Variété avariée
La variété française passée au karcher par Séchan et Le Guern.
Publié le 12 mars 2009 à 5:00 dans Culture
Mots-clés : Musique
Dans Les Plaisirs et les Jours, Marcel Proust, jeune dandy assez lancé, avait écrit un “Eloge de la mauvaise musique” dans lequel il constatait : “Le peuple, la bourgeoisie, la noblesse, comme ils ont les mêmes facteurs, porteurs du deuil qui les frappe ou du bonheur qui les comble, ont les mêmes invisibles messagers d’amour, les mêmes confesseurs bien aimés. Ce sont les mauvais musiciens.” On ne saurait mieux définir ce qu’il est convenu d’appeler la variété, et son importance à la fois sociologique et historique. Par exemple, combien de sexualités masculines se sont révélées, pour ceux qui connurent leur puberté sous Giscard, grâce aux chansons de Michel Sardou, avec l’inoubliable Maladie d’amour bien sûr mais aussi le trop oublié Je vais t’aimer dont un des vers, “Je vais t’aimer à en faire pâlir le marquis de Sade” nous ouvrit d’immenses perspectives à la fois littéraires et érotiques circa 1976, l’année de la canicule.
Il faut donc prendre la variété au sérieux. C’est ce que fait depuis plusieurs livres d’une série intitulée “Nos amis les chanteurs”, Thierry Séchan, parolier, écrivain, frère de Renaud et connaissant la variété de l’intérieur, non seulement la française mais aussi l’Européenne et notamment la Serbe. Il publie ces jours-ci le quatrième volume de cette enquête sur le paysage sonore des années Sarkozy, intitulé Dernière Salve. Comme dans La Relève de Clint Eastwood, Séchan s’est adjoint les services d’un jeune homme talentueux, Arnaud Le Guern, breton lyrique qui avait publié à 25 ans un bien beau livre sur Edern-Hallier et avait aussi fricoté avec la revue Cancer. S’agit-il d’un passage de relais ou la matière est-elle devenue tellement riche, depuis qu’une chanteuse de gauche est devenue première dame de droite ? Laissons au lecteur le soin de juger. Mais il est vrai qu’il y a de quoi faire, ces temps-ci, entre les “engagés” et les “starlettes d’académie”.
Nous avons particulièrement apprécié leurs pages sur ceux qu’ils appellent joliment “les mous du slam, les pépères la morale” que sont Grand Corps Malade et Abd El Malik, la nouvelle idole des trentenaires ségolénistes, verts et moraux. Ils ont même la cruauté de citer une interview à VSD, ce qui pourrait leur valoir les foudres de la Halde, tant leur intention de nuire est manifeste. Abd El Malik aurait en effet déclaré : “Je pense qu’il faut transformer le négatif qui est en nous en positif. Etre à la hauteur de nous-même pourrait être notre définition”, mais aussi cet inoubliable : “La paix est un combat non-violent.” Séchan et Leguern, très éprouvés, échappent in extremis à la dépression nerveuse en rappelant, ce qui prouve leur bon goût, que le seul, le vrai, le grand slameur français est bien entendu le Philippe Muray de l’extraordinaire Minimum respect et en particulier “Ce que j’aime”, qui est l’hymne national de Causeur, la bannière bien-aimée autour de laquelle se fédèrent tant de tempéraments apparemment contradictoires.
Variété et sarkozysme, voilà qui formera sans doute le sujet de plusieurs thèses à venir : outre le libéralisme décomplexé, le bling-bling et la haine de la princesse de Clèves, ce qui marqua les premiers temps de l’omniprésidence, ce fut quand même l’inoubliable podium de la victoire de 2007 avec ce plateau de rêve à la Concorde dont on avait eu l’impression qu’une déchirure du continuum spatio-temporel nous l’avait téléporté tout droit depuis les années Pompidou : Mireille Mathieu, Enrico Macias, Jane “Faisons l’amour avant de nous dire adieu” Manson, Johnny, Sardou. Même les “jeunes”, Faudel, Doc Gyneco, avaient prématurément vieilli car l’usure accélérée de la marchandise, comme le suggèrent les auteurs, est décidément bien ce qui caractérise la camelote musicale contemporaine.
Bien sûr, le mariage avec Carla a tout changé. Nous vous recommandons son portrait sous la plume décidément cruelle de nos duettistes, portrait qu’ils placent sous l’exergue d’Ylipe : “Une idiote est préférable à celle qui ne l’est qu’à moitié.”
Dernière salve est un livre d’autant plus intéressant qu’il est une entreprise de démolition menée par deux hommes qui, comme disait Saint Augustin, “aimeraient aimer” mais ne voient plus trop qui aimer en la matière à part Bashung et Christophe, ce qui achève de prouver leur bon goût, à eux qui citent Céline et Toulet, Vailland et Nimier, comme pour se consoler avec ce qui manque tellement à nos amis les chanteurs : le style.
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L'auteur
Jérôme Leroy est écrivain et journaliste. Dernière parution, Le Bloc (Gallimard)
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Hirondelle dit
On gagne quoi si on trouve qui est l’idiote ?
Pascal dit
Ce qui ne manque quand même pas de sel,c’est que ce Séchan là soit le frère de l’autre,pas mal lui non plus dans le numéro du courtisan lorsqu’il susurrait à Mitterrand,avant 1988: “Tonton,laisse pas béton”.
Pour le reste,Thierry Séchan n’a pas grand mérite à démolir des Pagny,Mae ou Fiori: démolir pour démolir n’a aucun intérêt et vous ferait même passer pour un”mal baisé” qui est resté critique toute sa vie faute de talent et de reconnaissance.
Vinosse dit
Punaise, Bashung… Christophe… rien que du bobo-monde!
dom dit
@ Pirée et Claude b. j’ai fait les deux mais il est inélégant de le rappeler. Peut-être est-ce d’ailleurs pour cela (il a dû le pressentir) que le camarade ne veut finalement pas boire avec moi…
A moins que : le Jérôme Leroy qui commentait l’article de F. Miclo ne soit un usurpateur, ou que le message que je lui ai envoyé via l’administrateur de Causeur ne lui soit pas parvenu…
A propos de technique compressive et de variétés, un John Deere équipé d’un lecteur de cassettes à l’ancienne vous attend M. Leroy, boire une coupe après une journée (une demie on fera un effort) de travail agricole est tellement plus agréable.
la borie dit
Excellent article mais on se serait passé, en guise de ponctuation, du sempiternel “bling bling”.
Carla semi-idiote, pas sûr !
Bashung et Bevilacqua, la très grande classe, les seuls audibles en ce moment.
Quadruppani dit
Jérôme, voilà une erreur indigne de toi: le prénom c’est Jean-Edern, le nom Hallier!
J’avais fait la même erreur que toi dans l’index de mon “Les Infortunes de la vérité”, ce qui fait que ce couillon talentueux hypernarcissique de JEH se vantait dans son Idiot international de ne pas figurer dans ce recueil de “mensonges erreurs et reniements chez les intellectuels français de 1934 à 1974″ (publicité d’autant plus gratuite que le titre est introuvable depuis fort longtemps). Mais si, mais si, il y figurait mais à la lettre “E”.
Sinon, pour entendre de la bonne variétoche d’aujourd’hui, il faut aller aux concerts de soutien à Julien Coupat ou aux inculpés de l’incendie du centre de rétention de Vincennes.
claude b. dit
non Pirée, monsieur Leroy n’aime que les bulldozers, pour la démolition….
Pirée dit
Madame de Nagy Bocsa, née Bruni-Tedeschi, a du charme et, ce qui ne gâte rien, une excellente éducation. Mais chacun sait que l’auteur de l’article préfère les chasseresses de grizzli.
follace dit
L’ article me paraît injuste à l’ égard de notre Johnny national qui se situe dans la catégorie à part des « monstres sacrés », intouchables. Je précise que je ne suis aucunement un fan de johnny.
D’ autre part, les auteurs citent les deux chanteurs Bashung et Christophe ( que j’ apprécie au demeurant ) comme les rares exemples d’ un certain bon goût. J’ observe que ce ne sont pas non plus des poulets de l’ année au même titre que Johnny . Chez les plus jeunes on peut prêter aussi un certain style aux artistes de talents suivants : étienne Daho, jean louis Murat, …( liste non exaustive ).
Enfin j’ avoue que c’ est la variété anglo-saxonne qui a constitué la musique d’ ambiance de ma puberté sous De Gaulle et Pompidou .
J’ ai dansé sur « a whiter shade of pale » du groupe Proco Harum. J’ ai conclu avec les chansons »Sympathy « des Rare Bird et « Hey Jude » de qui vous savez…
PMB dit
« depuis qu’une chanteuse de gauche est devenue première dame de droite ? »
Dame de droite, oui bien sûr, mais « chanteuse de gauche », Madame Sarkozy III ? Vous, Jérôme Leroy, vous croyez encore ça ?
Rappelez-vous : Je suis « épidermiquement de gauche ». Bel aveu : l’épiderme c’est une couche très mince, juste un truc qui se voit et sert à frimer (comme dans ton cas Carla Bruti). Mais tout le reste, qui fait marcher la machine, est caché. Donc « de gauche » en surface seulement, et de droite en profondeur.
Et chanteuse ! Dites, vous aimez les robinets d’eau tiède, vous ! Les exténuées, qui confondent finesse et maigreur ! Les qui confondent profond et creux ! Vous voulez de la finesse ? Ecoutez Beverley Craven. De la profondeur ? Ecoutez Anne Sylvestre, ça n’a pas vieilli, Michèle Bernard, ça ne vieillira pas. Ecoutez Marianne Faithfull, pour voir la différence entre Sister Morphine et Tu es ma came, pour voir surtout que notre mannequin cruchon ne sortira jamais un album comme Broken English. Oui, je sais, Faithfull a bossé pour Carla Brubru. La vie lui a appris à être gentille.
A part ça, la variété française n’est pas si avariée quand on accepte de sortir des sentiers battus comme le fait un Philippe Meyer le samedi. Oui, je sais, il est au Modem. Personne n’est parfait.
SPIP dit
Cher Jérôme Leroy,
Peut-on savoir où se trouve le texte de l’hymne du Causeur ?
L’Ours dit
Déjà si on pouvait arrêter de confondre les auteurs et les compositeurs, on y verrait plus clair!
Combien de fois entend-on nos animateurs de radios dire qu’untel a fait cette chanson en s’extasiant devant une si belle mélodie alors que la plupart du temps le untel en question n’a fait “que” les paroles?
C’est saoulant!