Espérons qu’on atteint vraiment les fonds de tiroirs pour les chroniques de Causeur. Vivement Septembre…