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Vertige de la mort

Alain Bashung, le dernier chanteur français, s’en va

Publié le 14 mars 2009 à 21h29 56 réactionsImprimer

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La musique se passe, peut-être, comme la littérature, de bons sentiments. Elles n’en épousent pas pour autant, toutes deux, les mauvais. Ni les larmes ni les pleurs ne font jamais une bonne musique, ni un bon texte non plus. Il faut de la vie, de la joie, de l’amour, beaucoup de vie, de joie et d’amour jusqu’à l’excès, pour pouvoir créer quelque chose qui vous surpasse et échappe au nihilisme de tout temps. La chose est claire depuis Bach : Jésus, que ma joie demeure reste l’unique leitmotiv de tout art possible.

Bashung est mort. Il est mort ce soir. On le savait malade, d’une crétinerie qu’on appelle le cancer et qui est, depuis que les médecins se sont mêlés de ces histoires-là, l’autre nom de la vie-même. Il n’avait pas oublié Bach ; il le continuait juste par d’autres moyens. Il y avait même du Kurt Weill, chez cet homme-là : Bashung admirait Weill qu’il avait découvert dans sa jeunesse alsacienne. Et toute l’œuvre d’Alain Bashung n’est jamais qu’une autre tentative sans cesse répétée d’écrire un nouvel Opéra de Quatre-Sous. Ni plus, ni moins.

Voyez, vous qui croyez au rock, vous qui n’y croyez pas, les épousailles célestes de Joséphine et de Mackie Messer. Et Gabi regarde du coin de l’œil. Ils s’aiment et se retrouvent à présent, comme si seule la musique pouvait nous procurer, à nous autres les hommes, les vertiges vrais de l’amour.

L’un de ses plus proches amis, Rodolphe Burger, vous le dira : Bashung était devenu un vrai chanteur à la fin de sa vie. Il avait trouvé sa voix. Non pas celle du crooner aigu qu’il avait été à ses tout débuts, mais cette voix qui unifie le rythme, les paroles et la musique dans un même mouvement.

Et puis, et puis, Alain était un homme. Un vrai. Si vrai que Diogène n’aurait pas eu longtemps à chercher pour en trouver un en notre monde. Loin des people et des show-business plan qui font les mauvais artistes, il était resté lui-même. La première fois que nous nous sommes rencontrés, au hasard des gatherings de la Laiterie à Strasbourg (surprenant et inoubliable bœuf avec Burger, Higelin, Balibar et Bashung), je l’avais entrepris sur Elsass blues, l’une des ses plus inconnues chansons et l’une de mes préférées. Il était déjà malade, mais loin de me traiter de con ou d’importun, nous avons passé deux heures à parler de la musique, de la vie et de nos grands-mères alsaconnes. “Nul chagrin ne peut être supporté si l’on n’en raconte pas l’histoire.” Voilà toute l’histoire du blues, du rock et de la vie qui va : une petite entreprise où l’on recoud sans cesse les cœurs déchirés et les héroïques épopées du hasard.

Bashung est mort, ce soir. Pas de larmes, pas de drame. Aucun œil humide. Un homme ne pleure pas. Juste quelques mots, un petit air de rien. “Faisons envie, restons en vie. Afin que rien ne meure pour que jamais, tu ne m’oublies.1” Et merde, je pleure ce soir. Et je chiale comme un môme qui est déjà un homme.

M

Bleu Pétrole

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  1. Alain Bashung, Faisons envie, album L’imprudence, 2002.

L'auteur

François Miclo

François Miclo est philosophe et éditeur.

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